Le secret de Pâques de Germaine Jeanmarie, 103 ans
Par
Ajagen Koomalen Rungen
Par
Ajagen Koomalen Rungen
Entre son célèbre curry de poisson et ses soixante-deux descendants, la doyenne de Mahébourg célèbre la résurrection avec une énergie intacte. Plongée dans le siècle de foi d’une matriarche d’exception.
C’est avant l’aube qu’elle commence. Pendant que la maison dort encore, que la lumière n’est qu’une promesse à l’horizon, Germaine est déjà debout. La casserole sur le feu. Les mains qui travaillent. L’odeur qui monte, lentement, et qui va bientôt tout envahir : les couloirs, les chambres, les souvenirs des enfants qui ont grandi ici. C’est Pâques. Et chez Germaine Jeanmarie, Pâques, ça se prépare.
Elle a 103 ans cette année. Née un 28 août, à Beau-Vallon, dans un monde où le calendrier de la vie s’organisait autour des fêtes religieuses. Pas comme des dates cerclées en rouge, mais comme des battements. Des moments où tout s’arrêtait pour que l’essentiel, lui, puisse commencer. Ses parents lui ont tout appris. La foi chrétienne, d’abord. Pas comme une règle à suivre, mais comme une manière de respirer. Le respect. L’amour du prochain. Et la prière, chaque jour, naturellement, comme on boit de l’eau. « Depuis petite, on nous a appris à prier, à croire et à rester unis. »
Le dimanche, c’était la messe, immanquable, attendue, aimée. Mais le vendredi, il y avait quelque chose d’encore plus intime : le chemin de croix à l’église. Germaine y allait avec conviction, pas par obligation. Ce recueillement hebdomadaire forgeait quelque chose en elle que les années n’ont jamais réussi à défaire. « C’était important pour moi. La prière donne la paix dans le cœur. »
Elle le dit simplement. Pas pour convaincre. Juste parce que c’est ce qu’elle a vécu. Et parmi toutes les fêtes, toutes les saisons, tous les dimanches qui se sont succédé pendant plus d’un siècle, c’est Pâques qui occupait la place la plus haute. « La résurrection du Christ, c’est la joie… une grande joie », affirme-t-elle, les yeux brillants.
Le rituel, elle le connaît par cœur. Elle l’a vécu des dizaines de fois. D’abord enfant, chez ses parents à Beau-Vallon, où après la messe toute la famille se retrouvait autour d’un déjeuner préparé avec amour. Elle attendait ce moment. Elle le portait dans la semaine comme une promesse.
Puis elle est devenue maîtresse de maison. Elle a épousé Willy Jeanmarie. Les enfants sont arrivés. Installée à Mahébourg, c’est à l’église Notre-Dame-des-Anges que la famille allait désormais célébrer Pâques. « On partait tous ensemble… bien habillés… avec le cœur rempli de foi. »
Et le repas, lui, avait pris encore plus d’ampleur. Plus de mains pour cuisiner. Plus de bouches à nourrir. Plus de rires autour de la table. Mais toujours la même structure. Toujours le même ordre des choses. D’abord, la messe. Sans ça, le reste flottait sans sens. Elle se souvient. Elle voit encore chaque visage. Puis, la maison.
Le menu de Pâques chez Germaine, c’était presque sacré. On n’y touchait pas, on ne l’improvisait pas. Il était là, attendu, immuable : le canard, le riz, la salade de pommes de terre, le vinday pwason, les achards de légumes.
Elle commençait avant la messe, une partie, juste les bases, ce qui pouvait attendre sans souffrir. Puis elle partait prier. Et à son retour, elle reprenait, « avec plaisir », dit-elle. Sans hâte. « Chaque plat, je le préparais avec attention, avec patience. »
La maison s’emplissait d’odeurs. Puis elle s’emplissait de gens. Les enfants arrivaient, puis les petits-enfants, puis les proches, bras chargés et voix sonores. Et la table, qu’elle avait décorée de fleurs, parce que Pâques méritait des fleurs, parce que la beauté faisait partie de la fête, disparaissait sous les plats. Et les voix montaient. Et les rires aussi. « Tout le monde venait et ils me disaient toujours : ‘Mama, to manze extra bon !’ »
Elle sourit en le disant. Ce souvenir-là ne vieillit pas. Il reste chaud. Ce n’était pas que la nourriture ; c’était l’atmosphère qu’elle créait autour. Les fleurs sur la table. La maison embellie. Cette façon qu’elle avait de faire sentir aux gens que leur venue était attendue, préparée, célébrée. « C’était une journée de joie, une vraie joie. Et cette joie, on la gardait dans le cœur toute l’année. »
Aujourd’hui, Germaine est à la tête d’une famille qui donne le vertige : sept enfants, 27 petits-enfants, 28 arrière-petits-enfants. Soixante-deux personnes qui portent en eux quelque chose d’elle : pas seulement ses traits, mais une manière d’être. Une manière de croire. Une façon de tenir à la table et à la prière comme à des choses qui ne se négocient pas. Elle leur a tout transmis. « J’ai toujours gardé le côté spirituel. C’est primordial. » Et elle ajoute, convaincue : « La prière, c’est une force. Il faut croire, même dans les moments difficiles. »
Ce qui frappe chez Germaine, c’est son énergie. À 103 ans, la mémoire intacte, la joie de vivre communicative, une présence qui illumine la pièce. Elle ne regarde pas la vie passer depuis un fauteuil. Elle y participe encore. Elle cuisine encore. Son fameux curry de poisson, notamment – qu’elle prépare avec la même passion qu’il y a cinquante ans. Et pour Pâques cette année, la décision est prise, ferme, sans hésitation : « Mo pou fer enn bon curry pwason. »
Ses enfants et petits-enfants compléteront le repas : les fruits de mer, les viandes, les plats qu’ils ont appris à faire en la regardant faire. Et la table sera mise. Et la famille sera là. Et les odeurs rempliront à nouveau la maison.
Elle ne peut plus aller à l’église aujourd’hui ; les jambes ne suivent plus tout à fait. Alors c’est l’église qui vient à elle. Les serviteurs de Dieu se déplacent pour lui donner la communion, un geste qu’elle accueille chaque fois avec une émotion neuve, avec la même intensité qu’au premier jour. « La foi, je ne l’ai jamais perdue. Jamais. »
On lui demande son secret. Elle prend un instant puis elle répond, simplement : « La foi, l’amour et la famille. » Et elle n’oublie pas de remercier Dieu : « Dieu m’a fait un grand cadeau, celui d’arriver à cet âge en bonne santé. Je suis contente, entourée de ma famille. Dieu m’a donné beaucoup de grâces. »
Cette année encore, quelque part à Mahébourg, une casserole va chauffer tôt le matin. Une femme de 103 ans aux mains expertes va remuer, goûter, ajuster. Des odeurs de curry de poisson vont envahir la maison avant que le soleil soit vraiment levé. Les enfants, les petits-enfants, les arrière-petits-enfants vont arriver. Et au centre, comme toujours, comme depuis le début, il y aura Germaine. Lumineuse. Reconnaissante.