«Les Fantômes de Tromelin» : JC de L’Estrac restitue une tragédie oubliée
Par
Pradeep Daby, Rajenee Panchoo
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Pradeep Daby, Rajenee Panchoo
Avec Les Fantômes de l’île Tromelin, Jean-Claude de L’Estrac plonge le lecteur dans une tragédie méconnue de la traite à Madagascar. Entre enquête historique et récit humain, l’ouvrage retrace le destin bouleversant de survivants abandonnés 15 ans sur l’île Tromelin.
Depuis la publication de son premier livre « L’Histoire racontée à mon petit-fils » en 1999 jusqu’à « Fantômes de Tromelin », en passant par « Passion politiques » et « Terres, Possession et Dépossession », Jean-Claude de L’Estrac a toujours refusé le manichéisme. À Maurice, où l’on cherche souvent à tout classer dans des « tiroirs-caisses » avec des étiquettes bien définies, il privilégie une vision plus nuancée et complexe de la société et de la politique.
Ce souci a fini par devenir sa marque de fabrique et lui fait accessoirement vendre plus d’un 50 000 copies de ses ouvrages – sans oublier de nouveaux tirages -, une véritable performance à l’heure du tout numérique. La démarche de l’ancien ministre et ambassadeur vise à combler un manque important à Maurice : rendre la littérature locale plus accessible et attrayante pour les lecteurs. Elle cherche à encourager la découverte des œuvres d’auteurs mauriciens, au-delà des lectures légères ou de divertissement.
La recette pourrait apparaitre simpliste, pour peu qu’on se soit gavé des seuls Molière, Maupassant, Hugo, Shakespeare, Joanne Rowling ou Erika Mitchell. Mais, encore faut-il pouvoir concevoir le propos comme une « storytelling », mêlant les faits, leurs protagonistes et leur histoire à chacun sans jamais verser dans le pathos. Car à force d’entendre que tout est « storytelling », on finit par croire qu’il suffit d’enrober les faits pour faire passer n’importe quoi.
Peut-on vraiment transformer toute expérience en contenu inspirant et à quel moment bascule-t-on dans le spectacle ? C’est bien cet écueil que JC de L’Estrac parvient à contourner dans son dernier livre, comme tout travail littéraire qu’il entreprend.
Dès les premières lignes du récit, le lecteur ne peut qu’être séduit par le luxe de détails qui l’incitent à en poursuivre la lecture. Telles les premières images d’un film, l’auteur partage avec le lecteur un dangereux pressentiment ressenti par des villageois Merina qui redoutent une razzia de la part des guerriers Bezanozano qui habitent un village voisin.
Mais ce que redoutaient les Merinas finit par arriver. Leur village est rapidement attaqué par les Bezanozano, et ils sont capturés, puis enchaînés pour être vendus comme esclaves. Ils sont ensuite conduits à Foulpointe, important port de traite de la côte est de Madagascar, où des Merinas et des planteurs de l’Île-de-France les achètent.
Ces esclaves iront en rejoindre d’autres aux services des colons français qui administrent l’île de France et Bourbon - aujourd’hui l’île Maurice et La Réunion. Leur devise était : « Sans nègres, point de colonie », comme disait Racine : « Point d’argent, point de Suisses », en évoquant le recrutement de mercenaires.
Toutefois, le « trafic » rapporte si bien que les Français voulant éviter d’avoir affaire à des intermédiaires malgaches choisissent de « s’aventurer à l’intérieur des terres » afin d’acheter le « bétail humain » moins cher. « C’est une guerre de prix », fait observer JC de l’Estrac, car les Français entrent en concurrence avec les autochtones. « Le commerce est florissant, les planteurs de l’île de France réclamant toujours plus d’esclaves », poursuit-il.
Comme dans les grands empires, fait observer JC de L’Estrac, la richesse des familles se mesure au nombre de leurs esclaves. Dans cette partie de Madagascar - sans doute comme ailleurs- les nobles possèdent des esclaves et zébus, « même les plus pauvres possédaient un ou deux esclaves », écrit-il. « Les classes aisées étaient entourées de plus d’esclaves que de membres de leurs familles. Des Merinas fortunés étaient de gros acheteurs ; ils possédaient suffisamment d’esclaves pour en louer à des Européens pour le portage ou des travaux de construction ».
Avant d’embarquer sur L’Utile à destination de l’Île-de-France, les captifs subissent de grandes souffrances tout au long du trajet jusqu’à Foulpointe. Une fois arrivés, leurs corps sont examinés afin que les acheteurs puissent les classer et vérifier leur valeur avant la vente.
Entassés dans un enclos, ils sont aspergés d’eau et de vinaigre, censés lutter contre des maladies durant la traversée. Ensuite, un chirurgien s’intéresse à leur dentition, « écarte les mâchoires, les palpe de partout, hommes et femmes pareillement », avant d’être marqués au fer rouge. La catégorisation se décline en trois groupes : les grands et jeunes, sans aucun handicap et avec toutes leurs dents, suivi des femmes et des enfants.
En route vers l’Île-de-France, le capitaine Lafargue ignore les conseils de son régisseur Glemet et du lieutenant Barthélemy Castellan du Vernet. Il décide plutôt de suivre une carte de la Compagnie, probablement moins précise que celle de Mannevillette. Son arrogance et orgueil seront fatals à ses hommes et aux esclaves clandestins qu’il compte revendre aux colons de l’île de France.
Le 31 juillet 1761, d’énormes vagues portées par une terrible tempête poussent le navire sur une chaîne de rochers près de l’île du Sable, un minuscule atoll sablonneux. Ce qui reste de L’Utile se disloque avec fracas sous l’effet des lames qui viennent s’écraser sur la plage dans un vertige d’écume, écrit l’auteur.
Condamnés d’abord à « cohabiter » sur l’île du Sable, les marins rescapés et les esclaves malgaches s’efforcent de se regarder. Toutefois, après avoir quitté l’île sur une embarcation de fortune construite par les deux groupes avec des débris de l’épave de L’Utile, les Blancs quittent l’île en promettant de revenir chercher les Malgaches. Ils ne respecteront pas leur promesse, abandonnant les esclaves sur une île où ils vont devoir s’organiser pour survivre.
Tels des Robinson Crusoé, ils vont tout mettre en œuvre avec ingéniosité pour rester debout, tenter de reconstruire une petite société avec le regard souvent tourné vers l’horizon dans l’espoir qu’un navire les apercevrait. Ce ne sera que 15 ans plus tard, en 1776, qu’une corvette récupérera les huit esclaves survivants soit sept enfants et un enfant de huit mois.
C’est dans la description des survivants oubliés de L’Utile que le livre de Jean-Claude de L’Estrac révèle toute sa dimension humaine et sa profondeur. L’ouvrage montre le destin de personnes arrachées à leur terre, privées de leurs noms, de leur langue et de leur culture, dans une extrême violence physique et psychologique.
Il faut lire d’un trait ce livre passionnant et poignant, intelligent et sensible sans complaisance ou parti-pris, avec ses personnages tous en proie avec leurs interrogations. C’est un livre sur la résilience d’un groupe d’individus achetés et revendus par leurs semblables et qui finissent par se retrouver sur une « île-prison ».