Le prix d’une ride…au féminin

Par Fateema Capery
Publié le: 8 mars 2026 à 13:20
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ibrahim
Ibrahim Koodoruth, sociologue, estime que la pression exercée sur les femmes pour paraître jeunes s’inscrit dans des normes sociales et culturelles qui valorisent la jeunesse.

La pression sur l’apparence des femmes qui vieillissent n’est pas une question de coquetterie. C’est une mécanique sociale construite, entretenue, rentabilisée. Le sociologue Ibrahim Koodoruth la démonte pièce par pièce.

Prenez deux personnes. Même âge, disons 55 ans. Lui a les tempes grisonnantes. On dit qu’il a de l’allure, de l’expérience, une certaine présence. Elle a des cheveux blancs. On lui conseille de les teindre.

Ce double standard, le sociologue Ibrahim Koodoruth ne le trouve ni surprenant ni anodin. « Chez les hommes, les cheveux gris sont associés à la maturité, au charisme, à quelqu’un sur qui l’on peut compter. Pour les femmes, c’est souvent l’inverse », observe le sociologue. « Les rides, les cheveux blancs peuvent être perçus comme un signe de dévalorisation. » Un signe, mais pas d’un âge vécu. D’une valeur qui baisse.

Ce regard ne tombe pas du ciel. Il se fabrique, s’entretient, se rentabilise. « Dans une société capitaliste, toute une industrie s’est développée autour de la beauté et de l’anti-âge », dit Ibrahim Koodoruth. Les produits cosmétiques, les soins, les traitements esthétiques sont largement promus. 

Et au-dessus de tout cela, les réseaux sociaux amplifient le phénomène à une échelle inédite. Les filtres, les images retouchées, les influenceuses qui semblent défier le temps… tout concourt à diffuser un idéal de beauté de plus en plus déconnecté de la réalité. « On compare une peau réelle à une peau filtrée », résume-t-il. Dans cette comparaison, la femme réelle perd à chaque fois.

L’obsession de la jeunesse n’est pas mauricienne. Elle est globale, nourrie par des décennies de publicité, de cinéma, de magazines. « On associe spontanément la jeunesse à la beauté, à l’énergie, à la réussite », analyse le sociologue. Dans ce cadre, vieillir n’est plus un processus naturel. C’est un échec. Quelque chose à retarder, à masquer, à corriger.

Des structures plus anciennes

Derrière le marché, il y a aussi quelque chose de plus ancien et de plus profond. Le sociologue pointe les structures patriarcales qui ont longtemps défini la femme par son apparence. « Dans beaucoup de sociétés, la femme est encore associée à un rôle de séduction. Elle est souvent présentée comme un objet de convoitise à travers son apparence. » 

Quand la valeur d’une femme est attachée à sa beauté, vieillir devient une menace existentielle. Non pas sur sa santé ou son énergie, mais sur sa place dans le monde.

Cette logique a une conséquence qu’Ibrahim Koodoruth juge particulièrement grave : tant qu’une femme est ramenée à son apparence, elle ne peut pas être pleinement reconnue pour autre chose. « Si la femme est constamment ramenée à sa beauté ou à son pouvoir de séduction, cela peut l’empêcher d’être reconnue pour ses compétences, son expérience ou ses idées. » La pression esthétique et l’invisibilité professionnelle ne sont pas deux sujets séparés. Ils sont les deux faces d’un même mécanisme.

Ce qui est peut-être le plus insidieux, c’est que la pression n’a même pas besoin de s’exercer de l’extérieur. Elle est intériorisée. « Nous avons tendance à nous conformer aux standards de beauté parce que nous voulons être acceptés et ne pas être jugés. On veut faire comme tout le monde. » On ne se teint pas les cheveux parce qu’on y est forcé. On le fait parce qu’on a absorbé, depuis l’enfance, l’idée que les cheveux blancs sont un problème. La question que le sociologue pose est simple et dérangeante : « Qui décide de ce qui est beau ou acceptable ? » Et surtout : depuis quand l’a-t-on décidé pour nous ?

C’est là que la réflexion bascule du sociologique vers l’intime. Se faire belle à 50 ans, recourir à des soins, teindre ses cheveux ou au contraire les laisser blancs – aucun de ces choix n’est neutre, mais aucun n’est non plus condamnable. La vraie question, celle qu’il invite à se poser honnêtement, c’est celle de la motivation : « Se fait-on belle pour soi-même ou pour répondre au regard des autres ? » La frontière entre les deux est parfois mince. Et la réponse, souvent, en dit plus sur la société que sur la femme elle-même.

Les mentalités bougent, lentement. Ibrahim Koodoruth l’observe aussi : des femmes dans la quarantaine et la cinquantaine qui assument leurs cheveux blancs, qui choisissent l’apparence naturelle sans s’en excuser. Ce mouvement reste fragile, reconnaît-il. Mais il existe. Et il dit quelque chose d’important : la norme n’est pas immuable. Elle se construit. Elle peut donc, aussi, se déconstruire.

En fin de compte, ce qu’Ibrahim Koodoruth appelle de ses vœux, c’est une transformation du regard collectif, pas seulement des individus. « Il s’agit de reconnaître que la valeur d’une personne ne se réduit pas à son apparence. Vieillir fait partie de la vie. La question est de savoir comment la société choisit de regarder ce processus. » Et peut-être, surtout, si elle accepte enfin de le regarder autrement.

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