La lauréate et sa tutrice - Shaivi Boodhun et Anekha Punchoo : un succès écrit à plusieurs mains
Par
Jenna Ramoo
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Jenna Ramoo
Dans leur complicité se cache le secret d’une réussite : celle où les ordres se donnent dans les deux sens, où les cafés arrivent froids et où le rire désarme le chagrin.
Shaivi donne des ordres, Anekha les exécute en riant. Anekha impose des règles, Shaivi les contourne avec créativité. Entre la lauréate de 19 ans et sa tante-tutrice avocate, la hiérarchie a implosé pour laisser place à quelque chose de plus rare : une équipe qui fonctionne à l’envers, ou plutôt, à l’endroit.
Lors de la rencontre de Le Dimanche/L’Hebdo avec Shaivi Boodhun et Anekha Punchoo, ce qui frappe d’abord, c’est cet équilibre. Pas de solennité. Pas de récit larmoyant sur l’orpheline courageuse. Juste deux femmes qui ont transformé l’épreuve en discipline joyeuse, le deuil en moteur, et le quotidien des examens en « petite entreprise familiale » : cafés froids, code Instagram oublié, encouragements répétés. L’humour est devenu leur arme contre le stress, la tendresse un baume contre les blessures du passé.
Tout commence en 2018. Shaivi a 12 ans, sa sœur Edha en a 8. Leur père Sailesh, ancien élève du Collège Royal de Curepipe, entrepreneur et docteur en sociologie, décède. Leur mère Karuna, qui travaillait dans le secteur du tourisme et souffrait d’une maladie rare, s’éteint quelques jours plus tard la même année.
Anekha Punchoo était déjà avocate. « J’avais 31 ans à l’époque, sans intention de me marier ni d’avoir des enfants, mais j’étais déterminée à protéger mes nièces », se souvient-elle. La promesse faite à sa cousine Karuna de veiller sur ses enfants devient son moteur.
Avec sa soeur jumelle Varuna, qui est notaire, elle connaît bien les rouages de la tutelle et ses lourdes responsabilités. « Nous nous sommes dit qu’ensemble, nous pourrions gérer les démarches administratives », confie Anekha. Elle consulte la famille, notamment les sœurs de sa défunte cousine Karuna. Toutes conviennent que ce sera elle qui fera la demande pour devenir tutrice légale de Shaivi et d’Edha.
Mais à 31 ans, Anekha mesure l’ampleur du combat qui l’attend. « Obtenir la tutelle d’enfants quand on n’est ni parent, ni grands-parents, ni tante directe, est un véritable combat. Mais l’amour que j’avais pour mes nièces m’a donné la force de persévérer », explique-t-elle. Avec l’aide de Me Nargis Bundhun, qui accepte de porter son affaire en cour, elle affronte les multiples passages en cour, les enquêtes sociales répétées, les doutes liés à son jeune âge.
La vie lui réserve pourtant une surprise : elle se marie. « J’ai eu la chance d’avoir un époux qui a accepté mes nièces comme ses propres enfants. Ensemble, avec l’aide de toute la famille, nous avons uni nos forces pour leur offrir l’amour et la stabilité dont elles avaient besoin », ajoute-t-elle.
Car derrière la réussite de Shaivi, c’est toute une famille qui s’est mobilisée. Ancienne élève du Queen Elizabeth College tout comme sa sœur jumelle Varuna, Anekha connaît les rouages du parcours vers le titre de lauréat. Leur mère, Vasanti Punchoo, enseignante de français maintenant à la retraite, a également joué un rôle d’encadrement dans la vie de Shaivi. « Ma mère croyait en Shaivi et savait son potentiel. Elle l’a guidée tandis que moi et ma sœur Varuna, nous nous relayions pour l’accompagner à ses leçons. Nous étions ses chauffeurs », raconte Anekha en riant.
Mais au-delà de l’accompagnement scolaire, c’est toute la famille étendue de Shaivi qui a contribué financièrement et moralement à son succès. Aujourd’hui, la jeune lauréate en Sciences pour les bourses additionnelles, étoile du Collège Lorette de Quatre-Bornes, leur a rendu justice avec sa brillante performance aux examens du HSC. Derrière ses post-its collés partout, ses méditations matinales et ses nuits de sommeil disciplinées lors de ses examens, se dessine le portrait d’une jeune fille de 19 ans qui a choisi l’effort et le soutien d’une famille soudée comme boussole de vie.
