Mise à jour January 4, 2026, 3:07 pm

L’énergie à l’épreuve de la transition

Par Jenna Ramoo, Sharone Samy
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Menacé par le délestage en fin d’année 2025, le système énergétique aborde l’année nouvelle dans un contexte de transformation. Le pays tente de concilier sécurité d’approvisionnement et ambition climatique. Mais les obstacles demeurent nombreux.

En octobre 2025, Maurice a frôlé le délestage. L’alerte a suffi pour que le gouvernement nomme en urgence le Pr Khalil Elahee, de la Faculté d’ingénierie de l’Université de Maurice, à la présidence à temps partiel du comité de pilotage de l’Energy Efficiency Management Office (EEMO). Une nomination qui s’ajoute à ses fonctions de président du conseil d’administration de la Mauritius Renewable Energy Agency (MARENA). Depuis, le Pr Elahee occupe une position unique dans le paysage énergétique mauricien : à la fois du côté de l’offre – les énergies renouvelables – et de la demande – la maîtrise de la consommation. Cette double casquette lui permet de mesurer l’ampleur du défi : transformer un système énergétique encore largement dépendant des énergies fossiles, tout en évitant que les lumières ne s’éteignent.

« La difficulté rencontrée par la MARENA pour recruter un CEO m’a beaucoup fait réfléchir », confie-t-il. « De l’extérieur, j’ai souvent critiqué la lenteur de la transition énergétique, mais je réalise aujourd’hui qu’il est absolument essentiel de renforcer nos capacités. »

Le constat est sans appel : Maurice manque de compétences pour piloter sa transition. Ce n’est que récemment que le personnel de la MARENA a pu suivre des formations gratuites offertes par des pays partenaires. Un retard qui se paie au quotidien dans la mise en œuvre des projets.

Trois priorités pour sortir de l’immobilisme

Pour Khalil Elahee, l’année 2026 doit se concentrer sur trois priorités. D’abord, consolider les ressources humaines, cette « plus grande richesse » du pays qu’il faut impérativement former.

Ensuite, renforcer l’architecture institutionnelle à travers la mise en œuvre du nouveau plan stratégique des énergies renouvelables. « Sans cela, il n’y aura pas de véritable feuille de route. Nous risquons de continuer à annoncer des projets qui ne se concrétisent jamais, comme cela a été le cas au cours des dix dernières années », prévient-il.

La troisième priorité concerne la maîtrise de la demande énergétique, avec l’introduction via l’EEMO d’un programme pratique. « Cela prendra du temps, mais si nous parvenons déjà à lancer des normes minimales de performance énergétique pour les réfrigérateurs en 2026, ce sera un grand pas en avant. »

Cette vision pragmatique contraste avec les annonces gouvernementales, souvent ambitieuses mais rarement concrétisées. Depuis trois mois, des normes strictes ont été imposées à l’importation des climatiseurs. « L’avenir dira dans quelle mesure elles ont contribué et continueront de contribuer à la stabilité », note le Pr Elahee avec prudence.

Pour l’instant, le risque de délestage reste « bien maîtrisé », notamment grâce à la campagne nationale d’économie d’énergie menée par l’EEMO. Le système d’alerte Rouge-Jaune-Vert semble fonctionner. « Si nous avons évité le délestage, c’est aussi grâce aux efforts de sobriété énergétique », souligne-t-il, tout en appelant à la vigilance dans les mois à venir.

Le retard du photovoltaïque domestique

Avec le recul que lui confère sa présidence de la MARENA, Khalil Elahee reconnaît sans détour que le pays accuse un sérieux retard dans l’installation de panneaux photovoltaïques sur les toitures. « Je suis déçu que nous n’arrivions pas à aller plus vite », admet-il.

Il nuance toutefois : « Il y a un ‘silver lining’ : certains pays ayant misé massivement sur le solaire se retrouvent aujourd’hui avec un excédent de production en matinée. C’est le cas à La Réunion ou en Australie. » Une situation qui oblige ces territoires à investir massivement dans le stockage par batteries.

C’est précisément sur ce point que Maurice doit concentrer ses efforts. « À court et moyen termes, nous devrons investir dans les batteries. La vraie question est : qui va investir ? » interroge le Pr Khalil Elahee. Le plan stratégique de la MARENA propose un cadre pour identifier les meilleures solutions, mais une approche alternative existe : subventionner les installations solaires domestiques. « C’est une proposition juste et réalisable, à condition d’accéder au financement climatique. »

Pour le Pr Elahee, un autre investissement est tout aussi crucial : la formation universitaire. « Rendre les cours post-graduate payants nous a fait beaucoup de tort. Un jeune qui se forme à temps partiel, avec une famille et des responsabilités professionnelles, doit être soutenu. C’est un investissement qui rapportera gros demain. J’espère que le gouvernement reviendra sur cette décision. »

