Le Défi Plus au cœur de l’investigation

Par Eshan Dinally
Publié le: 28 février 2026 à 11:50
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Le Défi Plus

Depuis sa création, Le Défi Plus s’est imposé comme un journal d’investigation. Son ADN repose sur une conviction simple, mais exigeante : aucune fonction, aucun titre, aucune position institutionnelle ne doit mettre quiconque au-dessus du regard critique de la presse.

Au fil des années, des enquêtes du Défi Plus ont été primées lors des différentes éditions des Media Trust Awards, dont deux qui ont permis à leurs auteurs respectifs de rafler le prix Nicolas Lambert. Cela a d’abord été le cas en 2016 avec l’enquête « Écoutes téléphoniques : au coeur d’une cellule ultra-secrète » de Abhi Ramsahye publié dans l’édition du 30 avril 2016. Ensuite en 2019, Jean Hugues Olivier avec son enquête « Dopage : les commanditaires jamais dénoncés », parue le 2 mars 2019.

Le Défi Plus a été sacré « Meilleur article d’investigation » en 2017, pour l’article signé par Eshan Dinally et Fernando Thomas et intitulé « Psychotropes : quand des pharmacies alimentent le trafic ». Puis en 2018, pour l’article rédigé par Rizwaan Khodabux et Fernando Thomas intitulé « Prescriptions mal rédigées : la douleur des patients » obtient le prix du « Meilleur article d’investigation ».  D’autre part, en 2019, l’article « Contrôle insuffisant de l’utilisation abusive des pesticides » de Rizwaan Khodabux, publié le 24 août 2019, obtient la mention du jury dans la catégorie d’investigation.

La même année,  Fabrice Jaulim, Adila Mohit-Saroar et Jean-Marie St Cyr décrochent le prix de l’article de l’année pour «Autobus fumigènes : ces cracheurs de fumée qui nous tuent à petit feu». L’année d’ensuite (2020), c’est au tour de « Les sept péchés capitaux d’Air Mauritius », écrit par Patrick Hilbert, en collaboration avec Kamlesh Bhuckory et Eshan Dinally, d’être décerné meilleur article de presse de l’année.

Ces révélations qui ont coûté des carrières

Dans cette première catégorie de notre édition spéciale, nous revenons sur des enquêtes majeures qui ont marqué l’histoire du journal, non seulement par leur portée médiatique, mais surtout par leurs conséquences concrètes.

Ces dossiers ont en commun un élément fondamental : ils ont entraîné des chutes réelles, mesurables, parfois spectaculaires. 

Des carrières réputées intouchables ont été brutalement interrompues, des figures d’autorité ont été contraintes de quitter leurs fonctions, et des mécanismes institutionnels ont été enclenchés à la suite de révélations publiées noir sur blanc dans nos colonnes. Dans ces affaires, l’investigation journalistique n’est pas restée lettre morte : elle a déclenché des réactions, des enquêtes officielles, des décisions disciplinaires et, dans certains cas, des condamnations pénales.

Cette catégorie met en lumière le rôle essentiel de la presse dans l’équilibre démocratique : documenter les abus présumés, croiser les sources, exposer les faits, et assumer le risque inhérent à toute investigation touchant aux cercles du pouvoir judiciaire, administratif ou syndical. Elle rappelle aussi que ces révélations ne relèvent ni de l’anecdote ni du sensationnel, mais d’un travail rigoureux fondé sur des témoignages, des documents, des affidavits et des correspondances officiels.

À travers ces affaires emblématiques, Le Défi Plus revendique une tradition d’enquêtes qui ont contribué à redéfinir les lignes de responsabilité publique à Maurice. Des enquêtes où, pour une fois, les conséquences ne se sont pas arrêtées aux titres à la une, mais se sont traduites par des décisions irréversibles : des têtes sont tombées.

1. Vinod Boolell – Une affaire qui fissure la justice

Dans son édition du 7 février 1998, Le Défi Plus publie une enquête exclusive mettant en cause le juge Vinod Boolell à travers de graves allégations de « misconduct ». Le journal révèle le témoignage du commerçant Shyam Beenessreesingh dans le cadre d’un litige sur la garde d’enfants opposant ce dernier à son épouse.

L’enquête fait état d’un élément central troublant : le dossier SCR 53715, pièce clé de la procédure, est déclaré introuvable à la Cour suprême, selon le chef greffier de l’époque. Plus grave encore, le juge aurait personnellement contacté l’épouse de l’une des parties au procès.

Face à ces révélations, un comité ad hoc est constitué. Dans une correspondance adressée au chef juge Ariranga Pillay, il recommande la mise à pied du magistrat. Après une série d’articles publiés par Le Défi Plus, le juge Vinod Boolell est contraint de prendre une retraite prématurée.

