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Le goût de la terre

Par Le Dimanche /L' Hebdo
Publié le: 29 mars 2026 à 14:20
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La passion de la terre se transmet de génération en génération chez les Royhun. Père et fils travaillent côte à côte dans leur jardin à Bel-Air. Premdeep Rojhun confie que le lien avec la terre l’a soutenu toute sa vie. Le jardinage l’a mené vers un mode

Dans le village de Bel-Air, la famille Rojhun a trouvé dans le jardinage une réponse à l’incertitude du monde, et une façon de transmettre ce qui compte vraiment.

Il est encore tôt quand Ashish Rojhun sort dans son jardin. Le soleil n’a pas fini de se lever sur Bel-Air, mais la lumière est déjà là, dorée et oblique, accrochée aux feuilles humides de rosée. Il s’arrête un instant. Pas pour regarder. Pour sentir.

L’odeur de la terre mouillée, ce mélange de minéral et de vivant qu’aucun parfum de synthèse n’a jamais réussi à imiter. Il pose la main sur une tige de tomate, vérifie d’instinct si elle tient bien. Puis il sourit, légèrement, comme on sourit à quelqu’un qu’on connaît depuis longtemps.

Dans dix minutes, il sera en train de préparer ses affaires pour l’école. Enseignant au secondaire, ses journées appartiennent aux autres : aux élèves, aux programmes, aux corrections qui s’accumulent. Mais ces dix minutes-là, le matin, elles lui appartiennent entièrement.

« Honnêtement, il ne s’agit pas de trouver de longues plages de temps. Il s’agit de l’intégrer à ma journée. Mon jardin est juste là. Je peux passer dix minutes avant le travail à arroser et vérifier la nouvelle croissance. Le soir, je passe quinze minutes à désherber ou à récolter. C’est ma méditation active, une façon de décompresser après une journée d’école », confie-t-il. 

Les jours où il rentre épuisé, à bout, c’est encore le jardin qui l’attend. « Les jours fatigants, c’est le jardin lui-même qui me ramène. Un esprit fatigué trouve la paix dans les tâches simples et silencieuses. Le vert éclatant des feuilles, l’odeur de la terre, la découverte d’un nouveau légume qui n’était pas là hier… c’est incroyablement revitalisant. » 

La révélation d’Ashish n’a pas eu lieu dans un champ. Elle a eu lieu dans un supermarché. « Ce n’était pas un moment unique, mais plutôt une prise de conscience progressive. Tout a commencé au supermarché, devant une rangée de tomates importées parfaites et brillantes. Elles étaient chères, et je n’ai pas pu m’empêcher de me demander quel avait été leur parcours, quels produits chimiques avaient été utilisés et combien de saveur elles avaient perdu en chemin. La pensée ‘je peux faire mieux que ça’ m’est simplement venue à l’esprit. » 

De la terre au déclic

La première tomate cerise qu’il a cueillie dans son propre jardin n’était ni la plus grosse ni la plus belle. Mais elle était encore chaude du soleil quand il l’a portée à sa bouche. « La saveur était une explosion. Elle était douce, acidulée et incroyablement complexe. Rien à voir avec les tomates fades du supermarché. À ce moment-là, j’ai compris la différence entre la nourriture en tant que marchandise et la nourriture en tant que don vivant et nourrissant. Cela a changé ma perception à jamais. » 

Ashish explique que cette expérience a complètement transformé sa manière de voir la nourriture. « Je ne la considère plus seulement comme du carburant ou quelque chose qui apparaît dans une assiette. Je vois l’histoire qui se cache derrière. Je comprends l’effort, la patience et le miracle d’une petite graine qui devient une plante qui nous nourrit. » 

Au-delà de la nourriture, le jardinage est devenu un miroir de sa propre vie. « Il me force à cultiver le bon tout en éliminant le mauvais, m’enseignant patience, résilience et le travail intérieur nécessaire pour grandir en tant que personne. » 

Cela, dit-il, l’a rendu bien plus reconnaissant pour ce qu’il mange, et il gaspille beaucoup moins. « Un légume légèrement imparfait de mon jardin reste un trésor. » 

Ce qui se passe dans ce jardin modeste de Bel-Air n’est pas spectaculaire. Pas de serres high-tech, pas de système d’irrigation sophistiqué. Quelques rangées, des pots recyclés, des mains qui savent où chercher. Mais quelque chose d’essentiel s’y joue ; quelque chose qui a commencé une génération avant lui, et qui se transmet maintenant à la génération suivante. 

