Le Mauricien Pravee Rughoobur triomphe… à coups de pinceaux !
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Le Dimanche /L' Hebdo
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Finaliste de l’Ottawa Art Battle en 2025. Double vainqueur du Canadian War Museum Art Battle, le 7 février 2026. Pravee Rughoobur impose sa signature en tant qu’artiste visuel mauricien au Canada. Vingt minutes au chrono : ses pinceaux deviennent armes de création. Comment transformer la pression en victoire artistique ? Il dévoile les secrets et l’énergie créative de cette bataille de couleurs à Le Dimanche/L’Hebdo.
Avec plus de 17 ans d’expérience, Pravee Rughoobur qui est chef graphiste dans une agence de publicité au Canada, explore les techniques mixtes, l’abstraction et l’art moderne. Son parcours l’a mené sur des scènes internationales prestigieuses, notamment le Salon de Mai, le Salon d’Été, l’ACA Group Exhibitions, l’Artcom Expo International en Norvège, ainsi que plusieurs expositions en ligne au Maroc et à Maurice. Ses œuvres voyagent autant que lui, intégrant des collections privées aux États-Unis, au Canada, en France, en Grèce, en Suisse, en Norvège, en Irlande et à Maurice. Pourtant, malgré cette reconnaissance, l’artiste mauricien confie avoir été surpris par sa double victoire au Canadian War Museum Art Battle. « Honnêtement, je ne m’y attendais pas, surtout face à des artistes de très haut niveau, dont plusieurs exposent à l’international. C’était un moment très fort, rempli d’émotion et de fierté », confie-t-il à Le Dimanche/L’Hebdo.
L’Art Battle, explique-t-il, est une compétition artistique en direct où les peintres s’affrontent sur scène, devant le public, dans un temps limité de 20 minutes par ronde. Les œuvres naissent sur place, sans préparation préalable et le public vote ensuite pour son favori. « C’est une expérience intense, énergique et spontanée où la créativité, la rapidité d’exécution et la gestion du stress jouent un rôle essentiel », souligne-t-il. Cette victoire, dit-il, a aussi renforcé sa confiance et lui a rappelé que le travail, la persévérance et la passion finissent toujours par porter leurs fruits. Mais elle ne l’a pas transformé en profondeur. « Je reste le même artiste, animé par l’envie de créer, d’explorer et de transmettre des émotions. Cette victoire est une étape importante, mais elle me motive surtout à aller encore plus loin et à continuer d’évoluer », précise-t-il.
Quant à son style artistique, l’artiste mauricien affirme qu’il repose sur la composition, l’énergie du geste et la richesse des textures. « Les couleurs jouent un rôle central dans mon expression artistique. Elles traduisent les émotions, les tensions et les silences. Mon art est donc, un dialogue entre spontanéité, maîtrise, force et sensibilité », explique-t-il. À travers ses tableaux, Pravee Rughoobur cherche également à transmettre des émotions profondes comme la force intérieure, la résilience, le silence, la tension ou l’espoir. « Je ne cherche pas à imposer un message précis, mais à créer un espace où chacun peut projeter sa propre histoire, ses souvenirs et ses émotions. C’est l’abstraction qui me permet cette liberté d’interprétation et ce dialogue intime avec le public », indique-t-il. Même dans un format compétitif, il insiste sur l’importance de préserver son authenticité : « C’est comme protéger une flamme au milieu du vent. »
Son vécu de l’Art Battle est marqué par la pression, le bruit et le chronomètre. Pourtant, Pravee Rughoobur se reconnecte toujours à son geste, à sa respiration et à son instinct. « Je ne peins pas pour battre quelqu’un, je peins pour rester fidèle à mon langage artistique intérieur », affirme-t-il. Même en 20 minutes, il laisse parler son énergie, ses couleurs et ses textures. « La scène peut être une arène, mais ma toile reste un espace intime. La compétition teste la rapidité, et l’authenticité, elle, vient de la vérité du moment », ajoute-t-il. Pour l’artiste mauricien, le plus grand défi n’est pas le temps, mais le silence intérieur qu’il faut trouver au milieu du tumulte. « Quand le chronomètre démarre, chaque seconde devient précieuse. L’instinct doit remplacer l’hésitation. Il n’y a pas de place pour le doute, seulement pour la décision », précise-t-il. Ainsi, créer en temps limité, c’est accepter l’imperfection, faire confiance à son geste et oser s’arrêter au bon moment.
