Le Plaza : Théâtre des souvenirs et promesse d’avenir

Par Kinsley David
Publié le: 8 février 2026 à 13:30
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Le théâtre du Plaza, à Rose-Hill, fermé depuis 2004, s’apprête à entrer dans la dernière phase de rénovation.

Fermé, figé, presque oublié, le théâtre du Plaza s’apprête à sortir de l’ombre, après des années de blocages. La relance des travaux marque une étape décisive pour ce haut lieu de la culture mauricienne, dont la renaissance dépasse largement le cadre d’un simple chantier.

«Je garde un souvenir impérissable du Plaza. » Assis un soir à l’endroit précis où tombait le rideau, partageant son regard entre la scène et la salle, Issa Asgarally découvrait les rouages du théâtre de l’intérieur. C’était dans les années 1960. Soixante ans plus tard, après plus de vingt ans de fermeture et plusieurs années de litige ayant paralysé le chantier, le théâtre mythique de Rose-Hill s’apprête enfin à retrouver la lumière.

La troisième phase des travaux a été relancée, ouvrant la voie à une reprise concrète du projet. Estimée à Rs 256 millions, cette étape, confiée à la compagnie Tianli Construction, doit s’étendre sur dix-huit mois et vise à achever la transformation du bâtiment en un espace culturel pleinement fonctionnel.

Cette relance met un terme à une période d’incertitude marquée par des retards, des désaccords contractuels et un calendrier sans cesse repoussé. Au fil des années, l’état du théâtre et l’absence de perspectives claires avaient nourri les inquiétudes du public, des artistes et des habitants de Rose-Hill, pour qui le Plaza représente bien plus qu’un édifice fermé. « Même durant les longues années de fermeture, l’espoir n’a jamais complètement disparu », confie Rowin Narraidoo, metteur en scène et directeur de L’Atelier de Théâtre Pierre Poivre. La résolution du litige est perçue, dit-il, « comme la fin d’un temps suspendu, après une attente jugée excessive ».

Aujourd’hui, le chantier reprend avec l’ambition affichée de mener les travaux à leur terme, tout en respectant les exigences techniques, patrimoniales et culturelles liées à un lieu chargé d’histoire. Une étape attendue, qui remet le Plaza au centre du débat sur la place accordée à la culture et au patrimoine dans l’espace public.

Le théâtre du Plaza n’est pas qu’une salle de spectacle. Pour des générations de Mauriciens, il a été un lieu de premières fois, de découvertes culturelles, de rendez-vous familiaux et d’émotions partagées. Sa fermeture a laissé un vide qui dépasse largement la question d’un bâtiment inoccupé.

Dans l’ouvrage Le Plaza : Un demi-siècle de vie théâtrale, de l’ancien secrétaire de la ville André Decotter, auquel se réfère Issa Asgarally, on apprend que le Plaza fut construit à la fin des années 1920 et inauguré au début des années 1930, à une époque où Rose-Hill s’affirmait comme un centre urbain et culturel majeur. Construit à l’italienne, le théâtre se distingue dès l’origine par une acoustique remarquable. Il pouvait accueillir jusqu’à 1 500 spectateurs, répartis entre loges, sièges de différentes catégories et une galerie debout, configuration qui témoignait d’une volonté d’ouverture à tous les publics.

Un bijou, un pilier culturel

« La salle du Plaza est un patrimoine, un bijou, un pilier culturel de Maurice », affirme Vishnu Gooradoo, passionné d’histoire. Pour lui, le Plaza fait pleinement partie de l’identité de Rose-Hill et, au-delà, de celle du pays. Sa structure même, souligne-t-il, porte une valeur patrimoniale forte, témoignant d’une époque et d’un savoir-faire qu’il importe de préserver.

Au fil des décennies, le Plaza s’impose comme un symbole d’ouverture culturelle. De grands metteurs en scène y laissent leur empreinte, parmi lesquels Roland Houbert ou encore Frère Benedict. Des troupes locales et internationales s’y succèdent, faisant du théâtre un carrefour artistique incontournable. Parmi les événements marquants, le concert de Jacques Brel en 1966 reste gravé dans la mémoire collective, illustration du rayonnement du Plaza bien au-delà des frontières mauriciennes.

Issa Asgarally évoque les spectacles auxquels il assistait enfant, puis jeune adulte, présentés par le Mauritius Dramatic Club en anglais ou par la Société des Metteurs en Scène en français. Plus tard, il accompagne son frère aîné Azize, auteur et metteur en scène, dont la première pièce, Home Again, est jouée en 1964. Ces années sont marquées par des rencontres, notamment avec le décorateur Serge Constantin, et par des expériences fondatrices vécues jusque dans les coulisses du théâtre.