Des institutions inadaptées à la transition

Au-delà des questions techniques, il pointe un problème structurel : les institutions mauriciennes n’ont jamais été conçues pour piloter une transition énergétique. « Où voit-on la transition dans l’Electricity Act ou le CEB Act ? » interroge-t-il. Il rappelle que le Central Electricity Board (CEB), opérateur historique, n’a plus de plan depuis 2023. Même le régulateur, l’Utility Regulatory Authority (URA), peine à articuler sécurité énergétique et réduction des émissions. « Certains diront que ce n’est pas son mandat. Ils n’ont pas tort… mais alors, qui s’en charge ? »

Le professeur reconnaît qu’il refusait de dissocier sécurité énergétique et transition bas carbone, qu’il voyait comme un même combat. « Mais je réfléchissais en dehors du cadre institutionnel », admet-il. La solution qu’il défend : une loi-cadre, un Sustainable Energy Act, capable de relier enfin demande, offre et objectifs climatiques. « Le plan stratégique de la MARENA propose cette approche et je suis heureux que le ministre en ait pris note. » Ce texte pourrait être le pendant de la loi sur les énergies renouvelables annoncée pour mars 2026.

Cette future législation vise à encadrer la montée en puissance des projets verts, à éviter l’implantation de « compagnies douteuses », selon des sources proches du dossier, et à garantir que l’ensemble des projets soit régulé par le CEB. L’objectif affiché : renforcer la transparence et structurer durablement le secteur.

Trois projets structurants pour 2026

Sur le terrain, plusieurs initiatives concrètes se dessinent. Le projet Agri-solaire, mis en œuvre par le CEB, s’adresse aux planteurs et agriculteurs en les encourageant à installer des panneaux photovoltaïques sur leurs terres sans compromettre leur activité. Selon une source au ministère des Services publics et de l’Énergie, 17 personnes ont déjà manifesté leur intérêt. Le projet devrait permettre l’injection d’environ 40 mégawatts sur le réseau national.

Autre projet structurant : le Solar PV Project de Tamarind Falls, première centrale solaire flottante du pays. Estimé à Rs 2,2 milliards, ce projet est développé dans le cadre d’un accord Government-to-Government entre Maurice et l’Inde. Implantée sur le bassin de Tamarind Falls, la centrale affichera une capacité comprise entre 17,5 et 20 mégawatts. Le projet est réalisé par la National Thermal Power Corporation indienne, en collaboration avec le CEB.

Parallèlement, le parc éolien de Plaine-des-Roches demeure à l’étude. Une extension éventuelle du site fait l’objet de discussions, notamment en raison des enjeux fonciers. Le ministère du Logement et des terres travaille avec les autorités énergétiques pour évaluer les conditions nécessaires.

La coopération régionale, un levier sous-exploité

Pour atteindre l’objectif de 60 % d’énergies renouvelables dans la production électrique d’ici 2035, le Pr Khalil Elahee estime que la coopération régionale doit devenir un levier central. « Avec les impératifs de sécurité alimentaire, nous devons optimiser nos espaces et envisager une agriculture durable de la biomasse à l’échelle régionale. J’avais formulé cette proposition il y a plus de dix ans, mais sa mise en œuvre dépasse aujourd’hui tant la MARENA que le ministère de tutelle », explique-t-il.

Il plaide pour un engagement collectif, au-delà des frontières mauriciennes. La coopération avec l’Inde et la Chine représente une opportunité stratégique. « En Chine, les batteries, les véhicules électriques et les technologies photovoltaïques sont fortement subventionnés, donc plus accessibles à l’importation. Nous devons saisir ces opportunités », souligne-t-il.

En parallèle, le gouvernement explore des solutions transitoires pour sécuriser l’approvisionnement. La piste du gaz naturel liquéfié (LNG) reste à l’étude. Plusieurs pays ont manifesté leur volonté d’accompagner Maurice, et une visite officielle au Qatar est prévue en 2026 pour engager des discussions exploratoires. Une option qui divise : pour certains, elle sécurise le réseau ; pour d’autres, elle prolonge la dépendance aux énergies fossiles.

Une transformation progressive

Maurice aborde 2026 dans un contexte de transformation progressive mais stratégique. Le pays reste marqué par une forte dépendance aux énergies fossiles et un réseau soumis à des tensions croissantes. La montée en puissance des énergies renouvelables, combinée à un encadrement réglementaire renforcé, dessine une trajectoire. Mais le chemin est semé d’embûches : institutions inadaptées, pénurie de compétences, retard sur le solaire domestique, lenteur administrative.

« Les décisions mettent souvent trop de temps à se traduire en actions. Nous devons reconnaître nos faiblesses et améliorer la mise en oeuvre », insiste le Pr Khalil Elahee. Ce qu’il défend pour 2026, c’est une vision systémique qui dépasse les silos institutionnels et replace l’énergie au cœur d’une stratégie nationale cohérente. « C’est le message clé pour l’année à venir. »

Reste à savoir si cette année marquera enfin le passage de l’annonce à la réalisation. Le ministre a annoncé l’arrivée prochaine de la tarification Time-of-Use, une mesure qui devrait renforcer l’engagement collectif en faveur de la maîtrise de la demande. Un signal parmi d’autres que 2026 pourrait être l’année où Maurice cesse de parler de transition énergétique pour enfin la mettre en œuvre.

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