Mise à jour January 4, 2026, 3:30 pm

Le système de santé en pleine mutation

Par Jameela Jaddoo
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hopital

Face à la pression croissante sur les hôpitaux publics, le gouvernement mise sur la prévention, le numérique et un partenariat renforcé avec le privé. Mais les tensions demeurent vives sur les ressources humaines et l’accès aux soins.

Dans les couloirs du ministère de la Santé et du Bien-être, le constat est partagé : le système mauricien est à bout de souffle. Hausse de la demande, contraintes budgétaires, pénuries de personnel, tensions récurrentes sur l’approvisionnement en médicaments. Depuis plusieurs années, les signaux d’alerte se sont multipliés. À l’horizon 2026, le gouvernement affiche pourtant une ambition : transformer ce modèle hérité de l’indépendance en un dispositif plus résilient, plus équitable, plus durable.

« Garantir un accès équitable à des soins de qualité, tout en assurant la résilience et la soutenabilité du système public dans un contexte de contraintes budgétaires et de pression croissante sur la demande », résume Anil Bachoo, ministre de la Santé et du Bien-être. Derrière cette déclaration d’intention, une réalité s’impose : l’État mauricien ne peut plus tout assumer seul. Le secteur privé, qui accueille déjà 27 % de la population et devrait atteindre 33 % d’ici 2026 selon le Dr Dawood Oaris, président de l’Association des cliniques privées, n’est plus un acteur marginal, mais un partenaire incontournable dans la refondation du système.

« Le système duel de santé publique et privée existe depuis toujours à Maurice », rappelle le Dr Oaris. Mais ce qui change, c’est l’ampleur du phénomène. Avec l’augmentation du nombre de cliniques privées, une meilleure couverture par les assurances, l’amélioration de la situation économique d’une partie de la population et la recherche d’intimité, notamment par les femmes enceintes, le privé s’affirme comme un pilier complémentaire du système. « Les personnes qui peuvent se permettre de consulter dans le privé ont le choix de leur médecin traitant, sont généralement couvertes par une assurance et peuvent bénéficier d’une chambre privée avec des facilités. Ils ont le droit constitutionnel de le faire », insiste-t-il.

Cette montée en puissance ne se fait pas au hasard. Elle répond à des carences structurelles du système public que le gouvernement tente de combler par une réforme ambitieuse articulée autour de trois axes : le renforcement de la prévention et de la prise en charge précoce, notamment pour les maladies non transmissibles ; la modernisation de la gouvernance par la numérisation et une meilleure coordination des soins ; et l’investissement dans le capital humain. « Aucun système de santé ne peut être performant sans des professionnels motivés, soutenus et reconnus », rappelle le ministre Bachoo.

Pour lui, la transition est inéluctable. « Concilier qualité des soins, accessibilité et soutenabilité financière suppose de passer d’un modèle essentiellement curatif à un modèle plus intégré, axé sur la prévention, les soins de proximité et l’efficience. » Une ambition qui passe aussi par une meilleure planification des dépenses, la réduction des gaspillages, une transparence accrue dans les achats publics et une priorisation des investissements à fort impact.

Quand le privé comble les brèches

C’est précisément dans cette logique que le partenariat public-privé prend tout son sens. « Le partenariat public-privé a atteint un stade confortable, mais de nombreuses améliorations sont encore attendues », estime le Dr Oaris. Les exemples de collaboration réussie ne manquent pas. Les patients nécessitant une dialyse sont régulièrement orientés vers les cliniques privées.

Plus spectaculaire encore : l’arriéré considérable pour les opérations de cataracte. « Il existait un retard important, avec une liste d’attente de cinq ans. Quatre cliniques privées ont obtenu un contrat du ministère et cette liste a été résorbée en six mois », rappelle le président de l’Association des cliniques privées.