Ce moment où il s’assoit à l’endroit précis où tombait le rideau, partageant son regard entre la scène et la salle, devient une expérience déterminante, qui nourrira plus tard son parcours universitaire et son étude approfondie du théâtre, de Sophocle à Samuel Beckett.

Rowin Narraidoo connaît lui aussi intimement les exigences de cette scène. Celle du théâtre du Plaza, dit-il, impose d’emblée sa présence et son histoire. Se tenir en son centre procure « une sensation intense de puissance », une énergie particulière qui s’accompagne inévitablement du trac. « Malgré le trac initial, c’est une position de concentration vitale pour moi », confie-t-il. Le Plaza reste, à ses yeux, un lieu de joie profonde, chargé d’une émotion débordante. Un espace qui marque les artistes, structure les parcours et impose une rigueur rare.

Une leçon essentielle

À l’aube de la renaissance du théâtre, il invite la nouvelle génération à porter un regard attentif sur l’architecture intérieure du lieu. La circonférence de la salle, la configuration singulière et la scène tournante font du Plaza un théâtre à part. Un espace qui oblige à repenser le jeu, la mise en scène et le rapport au public, et qui continue, malgré le silence, à transmettre une leçon essentielle : celle du respect de la scène.

Travailleuse sociale, Antoinette Guillaume évoque un tout autre Plaza. Celui du quotidien, profondément ancré dans la vie de Beau-Bassin–Rose-Hill. Bien au-delà des spectacles, le Plaza était, selon elle, un espace vivant, traversé par toutes les générations. « Avant, le Plaza était très actif : théâtre, mariages, bals, concerts », se souvient-elle, décrivant un lieu ouvert, accessible, et constamment animé.

Elle raconte une époque où le théâtre accueillait aussi bien des foires aux fruits, des ventes de plantes fruitières, que des expositions portées par de jeunes femmes entrepreneurs. Des moments simples mais forts, où la population se retrouvait chaque week-end autour du Plaza, entre marchands, familles et artistes. « C’était des moments formidables », résume-t-elle, avec une nostalgie assumée.

Un lieu de célébration

Le Plaza était également un lieu de célébration collective. Antoinette Guillaume se souvient des fêtes nationales, des jets d’eau illuminés, de la découverte d’artistes locaux qui trouvaient là une première scène. Elle évoque aussi ces cérémonies marquantes organisées pour les enfants de la ville, notamment ceux qui n’avaient pas réussi leurs examens, accueillis et valorisés lors de grandes célébrations municipales. « Tous les enfants de Beau-Bassin/Rose-Hill étaient concernés », dit-elle, soulignant la portée inclusive de ces événements.

Pour elle, le Plaza n’était pas seulement un théâtre, mais un repère social, culturel et humain. « Le Plaza était une étoile brillante pour Beau-Bassin/Rose-Hill », affirme-t-elle. Un lieu fédérateur, où se tissaient des liens, où la culture se mêlait à la vie, et dont la renaissance attendue ravive aujourd’hui le souvenir d’un espace profondément vivant.

Lorsque la question de la rénovation du Plaza commence à émerger, Issa Asgarally s’engage à nouveau, cette fois par l’écriture. Il adresse des propositions à la mairie de l’époque : la nomination d’un directeur chargé de la programmation, la mise en place d’un système d’abonnement accessible aux jeunes et aux personnes âgées, et le maintien du théâtre sous la propriété exclusive de la municipalité, même en cas de partenariats privés. Autant de pistes qui traduisent une conviction forte : le Plaza n’est pas seulement un héritage à préserver, mais un lieu à faire vivre, au service de la culture et de la communauté.

La réouverture prochaine du Plaza représente, aux yeux de Vishnu Gooradoo, un moment charnière pour la culture mauricienne. « C’est un événement majeur », dit-il, convaincu que ce lieu rénové deviendra un espace de revitalisation pour les artistes, les écrivains et les poètes, qu’ils soient locaux ou internationaux. 

Mais au-delà de la création artistique, il insiste sur la dimension sociale du projet. Le Plaza rénové est appelé à redevenir un lieu de rassemblement pour la communauté, offrant un accès élargi à la culture, tout en jouant un rôle dans l’éducation et en contribuant à la dynamique de l’économie locale.

Rendez-vous dans dix-huit mois !

Vingt-deux ans d’attente

Classé patrimoine national, le 4 mars 2003, en vertu de la Natural Monuments Act de 1985, le théâtre du Plaza avait fermé ses portes l’année suivante, en 2004, afin d’engager des travaux de rénovation. L’édifice historique, composé de trois blocs – la salle des fêtes, la salle de conférence/salle d’exposition et le théâtre – présentait alors des signes de dégradation avancée.

