Les Hauts de Hurlevent : tempête sur un classique

Par Sara Lutchman
Publié le: 1 mars 2026 à 13:00
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classique
L’adaptation d’Emerald Fennell, avec Margot Robbie et Jacob Elordi, divise déjà les fans. Publié en 1847, « Wuthering Heights » d’Emily Brontë reste un classique incandescent.

Entre fidélité au roman d’Emily Brontë et lecture contemporaine, la nouvelle version des « Hauts de Hurlevent » (« Wuthering Heights ») relance une vieille question : un chef-d’œuvre peut-il survivre à notre époque ?

Àla sortie du cinéma, mercredi, le verdict est immédiat. Un groupe de femmes d’un certain âge lance, incrédule : « Que penserait Emily Brontë ?! » L’une d’elles nuance aussitôt : « La fin est différente du livre. Mais j'ai quand même aimé le film. L’essence est là, même si c’est très différent. » Un peu plus loin, un jeune de vingt-cinq ans tranche avec désinvolture : « C’est quoi ça ? Une adaptation dans le style de ‘Fifty Shades’ ? En plus avec Margot Robbie. C’est du ‘made for selling’. » Deux amies s’attardent encore : l’une se souvient de la version de 1950, bien plus fidèle au texte, selon elle.

Ces quelques échanges, captés à chaud après la projection du film, disent l’essentiel. Depuis le 13 février 2026, le « Wuthering Heights » d’Emerald Fennell divise – et cette division est presque un hommage involontaire à Emily Brontë, dont le roman, publié en 1847, n’a jamais cessé de déranger. The New York Times parle d’un succès mitigé : 159 millions de dollars de recettes mondiales pour 80 millions de budget, une polémique persistante sur le « whitewashing », une réception critique partagée. 

The Guardian retient plutôt l’ouverture record – entre 77 et 82 millions de dollars au premier week-end – et des avis lecteurs profondément clivés sur la fidélité au roman. Le film fait de l’argent. Il fait surtout débat. Ce qui, pour un classique du XIXe siècle, est peut-être la meilleure chose qui puisse arriver.

La question mérite d’être posée d’emblée : le roman original est-il vraiment si éloigné des sensibilités d’aujourd’hui ? Pour Azna Mosaheb, poète et passionnée de littérature, la réponse est non. « Le ‘Wuthering Heights’ original est déjà émotionnellement intense, rebelle et psychologiquement brut », dit-elle. « Heathcliff est obsessionnel, Catherine est impulsive. Le roman est rempli de passion, de vengeance, de tensions de classe et d’amour destructeur. » 

Ce que la Gen Z est censée découvrir dans le film, elle aurait pu le trouver dans le livre. Le problème n’est pas que le roman soit daté, c’est qu’il est perçu comme inaccessible.

Cette inaccessibilité, Rayhaan Mahadoo la mesure chaque jour en classe. Enseignant d’anglais au secondaire, il observe que les textes du XIXe siècle sont devenus, pour beaucoup d’élèves, des outils de préparation aux examens plutôt que des sources de plaisir. « Je rencontre rarement des élèves qui lisent par simple curiosité personnelle », confie-t-il. 

La passerelle 

La distance qui sépare un collégien d’Emily Brontë n’est donc pas une distance thématique ; c’est une distance de langue, de forme, de contexte. Et c’est précisément là qu’une adaptation peut jouer un rôle que l’école peine à remplir seule.

Rayhaan Mahadoo en a lui-même fait l’expérience : c’est « Romeo + Juliet » de Baz Luhrmann qui lui a ouvert la porte de Shakespeare, bien avant qu’il ne lise les pièces. Le détour par l’image pour revenir au livre – cette logique de la passerelle – traverse tous les témoignages recueillis. 

Celui d’Estelle Lasémillante, diplômée en Arts de la scène, de l’image et de l’écran et spécialiste de la bande dessinée, notamment. Elle note un effet collatéral souvent négligé : quand un film adapté d’un classique rencontre le succès, les ventes du livre augmentent. L’adaptation ne concurrence pas le texte, elle lui fabrique des lecteurs, affirme-t-elle avec conviction.

Le Dr Rajendra Korlapu-Bungaree, Senior Lecturer et responsable du département d’anglais au Mauritius Institute of Education, abonde dans le même sens. Des générations entières ont découvert Shakespeare à travers les « Lamb’s Tales from Shakespeare », versions abrégées et simplifiées, sans que cela soit jamais considéré comme une trahison. Lui-même a rencontré « Gulliver’s Travels » ou « A Tale of Two Cities » dans des formats allégés avant de les redécouvrir dans leur intégralité. 

