Publicité

Le luxe de l’« ordinaire » dans nos assiettes

Par Jenna Ramoo
Publié le: 3 May 2026 à 13:50
Image
assiette

Des cuisines de Curepipe aux jardins de Rivière-des-Créoles, la vie chère ne vide pas seulement les porte-monnaie, elle redessine nos assiettes. Entre calculs mentaux à la caisse et sacrifices silencieux pour les enfants, les Mauriciens apprennent l’art de la survie. 

Natasha : « On fait avec ce qu’on peut »

Mère de quatre enfants âgés de 2 à 13 ans, Natasha Mathurin a 30 ans. À Anse Jonchée, sa vie a pris un goût amer sous le poids d’une inflation dictée par les crises internationales. Nourrir sa famille au quotidien est devenu un exercice d’équilibriste contre le vide du caddie.

Il y a encore peu de temps, Rs 1 500 permettaient de remplir les placards de provisions et de garnir la « tant bazar » de fruits et légumes. Aujourd’hui, cette même somme s’évapore en quelques articles de base. Ce qui était hier « ordinaire » est devenu un privilège, confie Natasha à Le Dimanche/L’Hebdo. « On doit réfléchir à chaque achat, peser chaque besoin et, souvent avec un pincement au cœur, laisser des articles de côté. » 

Le soir, la table se fait modeste : un bol de riz, un bouillon clair, quelques légumes glanés au meilleur prix et, parfois, une conserve pour donner du corps au repas. « Chez nous, on fait avec ce qu’on peut », avoue-t-elle.

Quand les chantiers de maçonnerie se font rares pour son époux, c’est vers l’océan que la famille Mathurin se tourne. La mer devient alors leur dernier rempart contre la faim. Le poisson remplace la viande, devenue inabordable, et une partie de la pêche est vendue pour assurer les dépenses quotidiennes. 

Le calcul mental est devenu un bouclier pour éviter l’humiliation d’un article reposé à la caisse»

Le calcul mental est devenu un bouclier pour éviter l’humiliation d’un article reposé à la caisse. Natasha additionne chaque roupie dans sa tête avant même de franchir la ligne. Sur son toit, elle cultive aussi l’espoir avec des graines récupérées qui deviennent des plantes avec des légumes qui complètent les assiettes en nutriments tous les jours. 

Quant à la solidarité familiale, elle est totale. Chez elle, pas de sacrifice individuel sur les protéines, tout est partagé équitablement entre maman, papa et enfants. « Si le plat est maigre, on ruse entre l’aide sociale, les petits boulots et la débrouille », explique-t-elle.

Si la faim ne gagne pas encore la partie, la fatigue, elle, s’installe. Natasha évoque une fatigue mentale née de l’obligation de recalculer sans cesse le moindre budget. Les sorties sont sacrifiées car la priorité absolue reste de manger. Cette précarité laisse pourtant des traces. Son fils aîné, en pleine adolescence, montre parfois des signes de fatigue et des difficultés de concentration. Un signal d’alarme que Natasha tente de compenser par la « magie » du week-end où elle s’efforce de cuisiner un repas plus spécial pour maintenir l’illusion d’une vie normale et préserver la joie de ses enfants.

Malgré quatorze années d’attente infructueuse pour un logement social (NHDC), Natasha refuse de baisser les bras. Entre les promotions traquées dans les rayons et les mains calleuses de son mari qui bravent la mer, la famille Mathurin tient bon. « Je ne regrette pas le superflu d’autrefois. J’ai appris à composer, à réinventer la table et à trouver de la dignité dans chaque graine plantée. Mon combat n’est plus seulement de remplir les estomacs mais de nourrir l’espoir d’un lendemain moins lourd à porter », dit-elle simplement.

Quelle est votre réaction ?
0
0
Publicité
À LA UNE