Pendant huit jours, le Youtubeur canadien Mike Boisvert a partagé le quotidien des skateurs mauriciens. Plus qu’un carnet de voyage, son passage révèle une communauté soudée, qui continue pourtant de rouler sans véritable skatepark.
Chez les Labelle, ce soir-là, le dîner commence par un éclat de rire. Mike Boisvert raconte qu’il vient enfin de goûter un biryani mauricien. Son plat préféré, assure-t-il. À peine a-t-il terminé son récit que la mère de Nicolas arrive avec un plat fumant. Au menu, un autre biryani. La table rit de nouveau. Plus tard dans la soirée, un appel vidéo est lancé à la mère du Canadien, restée à plusieurs milliers de kilomètres de là.
Rien, dans cette scène, ne rappelle que Mike Boisvert est arrivé à Maurice quelques jours plus tôt après avoir traversé une grande partie du continent africain. « C’était très simple », résume le skateur Nicolas Labelle. « Et c’est peut-être ce qui lui a fait le plus de bien. »
À 34 ans, le Canadien parcourt le monde sous le nom de The Skate Nomad. Sur sa chaîne YouTube, il filme les communautés de skateboard qu’il rencontre au fil de ses voyages, loin des grandes compétitions et des vidéos spectaculaires. Ce qui l’intéresse, dit-il, ce sont les scènes locales : celles qui bricolent leurs propres modules, qui partagent leurs planches, qui continuent à rouler malgré le manque d’infrastructures. Maurice constituait la 91e étape de son itinéraire africain. La dernière avant l’Europe.
Quelques mois plus tôt, Nicolas Labelle découvre l’une de ses vidéos consacrée à un jeune skateur brésilien. « J’ai aimé sa manière de raconter les gens. » Il ne s’attend pas à le rencontrer un jour.
Lorsque Mike Boisvert prépare son passage à Maurice, le premier contact s’établit avec Laksh Bundoo, plus connu sous le nom de Rio, étoile montante de la scène locale. Parti étudier en Australie, celui-ci transmet la demande à Roy Siloyee, figure historique du skate mauricien. Pendant plusieurs mois, Roy renseigne le voyageur sur les spots de l’île et la communauté locale. Puis, devenu récemment père, il passe le relais à Nicolas.
Au départ, celui-ci prévoit simplement de lui offrir un canapé pour quelques nuits. La semaine prendra une autre tournure. À Madagascar, Mike Boisvert manque de rester bloqué à l’aéroport. À son arrivée à Maurice, les personnes qui devaient l’accueillir ne répondent plus. Finalement, c’est en laissant un commentaire sous la vidéo d’un ami de Nicolas que le Canadien parvient à reprendre contact. « Je l’ai appelé tout de suite. »
Du béton improvisé à la culture du système D
Pendant huit jours, Nicolas réorganise son emploi du temps. Il travaille la journée, retrouve Mike en fin d’après-midi, le conduit d’un spot à l’autre, lui présente les riders de l’île et l’héberge chez ses parents.
La première impression de Mike Boisvert n’est pourtant pas la meilleure. « Les deux premiers jours ont été compliqués », reconnaît Nicolas. Puis le regard change. Le Canadien découvre une communauté plus discrète que celles qu’il a croisées ailleurs en Afrique, mais soudée. « Ce n’est pas la meilleure scène, mais ce n’est certainement pas la pire », résume-t-il dans une vidéo qui sera bientôt diffusée sur les réseaux sociaux.
Après plusieurs mois passés sur les routes africaines, un détail le frappe. « Il nous a dit qu’au regard du niveau de développement de Maurice, il s’attendait à trouver un véritable skatepark », raconte Nicolas. La remarque revient régulièrement dans les conversations.
À La Réunion, quelques dizaines de kilomètres plus à l’ouest, plusieurs infrastructures permettent aux jeunes de s’entraîner. À Maurice, les pratiquants composent avec quelques spots improvisés, des parkings et le skatepark de Beau-Vallon, largement critiqué par la communauté.
Alors Nicolas choisit de montrer autre chose. Pas un équipement flambant neuf. Une courbe en béton construite au Tamarin Youth Center. « Je savais que cet endroit lui parlerait davantage qu’un skatepark classique. »
Ce samedi-là, une vingtaine de riders s’y retrouvent pour une compétition amicale. Une mini-rampe a été déplacée pour l’occasion depuis le Wake Park de Gros-Cailloux par le directeur, Anton Uzhegov. Des enfants arrivent avec leurs planches sous le bras. Des automobilistes ralentissent. Quelques passants s’arrêtent quelques minutes avant de reprendre leur route.
Mike Boisvert roule comme les autres. Entre deux figures, il ouvre plusieurs cartons apportés par son sponsor. Des planches. Des T-shirts. Quelques accessoires. Les plus jeunes repartent avec du matériel neuf. « Ici, recevoir une planche, ce n’est pas anodin », dit Nicolas. « Pour certains, cela représente plusieurs mois d’économies. » La session se termine par un concours improvisé. Personne ne semble pressé de rentrer.
Le lendemain, Mike Boisvert s’envole pour l’Europe. À Maurice, il laisse derrière lui quelques vidéos encore inédites, des planches désormais entre les mains de jeunes riders et une promesse lancée avant son départ : revenir un jour rouler sur l’île.