La collaboration a également permis de pallier des défaillances ponctuelles. « Lorsque les scanners publics étaient défectueux, le secteur privé est venu en aide », précise-t-il, insistant sur le rôle historique du privé comme moteur d’innovation : « Il faut rappeler que le privé a introduit le scanner, la dialyse, la greffe rénale et le PET scan à Maurice avant le secteur public. »

Fort de ces expériences, le secteur se dit prêt à aller plus loin. « Nous avons proposé de nombreux services supplémentaires au ministère pour réduire la pression sur les hôpitaux. Le ministère peut évaluer le coût de ses services et interventions chirurgicales, et nous sommes prêts à réduire nos tarifs, comme nous l’avons fait pour les opérations de cataracte. Il existe encore de nombreuses opportunités de coopération. »

Ces coopérations soulèvent toutefois des questions sensibles, notamment celle de la régulation tarifaire. Pour le Dr Oaris, « la médecine est une profession libérale largement guidée par l’offre et la demande », même si les services offerts sont strictement encadrés par des licences ministérielles. Les différences de prix s’expliquent par les prestations hôtelières et les services proposés. « De nombreuses compagnies d’assurance ont des accords avec les cliniques privées, où la rémunération des médecins est classifiée selon les services offerts. Les services hôteliers diffèrent d’une clinique à l’autre, tout comme les tarifs des chambres et des prestations. »

Une régulation trop stricte des tarifs serait, selon lui, incompatible avec la liberté de choix. « Le choix de la clinique dépend du patient ou du médecin traitant. Il s’agit de leur décision, selon leur situation économique. Personne n’a le droit de les priver de ce choix. »

Si l’accès reste ouvert à tous sans discrimination, le facteur financier demeure déterminant. D’où l’importance, selon le Dr Oaris, d’une meilleure information des patients. « Les patients doivent être très clairs dans leur esprit lorsqu’ils choisissent leur médecin et la clinique, en fonction de leur capacité financière. Les admissions en soins intensifs et certaines interventions chirurgicales sont très coûteuses. Il est essentiel d’en informer les patients. »

Le président de l’Association tient toutefois à rassurer sur la qualité du secteur public : « Le niveau de prestation des soins dans le secteur public est élevé. Le stationnement, les infrastructures et la communication des médecins avec les proches sont quelques aspects à améliorer dans le public, mais la qualité des soins est bonne. »

Les grands chantiers de la refondation

C’est donc sur un système public solide, mais sous pression que le gouvernement entend construire l’avenir. Plusieurs projets structurants doivent voir le jour d’ici 2026. La pièce maîtresse reste la construction du nouvel hôpital national Sir Seewoosagur Ramgoolam (SSRN). Sur un site de 25 arpents, cet établissement moderne de 75 000 m² comptera près de 500 lits, des unités de soins intensifs, des blocs opératoires de dernière génération et une offre élargie de spécialités. Coût estimé : Rs 4 milliards, financées en partie par le gouvernement indien.

Autre pilier de cette refondation : l’AYUSH Centre of Excellence à Côte-d’Or, doté de Rs 2 milliards par New Delhi. Ce centre intégrera soins, formation et recherche autour de l’Ayurveda et du yoga, avec un hôpital de 100 lits axé sur la prévention, les maladies liées au mode de vie et le bien-être. Une approche complémentaire qui illustre bien la volonté de diversifier l’offre de soins.

Mais au-delà des infrastructures, c’est le virage numérique qui cristallise les espoirs des deux secteurs. Le dossier médical électronique, basé sur le principe « Un patient, un dossier », est déjà déployé dans la région de Flacq. « À partir du début de 2026, il sera progressivement étendu aux autres régions, avec pour objectif de couvrir l’ensemble des hôpitaux publics », précise le ministre Bachoo. L’objectif : améliorer le suivi des patients, réduire les examens redondants, renforcer la coordination des soins. La télémédecine devrait également monter en puissance, notamment pour les consultations spécialisées à distance et le suivi des maladies chroniques, facilitant l’accès à l’expertise médicale, y compris internationale.

