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L’avis du psychologue…Pourquoi croit-on plus facilement TikTok que son médecin ?

Par Fateema Capery
Publié le: 5 avril 2026 à 18:00
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Une recherche excessive de symptômes sur Internet peut alimenter l’anxiété et créer une peur injustifiée de certaines maladies.

Témoignages émouvants, vidéos virales, promesses de guérison en quelques jours… Sur les réseaux sociaux, les contenus santé se multiplient et séduisent. Pourquoi sont-ils parfois plus convaincants qu’un avis médical ? La psychologue Lekhshailee Elliah décrypte les mécanismes qui nous rendent vulnérables.

Une vidéo TikTok de quarante secondes. Un témoignage Facebook partagé des milliers de fois. Un fil Instagram promettant de « tout savoir » sur le diabète ou l’hypertension. À l’heure où l’information médicale circule en continu sur nos téléphones, une question s’impose : pourquoi ces contenus – souvent sans aucune validation scientifique – parviennent-ils à convaincre là où le médecin, lui, échoue parfois ?

Pour la psychologue Lekhshailee Elliah, la réponse ne tient pas du hasard. Elle tient de la psychologie humaine, de ses biais, de ses peurs et de ses raccourcis cognitifs. « Les réseaux sociaux présentent souvent les informations de manière engageante et personnalisée, alors que les conseils médicaux peuvent sembler plus formels, plus distants ou plus complexes. » Ce contraste, en apparence anodin, suffit parfois à faire basculer la confiance.

Premier mécanisme en jeu : ce que les psychologues appellent la « preuve sociale ». Principe simple, effet dévastateur : plus une information semble populaire, largement partagée ou approuvée par un grand nombre de personnes, plus elle paraît crédible. Un post avec 100 000 likes, une vidéo vue des millions de fois : le cerveau humain y perçoit instinctivement une forme de validation collective, même lorsque le contenu ne repose sur rien de solide.

À ce premier biais s’en ajoute un second, tout aussi puissant : le biais de confirmation. Nous avons naturellement tendance à croire plus facilement une information lorsqu’elle correspond à ce que nous pensons déjà, espérons, ou voulons entendre. Un patient convaincu que les médicaments « font plus de mal que de bien » sera infiniment plus réceptif à une vidéo qui le confirme qu’à une étude qui le contredit.

Quand une histoire vaut mille statistiques

Il y a quelque chose que les chiffres ne font pas : émouvoir. Une courbe épidémiologique, un intervalle de confiance, un essai clinique randomisé… autant de concepts qui, aussi rigoureux soient-ils, glissent sur la plupart d’entre nous sans laisser de trace. Une personne qui raconte comment elle a « guéri » son eczéma avec une huile essentielle, elle, marque les esprits.

Lekhshailee Elliah explique ce phénomène par la neurologie : « Les témoignages personnels rendent les informations médicales plus concrètes et plus faciles à comprendre, alors que les statistiques peuvent sembler impersonnelles et plus difficiles à relier à sa propre vie. » Les histoires émotionnelles activent le système limbique – la partie du cerveau liée aux émotions – et rendent les informations plus marquantes, plus faciles à mémoriser et à répéter.

Une personne qui raconte avoir perdu du poids, amélioré sa peau ou « vaincu » une maladie chronique grâce à un produit ou un régime crée un sentiment immédiat de proximité et d’identification. Même en l’absence totale de preuve scientifique, ce vécu paraît réel. Et le réel rassure.

La peur, moteur de toutes les crédulités

Derrière bien des recherches médicales frénétiques sur Internet, il y a une émotion fondamentale : la peur. Peur d’être malade. Peur de ne pas être pris au sérieux. Peur d’attendre trop longtemps. « La peur et l’anxiété créent un sentiment d’urgence », analyse Lekhshailee Elliah. « Lorsqu’une personne craint d’être malade, elle veut être rassurée le plus vite possible. Chercher sur Internet est gratuit et plus rapide que d’attendre un rendez-vous médical. »

Dans cet état de vulnérabilité, le cerveau devient particulièrement perméable aux contenus sensationnalistes, alarmistes ou simplifiés. Les réseaux sociaux l’ont bien compris, et les algorithmes sont précisément calibrés pour amplifier ce qui suscite une réaction émotionnelle forte.