« Le vrai défi, pour moi, c’est de transformer la pression en énergie créative, de faire en sorte que l’urgence devienne intensité et non contrainte », fait-il ressortir.
Avec seulement 20 minutes, Pravee Rughoobur n’a pas le luxe d’hésiter. Lorsqu’il y a un Art Battle, il arrive toujours avec une idée claire en tête, souvent inspirée d’un paysage ou d’une scène de Maurice et prépare ses couleurs à l’avance dans son esprit. « Pendant la compétition, je travaille de manière très instinctive, sans chercher la perfection. Pour moi, l’important, c’est l’énergie, le mouvement et la transmission d’une émotion immédiate. Et j’essaie de garder quelques secondes à la fin pour un petit détail qui fait toute la différence », dit-il. Comment un tableau est-il « fini » alors que le chrono, lui, continue de courir ? « Je sais au moment précis où le temps cesse d’être un adversaire. Au début, le chrono est une menace. Il clignote comme un rappel : ‘Plus vite. Décide. Ose.’ Chaque seconde pèse. Chaque coup de pinceau est un pari. Puis, sans prévenir, quelque chose bascule. Le tableau commence à respirer tout seul. Il n’appelle plus une couleur supplémentaire. Il ne réclame plus qu’on le corrige, qu’on le sauve, qu’on l’explique. Il tient debout. Même bancal. Même imparfait. Il tient », répond-il. Il ajoute que le chrono peut bien continuer à tourner, mais il ne mesure plus rien d’utile, parce qu’un tableau n’est pas fini quand il n’y a plus rien à ajouter, il est fini quand ajouter quelque chose deviendrait une trahison. « C’est un silence intérieur. Une sensation de « ça y est ». Comme fermer un livre sans lire la dernière ligne, parce qu’on sait déjà qu’elle est juste. Le temps continue. Mais l’œuvre, elle, a trouvé son propre arrêt », explique-t-il.
C’est une tempête sous projecteurs. C’est ainsi que Pravee Rughoobur décrit l’ambiance d’un Art Battle. « Ça sent la peinture fraîche et l’adrénaline. Les basses font vibrer le sol, les pinceaux claquent contre les pots et le public retient son souffle, comme s’il assistait à un sprint invisible. On entend les bombes aérosol chuchoter, les marqueurs crisser et les idées naître en direct », relate-t-il. Selon lui, c’est un mélange étrange de la concentration d’un moine, la nervosité d’un boxeur et l’énergie d’un concert. Les artistes ont les yeux en feu. Ils dansent presque avec leur toile. « Chaque geste est un pari, chaque couleur un coup stratégique. On voit les doutes passer dans un regard, puis disparaître dans un geste audacieux », indique-t-il. Et le public ? Il devient complice. Il murmure, il s’enflamme et il choisit son champion. « Le public ne regarde pas juste une œuvre, il regarde une histoire se construire sous pression », souligne-t-il.
L’artiste visuel ajoute que ce qui l’a le plus marqué chez les autres artistes en compétition, c’est leur authenticité et la sincérité qu’ils dégageaient sur scène. « Au-delà du talent évident, chacun portait son univers avec une intensité presque palpable, transformant ses failles, son histoire et ses émotions en véritable force artistique. Il y avait une diversité incroyable d’énergies. Certains d’une précision impressionnante, d’autres plus instinctifs, presque brûlants. Et pourtant, tout cohabitait harmonieusement, comme si chaque personnalité ajoutait une couleur essentielle au tableau collectif », raconte-t-il. Ainsi, plus que la performance en elle-même, c’est cette vérité, cette manière d’être pleinement soi, qui a profondément marqué l’artiste mauricien.
