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Lamarel Lavi : le jeu de l’enfance comme arme contre l’oubli

Par Le Dimanche /L' Hebdo
Publié le: 5 avril 2026 à 13:00
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Alain Fanchon, auteur de « Lamarel Lavi », puise dans les souvenirs de 1968 pour interroger la mémoire collective mauricienne.

L’écrivain Alain Fanchon ravive les braises de 1968. Entre récit intime et mémoire collective, son roman « Lamarel Lavi » transforme un jeu de cour d’école en une implacable leçon de résilience.

Il y a des livres qu’on n’écrit pas pour être lus. On les écrit pour se défaire de quelque chose. « Lamarel Lavi » est de ceux-là. Alain Fanchon, ancien infirmier engagé dans le social, devenu l’une des voix de la littérature mauricienne en kreol, ne s’est pas assis un beau matin devant une feuille blanche avec un projet littéraire en tête. Il avait une mémoire qui brûlait. « Il fallait que cela sorte de moi d’une manière ou d’une autre », dit-il. 

L’enfant qu’il était en 1968, à la veille de l’indépendance, avait assisté aux tensions raciales qui traversèrent l’île comme une lame. Il n’en a jamais vraiment guéri. Ce samedi 11 avril, sous le thème « Enn vwayaz literer lor sime lakorite », il réunira lecteurs et intervenants pour en parler, au Plaza, à Rose-Hill.

Il n’a pas écrit de mémoire seule. Pour construire le livre, il est retourné aux sources : des témoignages recueillis auprès de ceux qui avaient vécu cette période, des heures passées dans les archives de l’époque. Ce que « Lamarel Lavi » raconte n’est pas seulement son histoire ; c’est une expérience collective reconstituée avec soin, pour que personne ne puisse dire qu’on a inventé ce qui s’est passé.

Le titre vient d’un jeu. La marelle – « lamarel » –, ce dessin à la craie sur le bitume que les enfants sautent à cloche-pied, du 1 à la Terre au 9, le Ciel. Alain Fanchon en a fait une métaphore de l’existence entière : chaque case une étape, chaque ligne qu’on écrase une faute, chaque double appui une erreur qui a des conséquences. Dans le roman, ce jeu n’est pas qu’un souvenir d’enfance, il devient un avertissement. L’un des personnages le formule ainsi, s’adressant aux plus jeunes : « Pou zot konsian bote ek danze lavi, pou zot pa rant dan bann piez. »

« Lamarel ki zot ti desine… ti ankor lamem… E zordi Zahera ti pe realize, dan enn manier brital, ki lavi kouma enn lamarel ki ena diferan kouler. San ki ou antor ou kapav tous ar lalinn ek pey bann konsekans. » Zahera est l’un de ses personnages. Mais derrière elle, c’est toute une génération mauricienne qui réalise brutalement ce que l’auteur avait compris enfant : on ne traverse pas la vie sans laisser des traces sur les cases des autres. Et qu’on le veuille ou non, chaque geste porte ses conséquences : on ne peut pas toucher la lune sans les payer.

Un retour porté

Les thèmes du roman – amitié, solidarité, résilience – traversent les époques, et Alain Fanchon ne se prive pas de le montrer. Il établit un parallèle frappant avec les confinements récents : cette peur collective, cet isolement subi, cette incertitude qui s’installait jour après jour. Ce que les Mauriciens de 1968 avaient vécu dans leurs corps, une autre génération l’a retrouvé, autrement, quelques années à peine avant la relance du roman. Comme si le livre avait attendu ce moment pour revenir.

Et il revient porté. Un lecteur lui a confié que c’est « quelque chose d’essentiel pour notre pays ». Des parents veulent le transmettre à leurs enfants, puis à leurs petits-enfants. Une chaîne intergénérationnelle que l’auteur n’avait pas planifiée, mais qui dit tout de ce que la littérature peut faire quand elle touche juste.

Le débat du 11 avril tourne autour d’un mot : « lakorite ». « Il parle de notre vie ensemble, pas comme des différentes communautés qui vivent les unes à côté des autres, mais du vrai sentiment d’être lié les uns aux autres », explique Alain Fanchon. Il le voit à l’œuvre dans les salles où il présente son livre : quand la parole se libère, quand des inconnus partagent leurs propres mémoires de 1968, quand la littérature fait ce que la politique ne parvient plus à faire. « Participer à une rencontre autour d’une œuvre littéraire permet de s’écouter les uns les autres. » 

Le créole, justement. Alain Fanchon y tient comme à une évidence. Il cite le linguiste Vinesh Hookoomsing sur cette langue qu’on entend « depuis que nous sommes dans le ventre de notre mère » - trop longtemps marginalisée, encore insuffisamment valorisée. « Écrire en kreol morisien me permet de transmettre, et d’avoir cette connexion avec les lecteurs et eux avec le récit. » Ce n’est pas un choix de rupture, mais un retour à la source.

La portée de cette langue dépasse aujourd’hui Maurice. Son poème « Ti bato papie » - « galoup bor kanal pou swiv li » – a été traduit en 55 langues. Des lecteurs du monde entier y ont retrouvé un souvenir d’enfance universel. Parmi les traducteurs, l’écrivain kényan Ngugi wa Thiong’o, qui l’a rendu en gikuyu, sa propre langue maternelle, affirmant ainsi, par le geste plus que par les mots, que le créole n’est pas une petite langue. C’est une langue.

Aux jeunes écrivains mauriciens qui lui demandent comment faire, Alain Fanchon répond avec un proverbe : « C’est en forgeant qu’on devient forgeron. » Du temps. De la discipline. De la persévérance. Et l’espoir, au bout, que les lecteurs repartent avec ce qu’il a mis dans chaque page : de l’empathie, de la solidarité, de l’humanité.

Infos pratiques

Le débat du 11 avril se tiendra de 15 heures à 17 heures à la salle de conférences du Plaza. Il réunira plusieurs intervenants, notamment le Dr Jimmy Harmon, Ehsan Abdool Rahman, OSK, et Dr Nita Rughoonundun, autour d’échanges suivis d’une interaction avec le public, avant une séance de dédicaces. Les réservations doivent se faire avant le jeudi 9 avril.

Amnah Ummé Tasneem Mudhoo Noorzai

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