La parole à…Heather Drummond, d’Ecoshe : «Manger sainement ne coûte pas plus cher»
Par
Fateema Capery
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Fateema Capery
Heather Drummond est la fondatrice d’Ecoshe, une organisation à but non lucratif qui promeut une alimentation saine, durable et éthique à Maurice. Elle milite pour une alimentation « plant-based », estimant que c’est la solution la plus accessible, la plus nutritive et la plus économique pour les familles mauriciennes.
Face à la hausse des prix alimentaires, observez-vous des changements dans les habitudes de consommation des Mauriciens ?
Oui, certains deviennent plus attentifs à ce qu’ils achètent : ils comparent les prix, les quantités, cherchent le meilleur rapport qualité-prix. D’autres continuent comme avant, mais ressentent la pression en fin de mois. J’observe aussi un intérêt croissant pour les repas à base de plantes. Et les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon Statistics Mauritius, en mars 2026, un repas à base de viande coûte en moyenne sept fois plus cher au kilo que des légumineuses de base comme les lentilles, les pois cassés ou les fèves.
Un repas à base de viande coûte sept fois plus cher au kilo que des lentilles ou des pois cassés. Pourtant, les légumineuses nourrissent mieux.»
Maurice fait face à ce que les spécialistes appellent la « faim cachée » - les gens mangent suffisamment en quantité, mais manquent de nutriments essentiels. Partagez-vous ce constat ?
Absolument. Les gens choisissent souvent ce qui est rapide, nourrissant et bon marché, pas nécessairement ce qui est le plus nutritif. On peut se sentir rassasié et pourtant manquer de vitamines, de minéraux et de fibres essentiels. Avec des vies professionnelles de plus en plus chargées, beaucoup se tournent vers les plats à emporter et les repas préparés, qui sont souvent riches en calories mais pauvres en nutriments. C’est exactement ça, la faim cachée.
Vous défendez l’alimentation à base de plantes comme solution concrète. Comment cela peut-il aider les familles à revenus limités ?
Un repas simple à base de lentilles, de haricots, de céréales et de légumes peut offrir une assiette parfaitement équilibrée pour une fraction du coût de la viande. Les légumineuses coûtent environ trois à quatre fois moins cher au poids que les œufs, et elles apportent en plus des fibres, ce qui rassasie davantage et contribue à la santé cardiaque et à la gestion du poids.
Le lait végétal fait maison peut coûter dix fois moins cher que le lait en magasin ou le lait de vache. Et il est sans lactose, ce qui n’est pas anodin, car deux personnes sur trois deviennent intolérantes au lactose après l’enfance. Beaucoup souffrent de ballonnements, de crampes ou de nausées sans en comprendre la cause.
Des aliments comme le tofu, les graines de sésame, les amandes, les légumineuses, le brocoli et les feuilles vertes peuvent très bien compenser les apports en calcium.
Quels sont les « super-aliments » locaux et abordables que les Mauriciens ont tendance à négliger ?
Maurice regorge d’aliments nutritifs locaux trop souvent ignorés. Les « bred » - malbar, souflette, cresson, mouroum – sont de véritables super-aliments : vitamines, minéraux, fibres, antioxydants et composés phytochimiques. Des fruits comme la goyave, la banane, le corossol ou le jacquier sont d’excellentes alternatives aux pommes et poires importées. Les racines comme le taro apportent des fibres et une énergie durable.
Ces aliments sont souvent plus frais, plus abordables et profondément ancrés dans notre culture mauricienne.
Dans les Zones Bleues, où l’espérance de vie est la plus élevée, les gens mangent de 95 % à 100 % végétal. Ce ne sont pas des communautés riches»
Les lentilles, les haricots, le « bred » mouroum... Ces aliments sont souvent perçus comme de la « nourriture de pauvre ». Comment changer cette perception ?
Notre santé est notre vraie richesse. Même si j’ai grandi en mangeant de la viande, des produits laitiers et des œufs, j’ai choisi depuis vingt ans une alimentation majoritairement végétale, parce que les preuves scientifiques sur la longévité sont éloquentes.
Dans les Zones Bleues, régions du monde où l’espérance de vie est la plus élevée, l’alimentation est décrite comme végétale à 95 % - 100 %, centrée sur les haricots, les légumes verts et les céréales complètes. Ce ne sont pas des communautés riches.
Et ce n’est pas réservé aux populations modestes : des personnalités comme l’entrepreneur Bryan Johnson, ou des athlètes comme Lewis Hamilton, Chris Paul et Novak Djokovic ont adopté cette alimentation. Les lentilles et les légumineuses sont à la fois simples et précieuses.
Quelle erreur nutritionnelle commettent le plus souvent les familles qui cherchent à réduire leur budget alimentaire ?
Se remplir avec des calories bon marché (riz blanc, pain, nouilles, fritures, snacks sucrés) tout en réduisant les aliments vraiment nutritifs comme les haricots, les légumineuses, les légumes verts, les fruits, les noix et les graines. Un régime économique et sain est tout à fait possible, mais il doit être réfléchi.
Beaucoup se tournent vers des aliments ultra-transformés moins chers, dont les viandes en conserve, saucisses, chips et sucreries qui sont pauvres en vitamines, minéraux et fibres, mais riches en sel, conservateurs et graisses nocives. C’est un raccourci qui coûte cher à long terme, en matière de santé.
Selon vous, les politiques publiques devraient-elles accorder davantage de place à l’alimentation végétale ?
Absolument. Maurice a une opportunité unique de se démarquer à l’international. Nous pourrions devenir le premier pays à rejoindre le Plant Based Treaty, à l’instar de villes comme Los Angeles, Amsterdam et Édimbourg. Ce n’est pas qu’une question de climat, c’est aussi une question de pauvreté, de santé publique et de résilience nationale.
New York l’a déjà prouvé : après que le maire Eric Adams a témoigné publiquement avoir inversé son diabète de type 2 grâce à une alimentation végétale, la ville a fait des repas végétaux l’option par défaut dans ses hôpitaux publics. Pas en imposant quoi que ce soit mais en rendant le choix sain plus simple, plus normal, plus accessible. C’est exactement ce type de politique publique dont Maurice a besoin.
Un dernier conseil pour les familles mauriciennes qui veulent manger mieux sans dépenser plus ?
Construisez votre assiette autour des légumineuses, des céréales complètes et des légumes locaux. Ce sont les bases les plus économiques et les plus nutritives qui soient. Les légumes surgelés, désormais exonérés de TVA depuis le Budget 2025-2026, sont aussi une option pratique et accessible, ils durent plus longtemps et réduisent le gaspillage alimentaire.
Et gardez en tête ceci : le cholestérol nocif provient des produits d’origine animale, tandis que les fruits, légumes, céréales, légumineuses, noix et graines ne contiennent que des traces de bon cholestérol. Dans un pays où les maladies cardiovasculaires figurent parmi les premières causes de décès, une alimentation végétale serait un avantage considérable.