Quant à la numérisation de la gestion des médicaments, actuellement en phase de préparation, elle doit permettre de mieux anticiper les risques de rupture et d’améliorer la disponibilité des traitements essentiels. Cette question de l’approvisionnement en médicaments est devenue stratégique. « Les crises récentes ont montré la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement mondiales et la nécessité pour Maurice de renforcer sa résilience », souligne le ministre Bachoo.

L’approche retenue se veut progressive : constitution de stocks stratégiques, diversification des sources d’approvisionnement, développement de partenariats régionaux et internationaux. Le renforcement de certaines capacités locales, notamment en matière de conditionnement, de logistique ou de production ciblée, est également à l’étude. Dans ce contexte, Maurice joue un rôle central au sein du SIDS Pooled Procurement Programme, une initiative régionale d’achats groupés. « Ce mécanisme renforce le pouvoir de négociation des pays participants et allège la charge administrative liée aux achats », explique Anil Bachoo, y voyant un levier concret pour renforcer la souveraineté sanitaire du pays.

Le talon d’Achille : les ressources humaines

Mais tous ces chantiers, qu’ils soient publics ou privés, butent sur le même écueil : les ressources humaines. Les deux secteurs partagent un constat alarmant, même si les mots diffèrent. Du côté gouvernemental, le ministre se veut mesuré. « Les revendications du personnel, qu’elles portent sur les conditions de travail, les horaires, la charge mentale ou les perspectives de carrière, doivent être abordées avec sérieux, écoute et responsabilité. » La réponse, insiste-t-il, ne peut être uniquement budgétaire. « Elle passe aussi par une meilleure organisation du travail, une répartition plus équilibrée des charges, le renforcement des équipes, l’amélioration des conditions dans les services les plus sous pression et un accompagnement renforcé du bien-être psychologique des soignants. »

Une réflexion est ainsi engagée pour moderniser la gestion des ressources humaines, avec un accent sur la planification des compétences, la formation continue et des mécanismes d’évaluation clairs et équitables. « L’objectif est de redonner du sens au travail des professionnels de santé et de restaurer un climat de confiance et de dialogue social. »

Du côté du privé, le Dr Oaris ne mâche pas ses mots. « La gestion des ressources humaines dans le secteur de la santé est catastrophique depuis des années. Il n’y a pas eu de renforcement des capacités et il existe une pénurie aiguë de médecins, d’infirmiers et de personnel paramédical. » Faute de main-d’œuvre locale suffisante, les cliniques privées se tournent vers le recrutement international. Un paradoxe que souligne le président de l’Association : « Nos institutions et universités ont pourtant la capacité de former ces professionnels. »

Cette pénurie commune pourrait, paradoxalement, devenir un terrain de collaboration supplémentaire entre les deux secteurs. À moyen terme, le privé entend évoluer vers des soins plus spécialisés et technologiquement avancés. « De nouvelles cliniques verront le jour, avec des équipements plus sophistiqués, des interventions chirurgicales plus complexes, des médecins plus expérimentés intégrant l’intelligence artificielle, ainsi que des services spécialisés pour répondre aux attentes d’une population plus exigeante », projette le Dr Oaris. Une évolution qui, selon lui, devra s’accompagner d’un partenariat renforcé avec l’État.

Face à ces défis multiples, le ministre Bachoo mise sur la transparence pour rétablir la confiance du public. « Rétablir la confiance face aux pénuries et aux retards de soins passe par la transparence, la communication et des mécanismes de suivi plus efficaces. Les citoyens doivent être informés de manière claire, honnête et régulière », conclut-il, tout en appelant à une modernisation des processus afin de mieux anticiper les pénuries et garantir une meilleure continuité des soins.

Reste à savoir si, en 2026, les lignes auront effectivement bougé. Si le public aura su se réformer et si le privé aura accepté une régulation plus fine. Si, surtout, ces deux mondes longtemps parallèles auront appris à construire ensemble un système plus résilient, responsable et durable. Ou si, comme souvent à Maurice, les intentions affichées se seront heurtées à la complexité du réel et aux intérêts divergents.

 

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