2. Rex Stephen – Démission après révélations

Le 20 mars 1999, Le Défi Plus publie une enquête reposant sur une dénonciation formalisée dans un affidavit visant le Senior Magistrate Rex Stephen. Le document évoque des relations jugées « anormales » entre ce dernier et l’épouse d’un capitaine de bateau en instance de divorce.

Selon les éléments recueillis, le magistrat aurait eu des fréquentations répétées et tardives avec cette femme. Cela se serait produit alors même qu’elle avait comparu devant lui dans une affaire judiciaire sensible. Il s’agissait d’une demande d’éviction de ses beaux-parents du domicile conjugal.

La publication de ces faits provoque un malaise institutionnel immédiat. Quelques jours après la parution de l’article, Rex Stephen démissionne.

3. Bidianand Jhurry – Du syndicalisme à la prison

En 2005, une enquête publiée par Le Défi Plus met en lumière de graves soupçons de népotisme au sein du Sugar Industry Labour Welfare Fund (SILWF). L’ancien syndicaliste Bidianand Jhurry, alors président de l’organisme, est accusé d’avoir usé de sa position pour faciliter l’embauche de membres de sa famille et de proches.

À la suite des révélations, l’Independent Commission against Corruption (Icac) ouvre une enquête. 

Il est reproché à Bidianand Jhurry d’avoir favorisé l’embauche de ses trois fils, de son neveu et de sa belle-fille entre février et mai 2005, en violation de l’article 7 du Prevention of Corruption Act.

Il est poursuivi et condamné à 12 mois de prison, puis sa peine ramenée est à 9 mois en appel. Avec une remise de peine, il purge finalement six mois d’incarcération.


Informer, dénoncer, déranger

Le Défi Plus s’est aussi imposé comme un journal de veille, d’alerte et de dénonciation, refusant le confort du silence face aux dérives, aux abus et aux manquements qui menacent l’intérêt public. Qu’il s’agisse de scandales sanitaires mettant en danger la santé des consommateurs, d’affaires politico-financières aux ramifications sensibles, d’irrégularités dans l’attribution de contrats publics ou de dossiers bancaires aux enjeux colossaux, le journal a souvent révélé des pratiques inquiétantes. À de multiples reprises, il a levé le voile sur ces affaires, alertant le public et nourrissant le débat.

Ces enquêtes, souvent menées à contre-courant et parfois au prix de fortes résistances, témoignent d’une constante éditoriale : informer, documenter et interpeller, afin que les faits ne soient ni étouffés ni oubliés.

Glace contaminée chez Happy World Foods

Un rapport de l’inspectorat de la Santé met Le Défi Plus sur la piste de glace contaminée fabriquée par Happy World Foods. Nous sommes alors en septembre 1998. Lors d’une descente des lieux, les inspecteurs relèvent des manquements dans le processus de fabrication de la glace de la marque Lyons Maid. On parle de « border limit of acceptability ».

Le journal veut s’assurer que les recommandations faites par les autorités ont été mises en pratique. Or, après une enquête, il constate que des manquements subsistent encore. Des tests sur des échantillons de glace démontrent qu’elles sont contaminées par des coliform organisms. 

Informé de l’enquête du Défi Plus, le ministre de la Santé d’alors, Kishore Deerpalsingh, crée une Flying Squad. Malgré l’enquête et les observations du ministre, Happy World ne retire pas ses produits contaminés du marché. On retrouve encore des produits chez les détaillants qui ne portent aucune date de péremption. La semaine suivant la parution de l’article, la firme retire ses produits non conformes du marché.

Scandale Air Mauritius : des politiciens dans le Cash Book de Gérard Tyack

Dans son édition du 1er septembre 2001, Le Défi Plus fait état de copies de certaines pages du Cash Book de Gérard Tyack qui sont en circulation. Selon ces pages, de l’argent provenant de la caisse noire d’Air Mauritius/Rogers a été distribué à presque tous les partis politiques de l’époque. On parle ici de Rs 10 millions. 

Interrogés durant cette période, les politiciens concernés nient tous avoir touché cet argent, mais Gérard Tyack persiste et signe. Il dit qu’il n’a rien inventé. Un des leaders mis en cause déclarera par la suite : « Nos noms ont été associés à cette affaire afin de faire capoter l’enquête policière. N’importe qui peut empocher de l’argent au nom des politiciens et affirmer par la suite que cet argent nous a été remis. Mais existe-t-il des preuves concrètes ? ».

Infrastructures : des travaux entrepris avant l’octroi d’un contrat

Dans son édition du 23 avril 2005, Le Défi Plus évoque un cas suspect qui avait par la suite l’objet d’une enquête de l’Icac. Le bureau du ministre des Infrastructures publiques d’alors, Ajay Gunness, ainsi que ceux de sa secrétaire et de son conseiller auraient été rénovés fin février 2005. Ces travaux auraient été effectués avant même la réception des propositions des soumissionnaires à l’appel d’offres.