En fin d’après-midi, au Tamarin Youth Center, les premiers skateurs arrivent à leur tour. Les planches claquent de nouveau contre le béton.
Depuis Urban X, le skate mauricien attend son park
À une époque, on ridait presque tous les jours à Maurice. Le matériel manquait souvent, et il n’était pas toujours du meilleur niveau, mais la passion, elle, ne faisait jamais défaut. « Nous étions bien plus nombreux sur l’île, et nous nous retrouvions dès que possible pour rider, parfois même tous les jours », se souvient Nicolas Labelle. « Nous n’avions pas forcément beaucoup de moyens ni le meilleur matériel, mais nous avions la passion, l’envie de progresser et une vraie dynamique collective. »
Le tournant est venu avec l’ouverture du skatepark Urban X, au Bagatelle Mall. De 2012 à 2015, la scène change d’échelle : « Le niveau était monté, des compétitions étaient organisées, des teams se formaient et les marques commençaient à s’intéresser à la scène locale. » Puis Urban X ferme. Malgré les efforts de groupes comme PO!! Skate Team ou WolfPack pour maintenir la dynamique, le déclin s’amorce. Et ne s’est, depuis, jamais vraiment inversé.
« Pour être honnête, la scène skate à Maurice est aujourd’hui dans un état assez préoccupant », constate Nicolas Labelle. « Je dis cela avec tristesse, parce que j’ai vu son évolution depuis 2010, et je peux affirmer qu’elle a connu de bien meilleurs jours. »
Les obstacles, selon lui, s’additionnent. Le manque d’infrastructures adaptées, d’abord. Le manque de matériel, ensuite, aggravé par un encadrement quasi inexistant et un coût de l’équipement qui reste élevé pour une bonne partie des jeunes pratiquants.
S’y ajoute un problème plus difficile à corriger : le regard porté sur la discipline elle-même. « Le skate est encore trop souvent perçu comme un simple loisir ou une activité de ‘rebelles’, alors qu’il s’agit d’un sport olympique qui demande énormément de discipline, de persévérance et de précision », insiste Nicolas Labelle. « Tant que ce regard ne changera pas, il sera difficile de faire évoluer durablement la situation. »
Quant aux infrastructures existantes, le constat de Nicolas Labelle est sévère. Le skatepark de Beau-Vallon, seul équipement du genre sur l’île, ne répond pas, selon lui, aux attentes de la communauté. « Aucun skateur n’a été consulté lors de sa conception, et le résultat est très décevant : les courbes sont mal pensées, les finitions sont mauvaises, et certaines parties du park peuvent même être dangereuses. » Pour lui, cette infrastructure résume un problème plus large : « C’est l’exemple parfait d’un projet réalisé sans écouter les pratiquants. »
Reste que la scène, aussi fragilisée soit-elle, n’a pas disparu. Elle continue de se retrouver, comme elle peut, sur les rares spots qui lui restent et d’espérer, cette fois, être associée à la conception de ce qui pourrait changer la donne.
Quatre-Bornes : un skatepark inscrit parmi les projets prioritaires
Le ministre des Collectivités locales, Ranjiv Woochit, a annoncé au Parlement que la création d’un skatepark pilote à Quatre-Bornes figure parmi les projets prioritaires financés dans le cadre de la coopération avec le gouvernement indien. Proposé par WolfPack Mauritius en mars 2025, le projet couvre environ 500 m², accessible aux skateurs comme aux rollers, pour un coût estimé à Rs 4,5 millions. Deux sites sont à l’étude : le complexe sportif Sir Satcam Boolell et l’aire de stationnement de l’avenue des Tulipes.
Pour Nicolas Labelle, « c’est évidemment une excellente nouvelle ». Depuis plusieurs mois, il travaille aux côtés de Roy Siloyee, à la tête de WolfPack, en lien avec la mairie de Quatre-Bornes. Roy, dit-il, « a accompli un travail remarquable cette année, en multipliant les démarches, les réunions et les échanges avec les différentes parties prenantes ».
Nicolas Labelle formule plusieurs recommandations pour la suite. La première touche à la méthode : impliquer pleinement WolfPack et les riders expérimentés dans la conception du projet, « qui connaissent les besoins réels des pratiquants » et pourront proposer des idées concrètes. Il suggère aussi de solliciter des associations réunionnaises déjà expérimentées dans la conception de skateparks, l’île soeur ayant, sur ce terrain, une longueur d’avance.
Sur le fond, il insiste pour que le projet intègre des espaces verts, pas seulement pour l’esthétique, mais pour montrer qu’un skatepark peut s’intégrer à son environnement plutôt que le dégrader. Sur la forme, il énumère des détails qui, selon lui, font toute la différence au quotidien : des points d’eau, un bon éclairage, des zones ombragées, un espace sécurisé, si possible avec un gardien.
Il espère surtout que ce projet n’en restera pas là. L’idéal, dit-il, serait qu’à terme chaque ville ou chaque district de Maurice dispose de son propre skatepark, avec sa propre identité. De quoi inciter les skateurs à circuler à travers l’île, à découvrir de nouveaux spots, et à renforcer une communauté aujourd’hui dispersée.