La porte d’entrée n’est pas la destination, et sa valeur ne se mesure pas à sa ressemblance avec ce qui se trouve derrière, fait-il comprendre : « Revisiter ces textes pour un jeune public n’est pas une pratique nouvelle. Cela n’empêche en rien de redécouvrir les nuances et la complexité de l’œuvre originale lorsque les lecteurs seront prêts. » 

Mais s’entendre sur le principe ne suffit pas. Car une passerelle mal construite ne mène nulle part… ou mène ailleurs. Et c’est là que le film d’Emerald Fennell commence à diviser.

Ce qu’on ne peut pas sacrifier

Le risque d’une modernisation, selon Azna Mosaheb, ce n’est pas de changer le cadre ou les costumes, c’est d’aplatir. Si Heathcliff devient un simple stéréotype de « petit ami toxique » et Catherine une figure d’intérêt amoureux, on perd ce qui fait la singularité du roman : sa profondeur psychologique, sa critique sociale, sa représentation du traumatisme et des cycles générationnels. « Wuthering Heights » n’est pas une histoire d’amour. C’est un roman sur le pouvoir, la vengeance, l’obsession et les inégalités de classe. Une adaptation qui n’en garderait que l’esthétique romantique trahirait Emily Brontë : non par infidélité au texte, mais par indifférence à sa substance.

« Si la version Gen Z conserve la brutalité émotionnelle, préserve l’ambiguïté morale et maintient les thèmes de l’obsession et des contraintes sociales, alors elle constitue un nouveau regard, et non une trahison du classique », souligne-t-elle.

Rayhaan Mahadoo pose la même limite avec une formulation différente : favorable à l’adaptation, « tant qu’elle ne dilue pas les thèmes fondamentaux ». Diluer, aplatir – deux mots pour le même seuil, franchi depuis la passion littéraire d’un côté, depuis la salle de classe de l’autre. 

Estelle Lasémillante, elle, cadre la question depuis le cinéma lui-même. Adapter une œuvre, dit-elle, c’est la traduire : le contenu passe par les filtres de sensibilité et de point de vue artistique du cinéaste, pour être retranscrit dans un langage qui n’est pas celui du roman. À ce titre, elle refuse de juger le film sur sa conformité au texte.

« Lorsqu’un cinéaste adapte une œuvre littéraire, c’est comme s’il la traduisait. Ce que je respecte, même si pas toujours appliqués de manière adroite, ce sont les choix artistiques très définis d’Emerald Fennell. Elle exprime sa vision de l’œuvre à travers son film. Que l’on adhère ou non à cette vision, c’est une autre histoire », explique Estelle Lasémillante.
Fidélité à quoi, exactement ?

La notion de fidélité revient. Mais fidélité à quoi ? À cette question qu’il pose, le Dr Korlapu-Bungaree précise : la fidélité est un critère vide tant qu’on ne précise pas à quoi on est censé être fidèle. À la lettre ? À l’esprit ? Aux intentions de l’auteure ? À l’époque représentée ? Ces quatre réponses mènent à quatre adaptations radicalement différentes, et aucune ne peut prétendre à l’exclusivité, fait-il ressortir. 

La polémique sur le casting illustre cette complexité concrètement. Heathcliff, décrit par Emily Brontë comme physiquement différent et d’origine bohémienne, est ici interprété par un acteur à la peau très pale, nommément l’acteur australien Jacob Elordi. Scandale pour les uns, choix délibéré pour les autres. Ce type de controverse est devenu presque systématique dans l’histoire récente des adaptations : le personnage masculin devenu féminin dans « Dune » de Denis Villeneuve, le casting de Halle Bailey dans « La Petite Sirène », les fan-castings TikTok qui enflamment les réseaux, poursuit le Dr Korlapu-Bungaree. 

Derrière chaque polémique, la même tension : entre ceux qui exigent l’exactitude historique, et ceux qui estiment que les récits doivent pouvoir toucher tous les publics – y compris ceux qui en ont longtemps été absents. « Une distribution variée ne vise pas l’exactitude historique : elle cherche à toucher le public actuel, qui veut se voir représenté comme protagoniste et non comme personnage secondaire. C’est pourquoi des films comme ‘Crazy Rich Asians’ ou ‘Black Panther’ ont eu un tel succès. », analyse le Senior Lecturer.