Un jardin comme refuge quotidien

Fonctionnaire retraité du ministère de la Santé, Premdeep Rojhun a consacré sa carrière au bien-être des autres. Mais avant les administrations, avant les carrières, il y avait la terre. « Le jardinage n’était pas un choix pour moi. C’était un mode de vie né de la nécessité. Si nous voulions manger, il fallait cultiver. J’ai appris de mes parents et grands-parents, en les regardant travailler la terre et prendre soin des plantes. La terre est devenue mon maître. Elle a donné quelque chose d’inestimable : un lien avec la terre qui m’a soutenu toute ma vie. » 

Il se souvient d’un monde où la nourriture était saisonnière et locale, où l’on mangeait ce que la terre voulait bien donner. Et il regarde ce que ce monde est devenu. « Aujourd’hui, tout est disponible en permanence, mais cela a un coût. Les enfants d’aujourd’hui ignorent souvent que les pommes de terre poussent dans le sol, pas sur les étagères des supermarchés. Nous avons perdu notre lien avec la terre. » 

À 70 ans, ses journées restent structurées, non par obligation, mais par intention. « Le jardin lui-même me maintient en activité. Il me donne un but. Les bienfaits mentaux sont encore plus grands. Il m’ancre dans l’instant présent. C’est un remède qu’aucune pharmacie ne peut fournir. » Puis, simplement : « Je suis toujours productif, toujours contributeur, toujours pleinement vivant. »

Entre le père et le fils, quelque chose a circulé : dans les gestes regardés, dans la proximité de la terre, dans l’évidence silencieuse d’un mode de vie qui se justifiait lui-même, chaque saison, chaque récolte. Premdeep Rojhun regarde son fils jardiner. Il le regarde transmettre à ses propres enfants ce que lui-même a reçu, sans l’avoir jamais planifié ainsi. « Le jardinage a été mon plus grand enseignant. Il m’a appris la patience, l’humilité et la foi. Chaque fois que l’on plante une graine, on accomplit un acte de foi. On ne voit pas la vie à l’intérieur, mais on fait confiance qu’elle va croître. Cette foi reflète tant d’aspects de la vie : élever des enfants, construire une carrière, aimer les autres. » 

Ashish pose le parallèle nettement. « Je suis enseignant de profession, ce qui signifie que je passe mes journées à nourrir de jeunes esprits. Mais ma passion, ce qui nourrit vraiment mon âme, c’est le jardinage. » Il va plus loin : « Il s’agit à la fois de planter des graines, de fournir les conditions adéquates et de nourrir patiemment la croissance jusqu’à ce que quelque chose de beau et de fructueux émerge. » 

Chasse au trésor

Pour lui, le jardinage est le maître ultime de la discipline et de la constance. « On ne peut pas être passionné un jour et ignorer ses plantes pendant une semaine en espérant une récolte. Les grands résultats sont simplement l’accumulation de petits actes quotidiens de soin. Il n’y a pas de raccourcis. »

Ses enfants ont aujourd’hui leur propre petit arrosoir. Ils ont le droit de se salir les mains quand on sème, de participer à ce qu’il appelle la « chasse au trésor » - trouver les tomates cerises mûres cachées sous les feuilles, repérer une nouvelle fleur apparue pendant la nuit. « Nous en faisons une expérience sensorielle et amusante. Ce n’est pas une leçon, c’est un jeu. À travers ces petits moments, les enfants absorbent naturellement des valeurs : patience, responsabilité et respect de la nature. » 

Les enfants sont très perspicaces, estime-t-il. « Ils apprennent beaucoup plus en observant ce que nous faisons qu’en écoutant ce que nous disons. » En tant qu’enseignant, il voit aussi ce que l’école rate. « Un petit jardin d’école ne devrait pas être un club ponctuel ; il devrait être une salle de classe vivante pour les sciences, les mathématiques et même l’art. Les manuels peuvent expliquer la photosynthèse, mais ils ne peuvent pas enseigner la joie silencieuse de nourrir la vie. Le jardinage enseigne l’espoir, la patience, le cycle de la vie. Ce sont des leçons pour l’âme, pas seulement pour l’esprit. » 

L’assiette de la résilience

Maurice est une petite île. Elle dépend massivement des importations alimentaires ; une dépendance que les crises mondiales ont révélée dans toute sa fragilité. « Ce n’est plus une idée agréable ; c’est une nécessité pour notre résilience. La production alimentaire locale est notre filet de sécurité. » 

Il balaie d’un revers de la main les idées reçues. La plus grande ? Que le jardinage nécessite beaucoup d’espace, de temps et de connaissances spécialisées. « En réalité, vous pouvez commencer avec quelques pots d’herbes sur un balcon. Même un petit rebord de fenêtre suffit. Commencez avec quelques pots ou des contenants recyclés avec drainage, utilisez un bon terreau et essayez des herbes ou des légumes faciles. L’essentiel est simplement de commencer. » 

L’impact de ces petits gestes ? Énorme. « Imaginez la réduction collective de notre facture d’importation. Imaginez l’amélioration de la santé nationale. Cela favoriserait une culture d’autosuffisance, et un lien plus profond avec notre terre. » 

Son père abonde dans le même sens. Et lance un appel aux familles mauriciennes : « Retournez à la terre. Vous n’avez pas besoin d’un grand terrain. Juste un petit espace, quelques graines et la volonté d’essayer. » Il en est convaincu : « Une graine dans la terre est l’espoir, une plante est la patience, et une récolte est la gratitude. »

Dans le jardin de Bel-Air, sous la lumière qui commence à chauffer les feuilles mouillées de rosée, tout cela pousse comme ça a toujours poussé… tranquillement, obstinément.

Amnah Ummé Tasneem Mudhoo Noorzai
Photos et vidéo : Sravan Ballgobind et Pascal Joly

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