L’assiette de la liberté : chroniques de la résistance

Par Nathalie Marion Mungur
Publié le: 1 février 2026 à 10:21
Image
satyendra
Satyendra Peerthum, historien, chercheur et écrivain.

Entre cueillette sauvage et raids audacieux, les Marrons de Maurice ont mené une lutte acharnée contre la faim. L’historien Satyendra Peerthum révèle les secrets d’un régime alimentaire né de l’adversité.

En ce dimanche 1er février, Maurice commémore le 191e anniversaire de l’abolition de l’esclavage. Si le souvenir de la lutte pour la liberté est au cœur des célébrations, un pan entier de notre culture mérite d’être mis en lumière : la nutrition des esclaves marrons. Satyendra Peerthum, historien, chercheur et écrivain, nous révèle comment, de la montagne du Morne aux forêts de Savanne, les Marrons ont lutté pour ne pas mourir de faim, entre cueillette sauvage et raids audacieux.

Au début du XIXe siècle, plus précisément entre 1801 et 1827, les marrons des districts ruraux de Maurice vivaient principalement dans les forêts et les montagnes de l’île, où les ressources alimentaires étaient extrêmement limitées. La quête de nourriture constituait une lutte quotidienne et ardue pour tous les marrons, qu’ils vivent en bandes organisées ou en solitaires. Cette activité occupait d’ailleurs la majeure partie de leur temps durant la journée.

« Entre les années 1800 et 1820, leur régime se composait essentiellement de ‘tang’, de couroupas (escargots), de manioc, de patates douces, de miel sauvage, de songe (taro), de maïs et de racines de diverses plantes non identifiées. Plus rarement, ils parvenaient à consommer du bœuf, du poisson, des singes, du poulet, des crevettes ou des fruits sauvages », souligne Satyendra Peerthum.

Selon l’historien, la quantité et la qualité de cette nourriture suffisaient à peine à leur survie. Les forêts denses de l’époque ne pouvaient nourrir durablement une population, même réduite. Pour pallier ces carences, les bandes de marrons organisaient fréquemment des raids dans les petites et grandes plantations appartenant à des colons blancs ou à des « libres de couleur ». Ils y dérobaient du bétail, de la volaille, du maïs et du manioc.

Les esclaves marrons vivant au sein de groupes larges et organisés bénéficiaient généralement d’un meilleur accès à la nourriture grâce à des raids coordonnés, contrairement à ceux qui vivaient isolés dans les forêts, explique-t-il. Leur régime alimentaire exigeait une adaptation constante à l’environnement et la mise en œuvre de savoirs culinaires spécifiques. « Il apparaît clairement que, durant la période 1801-1827, les marrons intégrés à des bandes structurées étaient bien mieux nourris – ou bénéficiaient d’un accès plus régulier à la nourriture – que ceux qui vivaient isolés dans les hauteurs de l’île », indique l’historien.

Les visages de l’insoumission

La chute d’un chef : le destin tragique de Jean-Marie (1801)

Le 14 août 1801, Jean-Marie, un « grand marron » d’origine malgache appartenant au Citoyen Marcellin Barry, est abattu par un détachement de la Savanne. Lors de cette opération, deux de ses partisans sont capturés. 

En fuite depuis plusieurs mois, Jean-Marie n’était pas un simple fugitif : il s’était imposé comme un chef de bande respecté et redouté. Le fait qu’il possède un fusil le rendait particulièrement dangereux aux yeux des autorités coloniales, qui avaient d’ailleurs placé une double prime sur sa tête.

Durant plus de quatre semaines, entre juillet et août 1801, il organisa des raids sur plusieurs plantations du district de la Savanne pour se procurer de la volaille, assurant ainsi la subsistance de sa troupe. Ses activités de survie et de résistance semèrent l’inquiétude dans toute la région. Jean-Marie a finalement trouvé la mort en opposant une résistance farouche lors de sa tentative de capture.

La vie au camp de Bois-Rouge (1804)

Le samedi 11 juin 1804, Jupiter, un jeune homme de 25 ans originaire du Mozambique et appartenant au Sieur Duperet des Plaines-Wilhems, est capturé par un détachement près de Bois-Rouge. Fugitif depuis plus d’un an, Jupiter faisait partie d’une importante bande de marrons composée de vingt hommes, dont le campement était établi dans les environs de Bois-Rouge. Lors de son interrogatoire, lorsqu’il fut questionné sur les ressources alimentaires qui lui avaient permis de survivre durant ces douze mois, sa réponse fut sans équivoque : ils se nourrissaient de « racines de manioc, de couroupas et de tendraks (‘tang’) ».