Adapter, ajoute Estelle Lasémillante, c’est inévitablement risquer de froisser ceux qui gardent un attachement sentimental à l’œuvre source. Mais ce risque est le prix d’une nouvelle vie pour des textes qui, sans ce geste, resteraient sur les étagères. « La nostalgie est un sentiment respectable. Ce n’est pas un programme culturel. »

Réinventer pour survivre

Dans un monde où la lecture recule, où les salles de cinéma ferment, où les lieux de spectacle se vident, adapter les classiques n’est plus seulement un choix artistique, c’est, comme le dit Estelle Lasémillante, une arme de survie. Une façon de maintenir vivantes des œuvres que le temps et la distance culturelle menacent d’ensevelir sous leur propre prestige.

Le film d’Emerald Fennell, avec ses centaines de millions de dollars de recettes, aura au moins accompli cela : remettre « Wuthering Heights » dans la conversation. Des personnes qui n’auraient jamais ouvert le roman vont peut-être le faire.

Des élèves qui le lisaient comme un exercice d’examen vont peut-être le relire autrement. Et quelques puristes, sortant du cinéma avec une pointe d’agacement, vont peut-être se souvenir – avec précision, cette fois – pourquoi ils l’avaient aimé.
La vraie question, estime Azna Mosaheb, n’est pas de savoir s’il faut moderniser. C’est de savoir comment le faire avec réflexion. Ce débat n’appartient pas qu’aux spécialistes. Il appartient à tous ceux qui sortent d’un cinéma en se demandant : « Que penserait Emily Brontë ? »

Un siècle de métamorphoses à l’écran

Depuis plus de cent ans, le chef-d’œuvre d’Emily Brontë hante le cinéma et la télévision. Chaque époque y a projeté ses propres fantasmes, entre romantisme hollywoodien et noirceur gothique.

Les pionniers : La fidélité des débuts

1953 – La version de la BBC : Cette mini-série (souvent confondue avec une version de 1950) mettait en vedette Richard Todd. Diffusée à une époque où la télévision balbutiait, elle est restée dans les mémoires des puristes pour son respect scrupuleux du texte original.

Les classiques : l’âge d’or et le mythe

1939 – La version de William Wyler : Portée par Laurence Olivier et Merle Oberon, c’est l’adaptation la plus célèbre. Elle fige Heathcliff en héros romantique tourmenté, mais gomme toute la seconde partie du roman (la génération des enfants) pour ne garder que l’histoire d’amour.

1954 – L’audace de Luis Buñuel : Intitulé « Abismos de Pasión », ce film transpose l’intrigue au Mexique. Le cinéaste surréaliste délaisse le romantisme pour souligner la dimension cruelle, fétichiste et destructrice de la passion.

La fidélité : au plus près du texte

1992 – La version de Peter Kosminsky : Avec Ralph Fiennes et Juliette Binoche, c’est l’une des rares à couvrir l’intégralité du livre. Elle rend justice à la structure cyclique du récit et à la violence psychologique des personnages.

2009 – La mini-série de David Skynner : Célèbre pour le duo Tom Hardy et Charlotte Riley (devenus couple à la ville), cette version est souvent citée pour l’alchimie animale et brute de ses interprètes.

Les radicaux : entre épure et modernité

2003 – L’OVNI MTV : Intitulée « Wuthering Heights : A Modern Adaptation », cette comédie musicale transpose l’histoire dans une Californie contemporaine. C’est l’ancêtre spirituel des versions « Gen Z ».

2011 – Le regard d’Andrea Arnold : Une version sensorielle, presque sans musique, où la lande est un personnage à part entière. C’est la première fois qu’un acteur noir (James Howson) incarne Heathcliff, rappelant sa description de « bohémien » dans le texte original.

2026 – Le tournant Gen Z d’Emerald Fennell : Porté par Margot Robbie et Jacob Elordi, ce film mise sur une esthétique moderne et une bande-son pop (Charli XCX). Il divise en transformant le drame en un objet visuel clivant, assumant un héritage plus proche de « Saltburn » que de la BBC.

Le saviez-vous?

L’histoire a voyagé bien au-delà du Yorkshire : elle a été adaptée en drame médiéval japonais (« Onimaru », 1988), et même en feuilleton aux Philippines (« Hihintayin Kita sa Langit », 1991).

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