La réalité silencieuse du Samu de Maurice
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Le Dimanche /L' Hebdo
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Ils croulent régulièrement sous les salves de critiques et sont pris à partie par un public impatient. Pourtant, derrière les délais incompressibles et la priorisation drastique des urgences absolues, se cache une tout autre réalité. Immersion exclusive de TéléPlus au sein de cette unité d’intervention.
Depuis 1998, le Samu assure la prise en charge des urgences médicales à travers le pays. Ses équipes interviennent dans des situations où chaque décision doit être prise rapidement et avec précision. Un service où chaque intervention repose sur une organisation précise, des protocoles établis et des gestes médicaux adaptés aux besoins des patients.
Le cœur de cette mécanique d’urgence se trouve dans la salle de contrôle du 114, opérationnelle 24 heures sur 24. À chaque quart de travail, six permanenciers sont en première ligne pour accueillir la détresse d’une île entière. Leur mission cruciale consiste à obtenir des informations vitales en quelques secondes, rassurer l’interlocuteur paniqué et évaluer cliniquement l’urgence. Plus de 2 000 appels en moyenne convergent vers le 114 chaque jour.
Au-dessus d’eux, un homme supervise tout : un médecin urgentiste régulateur, prêt à déclencher les secours au moindre signal d’alarme. Le médecin urgentiste Vinesh Teeluck insiste sur le rôle névralgique de cette étape : « La régulation est le filtre essentiel du système. Recevoir 2 000 appels par jour implique de savoir discerner, en une poignée de secondes, la détresse vitale d’un simple inconfort. » Le rôle du Samu n’est pas seulement de dépêcher des véhicules, mais de projeter l’hôpital hors de ses murs, là où la vie ne tient plus qu’à un fil.
« Le Samu mauricien fonctionne sur le modèle français du SMUR, basé sur la médicalisation directe sur les lieux de l’incident. Des règles cliniques et logistiques strictes encadrent chaque départ. Aujourd’hui, 11 équipes sont réparties sur toute l’île. L’objectif est de quadriller minutieusement le territoire pour intervenir le plus vite possible », nous explique le médecin urgentiste, Yogeeta Jugnah-Boodhoo.
Vers 10h00, une première alerte retentit. Direction : la station de métro de Curepipe. Un homme de 60 ans vient de s’effondrer brutalement sur le quai. Les sirènes hurlent et le véhicule médicalisé s’élance à travers le trafic. Moins de dix minutes plus tard, l’équipe est déjà sur place. Le patient est stabilisé en urgence, perfusé, puis évacué vers l’hôpital Victoria où il sera admis en salle. Cette intervention prendra 2 heures.
En milieu de journée, le téléphone sonne à nouveau. Cette fois, c’est à l’auditorium du Mahatma Gandhi Institute (MGI) qu’une femme a fait un malaise. Sur les lieux, les gestes sont précis, quasi automatiques. La patiente est prise en charge et médicalement sécurisée, mais pour élucider l’origine neurologique ou cardiaque de son état, un scanner est indispensable.
L’équipage prend immédiatement la direction des urgences de l’hôpital. C’est une mission rapide, menée sans le moindre faux pas. « Le Samu n’est pas un simple transport rapide, mais une unité de soins intensifs mobile. Notre devoir est de stabiliser les constantes vitales du patient, avant même que les roues de l’ambulance ne tournent », précise le docteur Rootradev Digumber. Ce dernier précise que le Samu reste au chevet de son patient depuis le site jusqu’à ce qu’il soit admis en salle et sous la responsabilité de l’hôpital.
En début d’après-midi survient l’appel que tout le monde redoute : un accident de la route dans les basses Plaines Wilhems. La victime est une femme de 89 ans. L’ambulance du Samu démarre en trombe avec, à son bord, un médecin, un infirmier et un ambulancier. Il faut fendre un trafic saturé ; la tension monte à bord. Sur place, l’octogénaire est médicalisée directement dans l’étroit habitacle de l’ambulance. Le véhicule repart à toute allure vers l’hôpital Victoria. À l’arrière, l’atmosphère est lourde. Face au grand âge de la victime, le pronostic est réservé. La seule priorité de l’équipe médicale est de la garder consciente jusqu’à son admission en salle de réanimation.
Cette prise en charge va durer près de trois heures. Le protocole du service est inflexible : il est interdit de lâcher la patiente tant que l’équipe de l’hôpital n’a pas physiquement pris le relais. Cela engendre une pression psychologique immense pour les équipes de terrain. L’infirmière Zaibeen Soyfoo confie que ses débuts au Samu ont été un véritable électrochoc. C’est un métier à part entière où l’erreur de dosage ou de diagnostic n’a pas sa place. Bien que l’on apprenne à vivre avec cette adrénaline constante, la charge mentale reste colossale.
Face à la violence de certaines scènes d’accidents routiers ou domestiques, ces soignants doivent impérativement se forger une carapace. « Nous sommes formés pour rester forts dans notre tête », souligne Roderick Fanny, infirmier attaché au Samu depuis plusieurs années. Il explique qu’il faut savoir s’immuniser émotionnellement dès que l’on enfile l’uniforme, même si certaines interventions continuent de hanter les esprits bien après la fin de la garde.
Zaibeen Soyfoo, jeune recrue du Samu, a toujours rêvé de faire partie de cette unité. « Avant de rejoindre l’équipe, j’étais infirmière en salle. Je les voyais faire le va-et-vient avec leurs patients, avec une telle montée d’adrénaline, que j’ai eu envie d’intégrer le Samu », confie-t-elle dans un sourire. Pour elle, pas question de changer d’unité, même si les impératifs du métier, comme les moments manqués en famille, sont récurrents.
Pour les ambulanciers, l’urgence se joue quotidien-nement sur le bitume. L’ambulancier Jérôme Anamalay témoigne des difficultés de son quotidien sur les routes : « Ce n’est pas toujours évident d’obtenir la coopération du public », explique-t-il, avant de renchérir : « Mais nous faisons avec. » Le principal, étant d’arriver à temps pour prendre en charge le patient.
Le médecin urgentiste Yogeeta Jugnah-Boodhoo abonde dans le même sens et déplore ces comportements qui, parfois, s’avèrent fatals dans certains cas. « Je me souviens d’un cas particulier où la famille était réticente à nous donner des informations par téléphone. À l’arrivée des secours, le patient était décédé. Quand nous avons compris la cause du décès, nous avons réalisé que c’était quelque chose que nous aurions pu éviter par des gestes simples, si nous avions pu guider la famille par téléphone en attendant l’arrivée du Samu », regrette-t-elle.
Les ambulances du 114 ne sont pas de simples véhicules de transport sanitaire. Ce sont de véritables hôpitaux miniatures, des unités de réanimation mobiles capables de délivrer des soins extrêmement lourds en pleine rue. Derrière cette logistique complexe de service public s’active une chaîne humaine ultra-qualifiée qui compte aujourd’hui 27 médecins urgentistes, 72 infirmiers spécialisés et 23 ambulanciers formés continuellement aux gestes de premiers secours.
En près de trente ans d’existence, le Samu mauricien est devenu bien plus qu’un service d’urgence : il est le cœur battant de notre système de santé publique. Malgré les embouteillages, le stress et le manque de civisme, cette poignée de professionnels continue de faire rouler l’espoir sur notre asphalte. Un rempart invisible qui nous rappelle que chaque seconde compte. Et que chaque vie n’a pas de prix !
Johanne Prosper