Dans les quartiers de Maurice, on retrouve ce que les statistiques confirment. Les familles ne meurent pas de faim, mais elles ne mangent plus vraiment bien. Un constat qui remet en question l’efficacité du modèle d’aide alimentaire actuel.
Elle est là, posée sur la table. L’assiette n’est pas vide. Il y a du riz, du pain, des féculents. De quoi tromper la faim, de quoi faire illusion. Mais regardez de plus près : où est le poisson ? Où sont les légumes frais, les œufs, les légumineuses ? Ce que des foyers mauriciens vivent en silence dans leurs cuisines, la science lui a donné un nom : la faim cachée. Pas la famine. Quelque chose de plus insidieux, de plus difficile à nommer, et donc de plus difficile à combattre.
Ce que No To Poverty observe chaque jour sur le terrain, le Mauritius Nutrition Survey 2022 le confirme en chiffres : Maurice ne souffre pas de disette visible. Elle souffre d’une malnutrition silencieuse qui progresse en silence, jusque dans des familles à revenu moyen dont le pouvoir d’achat s’est progressivement effondré sous le poids de la vie chère. « Les protéines – poisson, poulet, œufs – sont consommées beaucoup moins fréquemment qu’auparavant », explique Jamil Dookhee, coordinateur de No To Poverty. « Elles sont remplacées par des féculents en grande quantité. On observe une simplification des repas : moins de diversité, moins de légumes, moins d’aliments frais. »
Les conséquences, elles, ne sont pas invisibles pour qui sait les lire. Fatigue chronique, manque d’énergie, difficultés de concentration chez les enfants. Aggravation du diabète, de l’hypertension. Des signaux faibles que l’on met trop facilement sur le compte du stress ou de la fatigue du quotidien. « Savedir vant plin, me lekor pa nouri. » Cette formule de Jamil Dookhee résume, mieux que n’importe quel graphique, la réalité d’une île qui se croit à l’abri parce que ses habitants ne meurent pas de faim.
La responsabilité de ce paradoxe est en partie systémique. Le dispositif d’aide alimentaire actuel repose essentiellement sur des produits subventionnés : riz, farine, huile. Des glucides qui calment la faim immédiate, mais qui ne couvrent pas les besoins nutritionnels réels. On évite la faim visible. On ne combat pas la malnutrition. « Une alimentation basée principalement sur des glucides peut répondre à la faim immédiate, mais elle ne garantit pas une bonne santé », insiste le coordinateur. Sans apport suffisant en protéines, en vitamines et en minéraux, le corps fonctionne en mode dégradé. Et à long terme, ce déficit aggrave précisément les maladies chroniques que Maurice combat déjà avec difficulté.
No To Poverty appelle donc à repenser la notion même de produit essentiel. Elle ne devrait plus être définie uniquement par le prix ou la disponibilité, mais par la valeur nutritionnelle. L’ONG réclame la subvention des œufs, des légumineuses, du poisson local et de certains produits laitiers, et demande que tous les produits subventionnés soient enrichis en fer et en vitamines essentielles. Une revendication qui prend une résonance particulière quand on pense au poisson et au paradoxe qu’il incarne.
Maurice est une île. Elle est entourée d’un océan généreux, d’une mer qui a nourri des générations. Et pourtant, le poisson est devenu un luxe. « Nou pa kapav krwar ki nou ena lamer, me nou pa kapav manz pwason. » Les ressources marines sont surexploitées, en partie à cause de la pêche illégale, et une grande partie de la production est orientée vers l’exportation. Face à ce gâchis, No To Poverty propose une réponse concrète : confisquer les bateaux de pêche illégale et les réintégrer dans des programmes d’économie bleue ou de réinsertion professionnelle. Rendre à l’île ce que la mer lui doit.
Sur la question des chèques protéines, souvent avancés comme solution rapide, l’ONG est catégorique : « Donn kas ouswa koupon pa pou rezoud problem lor long term. » Distribuer du pouvoir d’achat sans agir sur les prix et la production, c’est soigner le symptôme en ignorant la maladie. La vraie réponse, Jamil Dookhee la voit dans l’autonomie alimentaire. Le home gardening et le rooftop gardening, déjà expérimentés avec des familles vulnérables, montrent des résultats concrets. L’ONG appelle le gouvernement à transformer des bâtiments publics inutilisés en centres de formation et d’autonomisation alimentaire, où les familles apprendraient à produire elles-mêmes une nourriture riche en nutriments.
Le moment est charnière. Il faut passer d’un modèle de dépendance à l’aide alimentaire à un modèle fondé sur la production locale, durable et autonome. « Enn lepep an bonn sante vedir enn pei avek enn lekonomi pli for ek dirab. » L’équation est simple. Les choix politiques qu’elle exige, eux, demandent du courage.
Un mal plus profond
Dans le secteur de la santé, des failles existent jusque dans la gestion des compléments vitaminiques, selon Jamil Dookhee. Certains patients diabétiques, traités sous metformine, sont exposés à un risque accru de carence en vitamine B12, un effet secondaire reconnu de ce médicament. Or, Jamil Dookhee souligne que les complexes de vitamines B distribués aux patients ne contiennent souvent pas cette vitamine spécifique.
« Cela signifie que le traitement ne corrige pas la carence induite par le médicament et pourrait même, à terme, aggraver l’état de santé des patients », estime-t-il. Pour lui, la « faim cachée » ne relève pas uniquement d’un manque de moyens financiers, mais aussi d’un manque de rigueur dans la gestion et le suivi médical des patients.





