Le jour où Bilygane a donné son téléphone à Jamel Debbouze
Par
Ajagen Koomalen Rungen
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Ajagen Koomalen Rungen
Sur un parking du Nord, Bilygane croise Jamel Debbouze. Une rencontre brève, presque anodine, qui va pourtant prendre une tournure inattendue.
C’était un lundi ordinaire, dans un centre commercial du Nord. Bilygane était venu faire des courses. En sortant vers le parking, il reconnaît une silhouette. Pas de foule autour, pas d’agitation. Juste un homme seul, visiblement préoccupé. Jamel Debbouze.
« J’ai pris quelques secondes pour réaliser que ce n’était pas un rêve. Et puis, naturellement, j’ai avancé vers lui. » Il s’approche simplement, dit bonjour, demande une photo. Mais quelque chose le retient. Le regard de l’autre, son attitude. « On sentait qu’il y avait quelque chose qui le préoccupait. »
Bilygane lui pose alors la question directement : est-ce que tout va bien ? Jamel lui explique. Le téléphone de son fils est cassé. C’est pour ça qu’il est pressé, un peu perdu. Quand il s’agit de ses enfants, ça devient tout de suite important. « Et c’est là que tout a changé. »
Par hasard – « je pense que Dieu fait toujours bien les choses », dit-il – Bilygane a un deuxième téléphone dans sa sacoche. Il le sort. « Attends, j’ai ce qu’il te faut. » Et il le donne, sans réfléchir, sans rien attendre en retour. « À ce moment-là, je n’ai pas vu une célébrité. J’ai vu un père inquiet pour son enfant. »
Ils échangent leurs numéros. Chacun repart de son côté. Puis c’est Bilygane qui rappelle ; Jamel Debbouze cherchait quelqu’un pour faire les tresses de sa fille, il lui propose une personne de confiance.
La conversation s’installe, naturelle, fluide. Ils parlent de leurs parcours, de leurs débuts. Ils réalisent qu’ils viennent tous les deux de milieux modestes, qu’ils ont gravi les échelons étape par étape. Jamel Debbouze finit par venir assister à une répétition à Grand-Gaube. Quarante minutes de route. Bilygane va le chercher dans sa Nissan de tous les jours – pas de chichis, pas de voiture de luxe. « C’est justement ça qu’il a apprécié », dit-il. L’authenticité.
Ce soir-là, Jamel découvre le reggae local. Il danse, il vibre, il essaie quelques mots en créole. Et quand Bilygane lui pose la question qui circule depuis un moment à Maurice – l’histoire du chapeau – Jamel répond sans détour : personne ne le lui a volé. Il l’a égaré lui-même. Mais ce chapeau, précise-t-il, appartenait à son père. Ce n’était pas juste un chapeau. « On sent que ça l’a profondément touché », dit Bilygane. « Mais il n’en veut à personne. Il n’a aucune rancune envers les Mauriciens. »
Cette façon d’être – aller vers les gens, voir l’homme avant la célébrité, donner sans calculer –, ce n’est pas une posture chez Ludovic Louis, 32 ans, alias Bilygane. C’est une constante. Elle traverse tout : sa musique, son parcours, la façon dont il parle de son quartier, de ses enfants, de Dieu. Il vient de Dockers Flat, à Baie-du-Tombeau. Il le revendique sans détour, avec une précision qui n’est pas de la fierté de façade, mais quelque chose de plus ancré.
« Nous pouvons avoir du tempérament, mais nous ne sommes pas indifférents. L’esprit même d’une cité, c’est aussi le mauricianisme. Il y a toutes les religions dans nos quartiers. Pourtant, certains nous mettent des étiquettes à tort et à travers. »
À 15 ans, sa mère meurt. Elle l’avait eu très jeune. Elle était, dit-il, « son tout ». « Cela a été un moment très difficile. Après son remariage, j’avais eu deux petites sœurs qui sont aussi mes trésors. Mais quand elle est partie, j’ai commencé à chanter. Mo’nn nway mwa dan lagitar. »
Dans les ruelles de Dockers Flat, à cet âge, toutes les conditions étaient réunies pour que ça parte de travers. Il le dit lui-même, sans dramatiser. Ce qui le retient, c’est un ami, Kevin Madré. « Grâce à lui, je n’ai pas flanché. Il m’a beaucoup soutenu. Il m’a appris le droit chemin, la discipline. Enn sans mo’nn konn li. »
Il commence à écrire. Sa première chanson, il la compose pour sa mère. Puis il rejoint le groupe Wavy Jammers, chante dans des anniversaires, apprend en faisant. Autodidacte, il expérimente, rate, recommence. Pendant près de dix ans, en parallèle, il travaille dans les télécommunications et le BPO. Le jour, les bureaux. Le soir, la musique. Pas par romantisme, par nécessité. Les rêves mis en veille, jamais abandonnés.
Au début de sa carrière, il collabore avec une maison de production. L’expérience tourne mal. « Se a sa moman presi ki mo’nn vinn re re pli move. » De cette déception naît un titre, « Re re pli move », une chanson sur la détermination à reprendre le contrôle, qui devient rapidement un hymne pour ceux qui refusent de se laisser écraser. Puis « Mo Le To Gras » en 2023.
Et en 2024, « Ki zot Problem ». « Cette chanson vient du cœur. Je l’ai lancée juste avant les élections de 2024, mais j’avais aussi très peur. J’appréhendais les conséquences si l’ancien gouvernement avait repris le pouvoir. » Il sourit car il mesure le risque qu’il a pris. « Quand j’ai écrit la chanson, l’idée était de montrer au grand public comment le système fonctionnait, mettant en lumière la réalité vécue par les ‘zanfan geto’ et la perception stigmatisante dont ils sont victimes depuis des lustres. Il fallait dénoncer ces réalités avec des paroles assez crues pour marquer les esprits. »
Le titre devient un phénomène. Des millions de vues. Une chanson qui circule, qui se partage, qui fait réagir, y compris ceux qu’elle dérange.
Sur la drogue dans les cités, il ne fuit pas la question. « Oui c’est une réalité, mais cela aurait pu être évité s’il y avait une structure qui les accueillait et les accompagnait. Il faut changer la mentalité des gens avant, leur apprendre la discipline et arrêter de les stigmatiser. »
Il parle en père de famille – deux enfants. Il y a aussi Dieu. Bilygane n’en parle pas comme d’une abstraction. « Ce que je demande au bon Dieu, il me le donne. Je n’ai pas peur parce que je sais qu’il est là. »
Avec son ami Murvin Clélie, du groupe The Prophecy, il a sorti « Lafors lapriyer ». Bientôt, il y aura « Attentat ». Son premier album. Douze titres – zouk, seggae, afrobeat –, des featurings avec Sayaa, Ras Natty Baby, et un artiste jamaïcain. Deux titres en anglais. Des chansons sur la drogue, sur les politiciens, sur le « donn briani » du 1er-Mai. Et une chanson intitulée « Maman impériale » ; un hommage à celle pour qui il a écrit sa toute première chanson, à 15 ans, quand il se noyait dans la guitare pour ne pas se noyer tout court.
« Cet album, c’est pour mon pays. » Le titre ne demande pas d’explication. Un attentat sur la conscience collective. De la part d’un homme qui a appris que se taire a un coût — et qui, sur un parking un lundi ordinaire, a donné son téléphone à un inconnu parce que c’était la chose évidente à faire.