La violence scolaire a désormais un public
Par
Jean-Marie St Cyr
Par
Jean-Marie St Cyr
Filmées, partagées et rejouées en boucle, les violences scolaires sortent désormais des classes. Portée par les smartphones, cette permanence numérique expose les victimes à une douloureuse et interminable revictimisation.
Dans une salle de classe, une scène de violence ne se limite plus à ceux qui la vivent. Les témoins regardent, les téléphones enregistrent, les images circulent. Pour la victime, l’agression continue parfois loin du lieu où elle a commencé.
Avant le téléphone, il y a déjà le regard. Une salle de classe n’est pas un lieu neutre lorsqu’un élève est humilié devant d’autres. Le pupitre, les murs, l’uniforme, les visages connus : tout appartient au quotidien scolaire. Ce qui s’y passe ne reste pas seulement un acte. Cela devient aussi une exposition.
Avec la vidéo, la scène ne reste plus dans la salle de classe. Elle peut être revue par des élèves qui n’étaient pas présents. Un élève reçoit l’image. Un autre la réclame. Un autre la garde « au cas où ». La scène change de format. Elle n’est plus seulement racontée. Elle est rejouable.
Mélanie Vigier de Latour-Bérenger, psychosociologue et membre de l’équipe de direction de Konekte, parle d’une diffusion « extrêmement rapide ». Ces scènes, dit-elle, peuvent être « massivement visionnées et partagées indéfiniment vu la permanence numérique ». L’acte allégué porte une date. L’image peut, elle, continuer à circuler après la fin de la journée scolaire – pendant que la plainte, elle, suit un circuit officiel plus lent.
Cela engendre « la revictimisation de l’enfant violenté et humilié ». La victime ne sort pas de la scène quand l’image continue de circuler. Elle évoque la peur, la honte, l’isolement social, l’état dépressif, explique la psychosociologue.
La victime peut ne pas savoir qui a vu. Elle peut ne pas savoir qui garde. Un adolescent arrive et se demande qui sait. Deux élèves s’arrêtent de parler. Un téléphone s’éteint trop vite. Un rire n’a peut-être rien à voir, mais il suffit à faire douter. L’humiliation n’a plus besoin d’être montrée pour être présente.
Celui qui filme n’est pas toujours celui qui frappe. Il peut même se raconter qu’il n’a rien fait. Il était là. Il a regardé. Il a tenu l’appareil. Il a gardé une trace. Le public d’une violence scolaire commence souvent ainsi : par des élèves qui ne se pensent pas encore comme acteurs.
« Il importe de rappeler que le harcèlement ne repose pas uniquement sur les actions de l’auteur », précise Elise Koenig, psychologue pour enfants et adolescents et coordinatrice de projets à Konekte. Il se nourrit aussi « du silence, de la passivité ou parfois de la participation indirecte de l’entourage ».
Dans une classe, cette participation peut être presque immobile. Ne pas bouger. Ne pas sortir. Ne pas interrompre. Regarder pour ne pas être celui qui détourne les yeux. Rester avec le groupe. Il suffit parfois d’un cercle d’élèves qui regarde sans intervenir.
À l’adolescence, le groupe tient. Il protège parfois. Il enferme souvent. Mélanie Vigier de Latour-Bérenger rappelle que les jeunes peuvent s’allier aux auteurs « par conformisme et mimétisme pour ne pas être exclus ou éviter d’en devenir la cible ». Celui qui regarde peut donc regarder par peur. Celui qui filme peut filmer pour rester dans le cercle. Celui qui reçoit peut garder la vidéo parce que d’autres la veulent.
Dysrégulation émotionnelle
La vidéo modifie aussi la place de ceux qui n’étaient « que » témoins. L’auteur présumé n’est plus seulement vu par ceux qui étaient là ; il peut être vu par ceux qui n’y étaient pas. Le témoin n’est plus seulement présent ; il possède quelque chose. Le groupe n’est plus seulement autour ; il devient public.
Mélanie Vigier de Latour-Bérenger parle des vues, des commentaires, des partages qui peuvent agir comme « une forme de récompense sociale ». L’humiliation gagne alors une valeur de groupe. Le téléphone devient moins un objet de preuve qu’un prolongement du pouvoir.