Pravee Rughoobur confie avoir ressenti un mélange d’excitation et de pression lors de cette compétition artistique. Cependant, il a dû choisir l’excitation. « La pression est là, bien sûr, parce qu’on veut donner le meilleur de soi et être à la hauteur, mais elle devient presque un moteur, une énergie qui pousse à se dépasser », dit-il. Il ajoute que dans ce type d’événement, l’adrénaline, le public, l’ambiance, tout crée une intensité particulière qui transforme le stress en élan positif. Et au final, ce qu’il garde, c’est l’enthousiasme de vivre un moment fort et unique. S’agissant de son identité mauricienne, l’artiste confie qu’elle la porte comme une force tranquille. Elle est dans ses contrastes, dans sa manière de mélanger les influences sans demander la permission. « Grandir à Maurice, c’est vivre au croisement des cultures, des langues et des croyances. Cela forge un regard large et solide. Dans mon art, cela se traduit par des couleurs franches, des choix assumés, une énergie qui vient autant du lagon que du béton. Il y a le calme de l’océan, mais aussi la puissance des vagues », précise-t-il. Il ajoute qu’il crée avec cette dualité : enraciné dans son île, mais tourné vers le monde avec la certitude que son mélange de techniques artistiques est sa signature. « Chaque étape de mon parcours a été comme un entraînement silencieux, notamment les premières toiles ratées qui m’ont appris l’humilité, les nuits passées à créer sans public qui m’ont forgé la discipline, les critiques qui ont durci ma peau sans éteindre ma vision et les moments de doute qui m’ont obligé à clarifier pourquoi je crée vraiment », soutient l’artiste. Il ajoute aussi que les expositions modestes, les murs improvisés, les projets acceptés sans garantie, tout cela lui a aussi appris à performer sous pression et à faire confiance à son instinct. « Ce genre de défi n’est pas un saut dans le vide pour moi, c’est l’aboutissement de chaque petite bataille menée en coulisses, chaque fois où j’ai choisi de continuer plutôt que d’abandonner », confie-t-il.
À un jeune artiste qui veut se lancer dans une compétition chronométrée, Pravee Rughoobur dit : « Entraîne ton instinct autant que ta technique. Le jour J, tu n’auras pas le luxe du doute, alors apprends à décider vite et à assumer chaque trait. Prépare-toi comme un athlète : répète, teste tes limites, crée avec un minuteur pour apprivoiser la pression. Mais laisse toujours une place à l’imprévu, car c’est là que naît la magie. N’essaie pas d’impressionner, essaie d’être vrai ». Pourquoi ? « C’est simplement parce que le public ressent l’authenticité plus fort que la perfection », répond-il. Il ajoute qu’il est aussi important de surtout se rappeler que le chrono n’est pas un ennemi, c’est le feu qui révèle style, personnalité et courage. Il précise également que l’Art Battle, c’est avant tout une fête de la création. « Même si la compétition existe, l’essentiel reste le plaisir de peindre, l’énergie partagée et le fait de se surprendre soi-même. Chaque défi est une occasion d’apprendre, de se dépasser et de découvrir une version plus audacieuse de ton art. Alors, il faut y aller, faire du bruit avec ses couleurs et laisser le chrono devenir un allié, pas un juge », ajoute-t-il. Et de conclure qu’il remercie toute sa famille pour leur soutien et leurs encouragements tout au long de sa carrière artistique, ainsi que tous ses « supporters » à Maurice et dans le reste du monde.
Chef graphiste dans une agence de publicité au Canada, Pravee Rughoobur est marié et père d’un enfant de 7 ans. La peinture, la sculpture et le cinéma sont ses passions. Après son ‘Higher School Certificate’ au collège Professor Basdeo Bissoondoyal, où il a remporté le prix du meilleur projet dans la filière artistique et plusieurs concours d’art au niveau régional et national, il a effectué une licence en conception graphique avec animation à l’Université de Technologie de Maurice et un MBA à l’Open University. En ce qu’il s’agit de son parcours professionnel, il a été enseignant d’art et de design en 2010, puis il a eu l’opportunité de rejoindre une agence de publicité pour mettre son expertise en pratique de 2010 à 2013. Ensuite, il a intégré l’industrie de l’édition pour acquérir de l’expérience en conception prépresse, en créant des magazines et des rapports annuels pour le Conseil médical et d’autres institutions. Ce avant de s’envoler au Canada, où il est actuellement chef d’atelier graphique dans une agence de publicité.