Depuis la proclamation des lauréats le 10 février 2026, Anekha jongle entre sa carrière d’avocate et son rôle improvisé de « manager de star ». Elle reste le socle invisible de cette réussite. Leur histoire n’est pas celle d’une orpheline courageuse. C’est celle d’une victoire à plusieurs voix, où la réussite n’est jamais solitaire.
Shaivi, félicitations ! Quel a été ton premier réflexe en voyant ton nom sur la liste ?
Merci ! J’étais sous le choc. Je m’attendais à voir le nom d’une amie plutôt que le mien. On a crié de joie, je suis même tombée par terre alors que j’étais en appel avec mes amies. C’était une énorme surprise. Ensuite, on a appelé la famille.
À qui as-tu dédié ce titre au moment précis de l’annonce ?
À mes parents, à toute ma famille qui m’a soutenue et, bien sûr, à mes professeurs.
Ta tante Anekha, c’était quoi son rôle : coach de vie ou sergent-chef ?
(Rires) Aucun des deux. Elle a été mon pilier. Je sais que je peux toujours compter sur elle et elle m’a aidée dans tout ce que j’avais à faire.
La matière qui a failli te faire perdre tes derniers neurones ?
La physique ! Les concepts et théories étaient vraiment difficiles à comprendre.
Ton secret de survie pendant les révisions intensives ?
Écouter de la musique très fort le matin pour me motiver et méditer pour réduire le stress. C’est mon enseignant de leçon de chimie, M. Sungeelee, qui m’a dit de faire de la méditation lorsque j’étais en Lower VI. Son conseil a été précieux. (Rires)
Perdre ses parents à 12 ans, c’est un sacré poids. Qu’est-ce que tu leur dirais aujourd’hui ?
Je leur dirais : « I DID IT. » Mon travail a porté ses fruits.
Ton expérience de chimie la plus ratée ?
(Rires) Pendant une séance pratique de chimie, je me suis brûlée en attrapant un « boiling tube » à main nue. C’était le jour de la photo de classe et on a dû attendre trois heures pour la refaire… avec ma main en l’air, tout le monde m’a imitée !
Une rumeur dit que les lauréats ne dorment jamais. Vrai ou faux ?
Faux ! J’ai rarement dormi moins de huit heures. Le sommeil est essentiel pour bien performer en période d’examens.
Le truc le plus bizarre que tu as fait pour réussir tes examens de HSC ?
(Rires) J’ai collé des post-its partout, même dans la salle de bains ! Je parlais aussi seule devant le miroir en répondant à des questions dans ma tête. Ma petite sœur trouvait mon comportement un peu « scary ».
Et maintenant, le plan ? Conquérir Mars ou faire une sieste de 15 jours ?
(Rires) Je pense… une sieste de trois mois !
Shaivi, beaucoup voient ton passé, mais toi quand tu fermes les yeux, tu vois quel futur ?
Un travail flexible avec peu d’heures (rires) mais assez d’argent pour passer du temps avec ma famille et mes amies.
Que représente cette bourse pour toi ?
C’est la clé qu’il me fallait absolument décrocher pour pouvoir faire mes études d’ingénierie en France.
HSC en trois mots ?
Stress. Sacrifice. Détermination.
Le moment où tu as failli abandonner ?
À chaque fois que j’étais trop stressée et que je pensais ne pas y arriver. Chaque fois que je voulais abandonner, mes professeurs et ma famille me rappelaient que j’avais le potentiel.
La leçon la plus précieuse qu’Anekha t’a enseigné ?
Que la chance joue un rôle, mais que ce sont mes efforts et mon travail qui comptent davantage. Et que l’essentiel, c’est d’être heureuse et en bonne santé.
Si tu devais diviser ton succès en pourcentage ?
Je dirais que c’est 50 % ma volonté et mes efforts, 50 % mes professeurs, ma famille, ma sœur et mes amis.
Pourquoi les sciences ?
Les maths et les sciences appliquées m’ont toujours passionnée. J’aimais aussi les langues, mais j’ai choisi les sciences pour avoir plus d’opportunités.
Le concept scientifique qui illustre ta vie ?
