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L’assiette mauricienne : pleine, mais creuse

Par Fateema Capery
Publié le: 3 May 2026 à 16:25
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pain
Riz blanc, pain, féculents raffinés : les piliers de l’alimentation mauricienne apportent des calories, mais pas les nutriments dont le corps a besoin.

Nisha Chureetur, nutritionniste au ministère de la Santé, décrypte les grandes tendances du Mauritius Nutrition Survey 2022, et dresse un constat sans détour : l’alimentation mauricienne, dominée par les glucides raffinés et les aliments transformés, nourrit mal malgré des assiettes pleines.

3000 kilocalories. C’est ce que consomme en moyenne un Mauricien chaque jour selon le Mauritius Nutrition Survey 2022, rapport publié en avril 2023. Un chiffre qui pourrait, à première vue, rassurer. Il n’en est rien. 

« Un apport calorique élevé n’est pas un signe de bonne nutrition », tranche Nisha Chureetur, nutritionniste au ministère de la Santé. « Avec une faible consommation de fruits et légumes et un apport élevé en glucides, les carences en micronutriments sont inévitables. » Le verdict est clair : le Mauricien d’aujourd’hui mange beaucoup, mais mal.

Au cœur du problème, deux aliments que tout Mauricien connaît bien : le riz blanc et le pain. Consommés quotidiennement, en grandes quantités, ils dominent l’assiette mauricienne au détriment de tout le reste. Or leur impact nutritionnel est loin d’être neutre. « Une alimentation dominée par le riz blanc et le pain crée un déséquilibre nutritionnel qui éloigne le corps de la santé pour le rapprocher des maladies chroniques. »

Ces deux aliments sont hautement raffinés, leur fibre, leur germe et leur son ayant été retirés lors du traitement industriel. Résultat : ils sont digérés très rapidement, provoquent une hausse rapide du taux de sucre dans le sang, une poussée d’insuline, puis une nouvelle sensation de faim. Un cycle qui pousse à manger plus, et à manger mal.

À long terme, ce schéma mène à la résistance à l’insuline, au diabète de type 2, à l’obésité. Et parce que ces aliments sont pauvres en vitamines et minéraux, ils laissent le corps en état de ce que les spécialistes appellent la « faim cachée » : on mange, on est rassasié, mais on est carencé.

Fruits et légumes : les grands absents

Si le riz et le pain occupent trop de place, les fruits et légumes, eux, n’en occupent pas assez, selon la nutritionniste, en analysant le rapport. D’ailleurs, l’apport quotidien moyen des Mauriciens est à peine la moitié de ce que recommande l’OMS. Un manque aux conséquences multiples.

« Les fruits et légumes sont les principales sources de vitamines, minéraux, fibres et antioxydants », rappelle Nisha Chureetur. Leur déficit expose directement à des carences, à un mauvais état du système digestif et à un risque accru de maladies chroniques. 

À cela s’ajoute une consommation préoccupante d’aliments frits, de snacks salés et de produits transformés. Graisses saturées, sodium, sucres ajoutés, additifs : ce cocktail contribue directement à l’aggravation des maladies non transmissibles qui pèsent déjà lourdement sur le système de santé mauricien.

Le sel : un excès aux effets silencieux

Le sodium mérite une attention particulière. L’apport moyen des Mauriciens avoisine 3 000 mg par jour, bien au-dessus des 2 000 mg recommandés par l’OMS. « L’excès de sodium perturbe l’équilibre hydrique et la fonction vasculaire », explique-t-elle. « Il augmente la rétention d’eau, élève le volume sanguin et exerce une pression constante sur le système cardiovasculaire. » Insuffisance cardiaque, accident vasculaire cérébral, maladie rénale chronique… les conséquences à long terme sont graves.

La vitamine D : le paradoxe du pays ensoleillé

Parmi les révélations du « survey », l’une frappe particulièrement les esprits : 86,5 % des Mauriciens sont déficients en vitamine D. Dans un pays tropical, baigné de soleil toute l’année, ce chiffre est proprement ahurissant. « C’est une situation sérieuse », reconnaît Nisha Chureetur. 

L’explication tient en grande partie aux changements de mode de vie. Les longues heures de bureau, les trajets en transports couverts, la tendance à éviter le soleil entre 10 heures et 15 heures, précisément les heures où les rayons UVB permettent la synthèse de la vitamine D, ont profondément modifié l’exposition solaire des Mauriciens. 

À cela s’ajoute une alimentation pauvre en sources de cette vitamine : poissons gras, produits laitiers enrichis, jaune d’œuf. « Et contrairement à de nombreux pays européens ou nord-américains, Maurice ne fortifie pas systématiquement ses aliments de base en vitamine D. »

Maurice, en surpoids et carencée à la fois

La conclusion la plus frappante du rapport est peut-être celle-ci : Maurice fait face au « double fardeau » de la malnutrition. D’un côté, une prévalence élevée de surpoids et d’obésité touchant toutes les tranches d’âge, y compris les enfants. De l’autre, des carences profondes en fer, en folate, en vitamine B12 et en vitamine D.

« Beaucoup de Mauriciens sont suralimentés mais sous-nourris », résume Nisha Chureetur. Une personne cliniquement obèse peut souffrir d’anémie ou avoir des os fragiles si son alimentation est riche en calories vides avec de la farine raffinée, du riz blanc, et des boissons sucrées mais pauvre en nutriments essentiels.

« Le taux élevé d’obésité chez nos enfants est une alerte rouge pour l’avenir de Maurice », avertit la nutritionniste. « Les habitudes formées avant l’âge de 10 ans sont les plus difficiles à changer. Un enfant en surpoids n’est pas un enfant bien nourri, au contraire, c’est un enfant dont l’avenir métabolique est en danger », prévient-elle.

Pour renverser la situation, elle recommande de privilégier une alimentation dense en nutriments, bouger davantage, et s’exposer un peu plus au soleil chaque jour. Des gestes élémentaires mais dont les effets, à l’échelle d’une population, peuvent changer le cours d’une épidémie silencieuse.

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