La psychosociologue appuie ce constat sur les recherches disponibles : une étude de Barlett (2024) montre que la diffusion, les vues et les partages agissent comme une récompense sociale dès lors que ces comportements sont valorisés par les pairs ou les adultes ; les travaux de Marin Suelves et al. (2023) situent une forte exposition aux contenus violents en ligne parmi les principaux facteurs de risque du cyberharcèlement.
Le public ne se limite d’ailleurs pas à ceux qui filment ou relaient. Selon des travaux cités par la psychosociologue – ceux de Fabris et al. (2022) –, les adolescents témoins de scènes de cyberharcèlement présentent un niveau de dysrégulation émotionnelle plus élevé que les jeunes qui n’y sont pas exposés. Voir circuler l’humiliation d’un camarade laisse, chez celui qui regarde, une trace aussi.
Elle cite enfin une étude du Youth Endowment Fund (2024) : les algorithmes de recommandation renforcent cette exposition répétée et amplifient, chez les jeunes, la peur de sortir.
« Un enfant n’est pas en mesure d’évaluer tous les enjeux et conséquences de ses décisions », fait ressortir Mélanie Vigier de Latour-Bérenger. Le cerveau arrive à maturité vers 24 ans. Un adolescent peut filmer dans la confusion de l’instant, sans mesurer la durée qu’il donne à l’humiliation.
Les adultes ne sont pas dans la même confusion. « Que des adultes ou groupes de presse le fassent en disant flouter est impensable, outre l’illégalité. » Dans une communauté scolaire, il n’y a pas besoin d’un visage net pour reconnaître. Une salle, un uniforme, une voix, une date, un détail suffisent parfois.
L’article 27 du Children Act protège le droit à la vie privée des mineurs et interdit de publier ou de diffuser des images ou informations permettant d’identifier un enfant victime, témoin ou auteur, même lorsque l’affaire choque, même lorsque l’image a déjà circulé. « Filmer et partager des scènes de violence impliquant des mineurs est illégal, humiliant et inutile », insiste Mélanie Vigier de Latour-Bérenger.
Les réflexes qui rendent cette diffusion possible se construisent avant l’incident : dans les groupes de messagerie, les habitudes de cour et la place donnée à celui qui possède l’image. Mélanie Vigier de Latour-Bérenger précise que le harcèlement suppose « la place du groupe contre un individu, la répétition des actes et la souffrance, ainsi que l’incapacité de la personne victime de se défendre seule ».
Cette définition rejoint les trois composantes retenues par Quartier, Gardette et Bellon (2021) pour qualifier un acte de harcèlement : la disproportion des forces, la répétition des agissements et l’incapacité de la victime à se défendre seule. Ces critères sont également repris par l’article 26 du Children’s Act de 2020, qui définit le bullying comme un comportement répétitif et intentionnellement nuisible, reposant sur un déséquilibre de pouvoir entre l’auteur et l’enfant et entraînant détresse, peur, isolement ou perte de confiance.
Le témoin change alors de place : il ne se contente plus d’avoir vu la scène, il peut en conserver la trace ou l’élargir à d’autres. Une violence scolaire peut aujourd’hui commencer dans une salle et se poursuivre ailleurs, dans des espaces où la victime n’entre pas mais où son image circule. Ce déplacement impose à l’école de regarder aussi la circulation de l’image, et pas seulement l’acte initial.
Le Children’s Act de 2020 sanctionne à la fois le harcèlement des mineurs et la diffusion d’images permettant de les identifier.
L’article 26 interdit toute forme de bullying, y compris le cyberharcèlement. Les auteurs encourent jusqu’à Rs 1 million d’amende et 10 ans d’emprisonnement. La loi prévoit également des sanctions contre les membres du personnel scolaire qui n’interviennent pas auprès d’un élève victime.
L’article 27 protège le droit à la vie privée des enfants. Il interdit de publier ou de partager des informations permettant d’identifier un mineur victime, témoin ou mis en cause dans une affaire judiciaire, y compris des images, le nom de l’école ou d’autres éléments reconnaissables. Les contrevenants risquent jusqu’à Rs 200 000 d’amende et 5 ans de prison.