« Le contrat a été alloué à la DWC. C’est elle qui recherche les sous-traitants. Je ne me suis nullement ingéré dans ce dossier. Il ne s’agissait pas seulement de construire le bureau du ministre, mais également le couloir, le bureau des plantons, les toilettes et la salle d’attente. Comme c’est le bureau des Infrastructures publiques qui réalise d’énormes projets, cela doit être un peu la vitrine pour ceux qui nous visitent », avait soutenu un dénonciateur.

Interview exclusive de Ketan Somaia

L’ancien patron de la Delphis Bank, Ketan Somaia, fait l’objet de plusieurs accusations pour fraude à Maurice. Le Défi Plus avait obtenu une interview exclusive de lui en avril 2002. Les données ont été compilées par la Banque de Maurice au chapitre des Non-Performing Loans (plus de Rs 300 millions) et par la Financial Services Commission par rapport à l’affaire des Duplicate Share Certificates négociés officiellement à la Bourse de Maurice, au-delà des Rs 300 millions.

Sans oublier les enquêtes du Central Criminal Investigation Department sur des affaires d’escroquerie et de détournement de fonds.

Les procès n’auront jamais lieu, vu que les autorités locales ne parviennent pas à obtenir l’extradition de l’homme d’affaires.

Controverse autour de la mort de Sabapathee

L’ex-Mr Mauritius tombe sous les balles des tireurs d’élite de la police après avoir été traqué dans la région montagneuse de Chamarel durant une opération appelée « Iron Rod ». Rajen Sabapathee s’y était caché après six mois de cavale depuis son évasion de la prison de haute sécurité La Bastille où il était incarcéré pour des délits de drogue.

Dans sa livraison du 22 janvier 2000, Le Défi Plus fait état de « controverses entourant la mort de Sabapathee » touché par quatre balles. Des habitants avancent : « Finn vini pou touye ! » Le fugitif et deux policiers sont touchés. Certains témoins disent l’avoir vu vivant et menotté en train de dire aux policiers : « Pardon, napa bat mwa ankor. ».


La drogue à la une dès la première édition

La lutte contre le fléau de la drogue a toujours occupé une place centrale dans l’engagement éditorial de Le Défi Plus. Preuve en est : la une de sa toute première édition, publiée il y a 30 ans, était déjà dominée par un titre sans équivoque - « Drogue : Flambée ». Un signal fort, lancé dès l’origine, alors que le phénomène prenait une ampleur inquiétante.

À l’époque, l’imam Beeharry, alors député de Port-Louis Est/Port-Louis Maritime et figure reconnue du combat antidrogue, tirait la sonnette d’alarme dans les colonnes du journal. Sans détour, il déclarait : « Le commerce de la drogue a repris de plus belle. Les gens de l’Adsu le savent et certains d’entre eux connaissent même leurs noms, mais ils ne font rien ». Une accusation grave, qui mettait directement en cause l’inaction des autorités compétentes.

L’imam Beeharry ira plus loin encore, en dénonçant avec ironie l’inefficacité du dispositif de contrôle : « Un enfant peut vous montrer aujourd’hui où la drogue se vend librement », affirmait-il, soulignant ainsi la banalisation alarmante du trafic et son ancrage dans le quotidien.

« Psychotropes : quand des pharmacies alimentent le trafic »

Une enquête de Le Dimanche/L’Hebdo en octobre 2017 mettait en lumière un trafic préoccupant de psychotropes impliquant certaines pharmacies et des médecins, au détriment des règles médicales et de la santé publique. Une enquête qui avait été primée au Media Trust Awards.

Chaque année, près de huit millions de comprimés psychotropes sont importés, alors que des ventes illégales à des toxicomanes, sans prescription, sont dénoncées. Le trafic repose sur trois formes de connivence : entre toxicomanes et médecins connus pour prescrire facilement ces substances, entre médecins et pharmacies qui vendent les produits à des prix exorbitants, et enfin entre pharmacies qui se redistribuent leurs quotas pour alimenter le marché noir. Ces complicités structurent un réseau organisé et lucratif.

Des témoignages révèlent des profits dépassant 1 000 % et l’usage de prescriptions fictives pour masquer les ventes. Face à ces dérives, plusieurs permis de pharmacie ont été suspendus cette année.

Enquête à Paris : « Le Subutex coûte peu, mais rapporte gros »

Le Défi Plus est allé jusqu’en France pour enquêter sur le trafic de Subutex en septembre 2008. Cette enquête mettait en cause la complicité des médecins et des pharmaciens. « Le Subutex coûte peu, mais rapporte gros » peut-on lire dans Le Défi Plus du 27 septembre 2008. Ce médicament coûte alors trois euros (Rs 126) le comprimé dans les pharmacies françaises. Mais par le biais de l’assurance médicale, il peut être acheté à un euro (Rs 42).

Cependant, une fois à Maurice, ce produit de substitution utilisé comme drogue se revend au minimum à 23 euros (environ Rs 1 000). C’est cette marge de profit qui fait saliver quelques Mauriciens établis en France.

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