S’ajoute à cela ce que les spécialistes appellent l’« heuristique de disponibilité » : notre tendance profondément humaine à préférer les explications simples et les solutions rapides. Une tisane. Une détox de trois jours. Un changement de routine. Face à une maladie chronique complexe, ces promesses procurent un soulagement immédiat – même illusoire.

« Les réseaux sociaux amplifient cela en présentant les solutions dans un format visuellement attrayant, court et facile à consommer », observe la psychologue. L’illusion que des problèmes complexes peuvent être réglés instantanément s’en trouve renforcée.

Il y a même, dit-elle, une dimension de soulagement psychologique dans ces contenus : croire qu’il existe une solution facile réduit temporairement la culpabilité liée à de mauvaises habitudes : une alimentation déséquilibrée, un manque d’exercice. On se sent mieux, au moins le temps d’une vidéo.

Faire confiance à ceux qui nous ressemblent

Il est un autre ressort puissant que Lekhshailee Elliah identifie : nous accordons spontanément plus de crédibilité aux personnes qui nous ressemblent ou qui partagent une expérience similaire à la nôtre. Un influenceur qui souffrait des mêmes maux, un collègue qui a essayé le même remède, un inconnu sur Facebook dont le quotidien fait écho au nôtre.

« Voir quelqu’un qui nous ressemble utiliser un remède avec succès crée un sentiment émotionnel de confiance, même s’il n’y a pas de validation scientifique derrière », explique-t-elle. Face à ce mécanisme d’identification, le médecin part avec un handicap structurel : il représente l’institution, le savoir formel, la distance professionnelle. L’influenceur, lui, est l’ami qu’on n’a pas encore rencontré : accessible, humain, et qui parle sans jargon.

L’un des effets les plus insidieux de cette surconsommation de contenus santé a désormais un nom : la cyberchondrie. Il s’agit d’une forme d’anxiété liée à la santé, directement alimentée par des recherches excessives sur Internet. Une exposition constante à des contenus médicaux – souvent contradictoires, parfois alarmistes – finit par augmenter le stress, la peur et la vérification obsessionnelle des symptômes.

« L’anxiété liée à la santé est très fréquente dans la population mauricienne et je vois beaucoup de cas de ce type en thérapie », confie Lekhshailee Elliah. Le tableau qu’elle dresse est saisissant : certaines personnes, parfaitement en bonne santé, finissent par ne plus oser sortir de chez elles, paralysées par des symptômes imaginaires nourris par leurs lectures en ligne. 

« J’ai des patients qui ont simplement mal à la tête, mais qui finissent par penser qu’ils ont une tumeur au cerveau », dit-elle. D’autres, persuadés de souffrir d’une maladie grave, prennent des medicaments… alors qu’ils n’ont, en réalité, aucun problème de santé réel.

Le mythe du « naturel »

Pourquoi tant de personnes font-elles confiance aux remèdes naturels, aux détox ou aux pratiques alternatives ? Selon la psychologue, beaucoup associent automatiquement le mot « naturel » à quelque chose de plus sûr, plus sain ou plus global. Certaines personnes ressentent aussi le besoin de reprendre le contrôle sur leur santé ou gardent une méfiance envers les institutions médicales, parfois après une mauvaise expérience.

Les croyances culturelles et sociales jouent également un rôle important, notamment lorsque certaines pratiques traditionnelles sont valorisées par la famille, les proches ou l’entourage.

Prendre du recul avant de partager

Face à cette avalanche de contenus santé, Lekhshailee Elliah invite les Mauriciens à prendre davantage de recul avant de croire ou de partager une information. Elle recommande de toujours vérifier les informations auprès de sources fiables, comme les médecins, les hôpitaux, le ministère de la Santé ou encore l’OMS. Elle conseille également de rechercher des preuves scientifiques plutôt que de se fier uniquement à des témoignages personnels.

Enfin, elle invite chacun à être attentif aux contenus qui jouent sur la peur. « Les contenus fondés sur la peur sont souvent conçus pour manipuler l’attention », rappelle-t-elle.

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