La première phase des travaux s’est déroulée entre 2008 et 2009. Elle a porté principalement sur la rénovation de la toiture, avec pour objectif d’enrayer la détérioration progressive du bâtiment et de stopper les infiltrations d’eau qui menaçaient sa structure. Ces travaux, confiés à Mamode Ally Brothers Ltd, ont nécessité un investissement de Rs 87 millions.

Sept ans plus tard, en août 2016, la deuxième phase du projet a été achevée. Celle-ci concernait la rénovation de la salle des fêtes, ainsi que du bloc administratif. Réalisée par RBRB Construction Ltd, avec l’appui du consultant Francis Wong and Associates Ltd, cette étape a représenté un coût de Rs 104 millions.

Si ces deux phases ont permis de préserver certaines parties essentielles de l’édifice et d’éviter une dégradation irréversible, elles sont toutefois restées insuffisantes pour permettre la réouverture complète du théâtre. Le Plaza demeurait un chantier inachevé, suspendu à une suite qui tardait à se concrétiser.

Quatre années de blocage (2021–2025)

Après l’achèvement de la phase 2, le chantier du théâtre du Plaza entre dans une période d’immobilisme prolongé. Entre 2021 et 2025, le projet se retrouve enlisé dans des désaccords contractuels et administratifs, empêchant toute progression vers la phase finale des travaux.

Ce blocage a eu un impact direct sur le calendrier initial, déjà fragilisé par l’étalement des phases précédentes. Le temps s’étire, les échéances sont repoussées, tandis que le théâtre demeure fermé, sans visibilité claire sur sa réouverture. Un arrêt prolongé qui n’est pas sans conséquence : un bâtiment inoccupé continue de se dégrader, malgré les interventions déjà réalisées.

À ces contraintes s’ajoutent des coûts indirects difficilement évitables. L’arrêt du chantier, puis sa reprise plusieurs années plus tard, impliquent des ajustements techniques, une réévaluation des besoins et une prise en compte de l’évolution des normes et des prix. Autant d’éléments qui pèsent sur un projet déjà lourdement engagé.

Le déblocage et la phase 3 à Rs 256 millions

La résolution des litiges marque un tournant décisif. Elle permet enfin de relancer le projet et d’engager la phase 3, évaluée à Rs 256 millions. Cette étape constitue l’ultime phase de la rénovation et concerne le cœur du bâtiment : le théâtre lui-même.

Le déblocage du dossier repose sur un cadre administratif et contractuel désormais clarifié, condition indispensable à la reprise des travaux. Les autorités impliquées entendent ainsi éviter les écueils du passé, en mettant en place des mécanismes de suivi et des garanties destinées à assurer le respect des délais et des standards annoncés.

Le montant de Rs 256 millions s’inscrit dans un budget global déjà engagé sur plus d’une décennie, cumulant les investissements des phases précédentes. Il reflète à la fois l’ampleur des travaux restants et les ajustements rendus nécessaires par les années d’interruption. La phase 3 est financée par des fonds publics, dans une logique de préservation patrimoniale et de relance culturelle.

Quant aux surcoûts liés aux retards, ils apparaissent comme une conséquence indirecte d’un chantier fragmenté dans le temps. Une réalité qui souligne l’enjeu de mener cette dernière phase à son terme, afin de clore un projet longtemps suspendu et de redonner au Plaza sa pleine vocation culturelle.

Moderniser sans dénaturer

Cette phase 3 s’annonce comme l’étape la plus délicate du projet. Prévue pour un montant total de Rs 255 928 989, elle doit permettre la restauration finale du corps principal, là où se jouent l’expérience du spectateur et l’identité du lieu. Au-delà des travaux structurels, cette ultime étape vise une transformation en profondeur des équipements et du confort, afin de répondre aux standards actuels d’une scène moderne. Sonorisation, mobilier, dispositifs techniques et aménagements intérieurs sont repensés pour offrir aux artistes comme au public des conditions optimales, avec l’ambition affirmée de hisser le Plaza au rang de scène de classe mondiale.

Mais moderniser un théâtre classé patrimoine national implique un équilibre délicat. Il ne s’agit pas d’effacer, mais de composer avec l’existant. La préservation de l’âme historique du Plaza, et notamment de son acoustique légendaire, demeure un enjeu central du chantier. C’est dans cette optique que le contrat de services de consultation a été confié à la société JV Pixel Team, pour un montant de Rs 11,6 millions. Son rôle : piloter les choix techniques et veiller à ce que les nouvelles installations s’intègrent harmonieusement à l’architecture et aux spécificités acoustiques du lieu.

L’enjeu est clair : faire entrer le Plaza dans la modernité sans le priver de ce qui fait sa singularité. Une rénovation qui ne se mesure pas uniquement à la qualité des équipements installés, mais à la capacité de préserver l’émotion, l’écoute et la relation unique entre la scène et le public, qui ont fait la renommée du théâtre à travers les générations.

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