Pompée et les marrons du Morne : entre terre et mer (1804)

Le 3 novembre 1804, Pompée, un « grand marron » d’origine malgache âgé de 35 ans, appartenant à Madame Cailleau de Baie-du-Tombeau, est capturé « dans les bois du Morne Brabant ». Fugitif depuis plus d’un an, il a révélé que son groupe dérobait du « manioc et du mahis (maïs) » dans une plantation appartenant à un certain Monsieur Ceré, située à proximité du Morne. De manière plus significative, Pompée a également précisé qu’ils allaient fréquemment pêcher sur les rives de l’isthme du Morne. Bien qu’occasionnel, le poisson complétait le régime alimentaire de ces marrons.

La résilience de Missinte : quatre ans de liberté dans le Grand-Bois (1805)

Le 17 janvier 1805 marque la capture de Missinte, un « grand marron » mozambicain. Son parcours est remarquable : il a vécu en état de marronnage pendant plus de quatre ans au cœur des denses forêts de Grand-Bois (Savanne). Le groupe survivait grâce au miel sauvage (« du miel ») et à la récolte de songe (taro). Ils consommaient régulièrement des couroupas (escargots). À de très rares occasions, ils parvenaient à tuer des singes pour s’assurer un apport en protéines.

Le charpentier de la Grande-Rivière : le récit de Toussaint (1805)

Capturé le 17 janvier 1805 à Grand-Port, Toussaint, charpentier qualifié, vivait en solitaire depuis plus d’un an dans les bois de la Grande-Rivière-Sud-Est. Il a révélé qu’il se nourrissait de miel sauvage (« du miel »), de songe (taro) et de « tang » (tendracs).

Jouan : l’ermite de la Savanne (1805)

Également capturé en janvier 1805, Jouan, esclave créole, a vécu totalement seul pendant plusieurs années, fuyant même les autres marrons. Selon l’historien : « Pour survivre, il exploitait les ressources naturelles de son environnement, se nourrissant de songe (taro), de cœurs de palmiste, de chevrettes (crevettes d’eau douce) et de poissons. Chasseur habile, il parvenait également à tuer fréquemment des singes pour se procurer de la viande. »

Lundy : la survie sur les hauts plateaux (1805)

Capturé en novembre 1805 sur les hauteurs de Rivière-Noire, Lundy et son compagnon passaient leur temps entre les Plaines-Wilhems et la montagne Corps de Garde. Ils parvenaient à se nourrir grâce à la cueillette de fruits tropicaux et de racines : papayes, jacques et manioc. Ils chassaient aussi occasionnellement le singe.

Joli Cœur : l’insoumis du Bois de Mapou (1805)

Seul pendant plus d’un an dans le nord de l’île, Joli Cœur se nourrissait principalement de « tang » (tendracs), couroupas, miel et de patates douces qu’il dérobait lors de raids nocturnes dans les plantations avoisinantes.

La Bande de Caëtane : une logistique de résistance (1823)

En 1823, Caëtane et ses lieutenants Brutus et Berry ont expliqué avoir survécu principalement grâce à la consommation de « tang », de rats, de manioc, de maïs, de patates douces et de couroupas. Lors de raids audacieux à Moka, Plaines-Wilhems et Flacq, ils parvenaient à consommer du bœuf, du poulet et de la dinde.

La bande de Fritz : les ressources de l’eau et des bois (1825)

Fritz et ses cinq partisans mangeaient régulièrement des « tang », des anguilles, des chevrettes (crevettes d’eau douce) et des patates douces, ainsi que diverses racines non identifiées trouvées en forêt. Ils consommaient aussi du bœuf obtenu par des raids dans l’ouest de la Savanne.

Phanor et la prise de bétail : un acte de survie collective (1827)

En septembre 1827, Phanor et ses compagnons ont été accusés d’avoir tué du bétail durant l’année. Il a raconté comment ils avaient utilisé leurs longs couteaux pour abattre puis dépecer un taureau. Ils avaient ensuite transporté la viande jusqu’à leur campement pour la cuire et la consommer.

Le menu de la résistance

Voici les ressources qui composaient l’alimentation des fugitifs, selon les archives de l’époque :

Faune sauvage : « tang » (tendracs), rats, singes, couroupas (escargots), mais aussi poissons, anguilles et chevrettes pour ceux vivant près des eaux.

Cueillette et racines : manioc, patates douces, songe (taro), maïs, cœurs de palmiste, papayes, jacques et miel sauvage.

Le butin des raids : bœuf, poulet et dinde, dérobés lors d’attaques sur les plantations.

Quelle est votre réaction ?
Publicité
À LA UNE
hebdo-3499