Les lois de Newton : tout effort finit par donner un résultat.
Ton conseil à un élève qui vient de perdre un proche ?
Ce sera difficile au début, mais il faut reprendre ses habitudes et continuer à travailler vers ses objectifs.
Quand tu penses à 2018, qu’est-ce qui t’a permis de ne pas te sentir seule malgré la perte brutale de tes parents ?
La présence et le soutien de mes tantes Anekha et Varuna, de ma sœur Edha et de toute ma famille et de mes proches.
Ton père avait reçu une bourse française. En quoi son parcours t’a inspirée ?
Ce n’est pas lui directement qui m’a inspirée, mais ma maman. Elle me répétait que je pouvais viser plus haut car j’avais la capacité d’un High Achiever… et aussi qu’il ne faut pas être second mais toujours avoir les meilleurs résultats ! (Rires)
Pour conclure, que fais-tu dans ton temps libre ?
J’aime écouter de la musique, faire de la photographie et jouer avec les chiens d’Anekha. (Rires)
Shaivi, la chanson « plaisir coupable » d’Anekha sous la douche quand elle est stressée... parce que tu es stressée à cause de tes examens ?
(Rires) C’est définitivement : Don’t Stop Me Now, de Queen.
Anekha, le plat que Shaivi pourrait manger 7 jours sur 7 lors de ses révisions ?
Des wraps sans fin et faim….
Shaivi, si Anekha gagnait au loto demain, quel cadeau inutile elle t’achèterait comme récompense pour en avoir enfin fini avec le stress des examens du HSC ?
Elle est accro au shopping en ligne sur Temu… Donc sûrement un millier de trucs inutiles !
Anekha, quel est le tic nerveux de Shaivi lorsqu’elle bute sur un problème de maths ?
Aucun, elle trouve toujours la réponse. Elle adore les maths !
Qui commande vraiment à la maison ?
Anekha : Shaivi ! (Rires)
Shaivi : Évidemment que c’est moi ! (Rires)
Qu’est-ce qui te rend la plus fière aujourd’hui ?
Les efforts personnels de Shaivi. Elle a travaillé dur et c’est ça qui me touche le plus.
Si tu devais résumer votre relation ?
(Rires) Elle me fait peur ! Elle me donne des ordres et me dicte ce que je dois faire… Exemple : va travailler, fais ça ou ça !
Anekha, quel est ton titre officiel : tante, cousine, grande sœur, colonel ou manager de star ?
(Rires) Manager de star depuis la proclamation des résultats. Mais avant tout, une grande cousine.
Le truc le plus fou que tu as dû faire pour que Shaivi reste concentrée lors de ses examens du HSC ?
Mettre un code sur son portable pour bloquer Instagram à sa demande, et ensuite l’oublier. Résultat : elle est restée plusieurs jours sans Insta après ses examens ! (Rires)
La pire odeur dans une chambre de lauréate ?
Les tasses de café oubliées pendant des jours sur la table. (Rires)
La phrase de Shaivi que tu ne peux plus entendre ?
« Je suis trop stressée » et « Sorry, mon portable était sur ‘Do Not Disturb’. »
Ta technique secrète en cas de burnout ?
Forcer Shaivi à sortir de sa chambre et à prendre l’air, même cinq minutes.
Qui était la plus stressée le jour des résultats ?
Shaivi ! (Rires) Moi, je savais qu’elle allait réussir !
Maintenant qu’elle est lauréate, elle te doit quoi ?
Ma maison de retraite ! (Rires) Au-delà de la plaisanterie, je crois qu’elle me doit surtout de continuer à être heureuse et de rester fidèle à elle-même. Sa réussite est déjà le plus beau cadeau.
Si Shaivi devient ingénieure, elle invente quoi ?
Alors là ! Je pense que ce sera une machine qui cuisine automatiquement pour elle… ou une autre qui range son désordre à sa place. (Rires)
Pour conclure, un message pour les parents de Shaivi et d’Edha qui vous regardent d’en haut ?
Karuna, je t’avais promis de veiller sur tes enfants et je t’avais dit que tu pouvais partir en paix. Aujourd’hui, je sens que je t’ai rendu justice et je continuerai à être à leurs côtés. Elles ont grandi, elles ont réussi et elles sont prêtes à tracer leur chemin.