Kumari Devianee Dulloo : la terre, le ventre vide et la victoire
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Le Dimanche /L' Hebdo
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Orpheline à 9 ans, mère courage à 18 ans, Kumari Devianee Dulloo a traversé une vie de labeur dans les champs. Aujourd’hui, ses fils ont réussi. Récit d’un sacrifice devenu lumière.
À 9 ans, Kumari Devianee Dulloo travaille dans les champs de légumes. Pas le samedi matin pour aider. Pas pendant les vacances scolaires pour se faire un peu d’argent de poche. Tous les jours. Parce que personne d’autre ne le fera. Parce que sa mère est morte. Parce que son père est parti, laissant sept enfants à une tante qui fait ce qu’elle peut. Parce que la benjamine de la fratrie a compris très tôt que la vie ne lui ferait pas de cadeau. « Je ne connaissais pas l’enfance. Je connaissais le travail. »
Elle a aujourd’hui 64 ans. De sa fratrie de sept, il ne reste plus qu’elle et une sœur de 66 ans. Les autres sont partis. Quand elle raconte son histoire, sa voix tremble. Les mots sortent avec pudeur. Les larmes, elles, ne demandent pas la permission.
À 18 ans, elle se marie. Elle a de l’espoir, enfin de l’espoir. De cette union naît Vikash, son premier fils. Le bonheur sera de courte durée. Alors qu’elle est enceinte de son deuxième enfant, à sept mois de grossesse, son époux la quitte. « Mon monde s’est écroulé », confie-t-elle, les yeux embués. Vikash n’a alors que 5 ans.
Enceinte, seule, sans soutien, Kumari refuse de sombrer. Elle quitte Pamplemousses, loue une petite maison à Tyack, à Rivière-des-Anguilles, et retourne dans les champs de légumes. Peu après, elle donne naissance à Veeraj, aujourd’hui âgé de 38 ans.
Les années qui suivent ont le même visage : la terre, l’usine, les mariages, tous les petits boulots que la vie propose. Elle les accepte tous. Elle rentre le soir, elle prépare le repas pour ses fils, elle les regarde manger. Et quand les assiettes sont vides et que les enfants dorment, elle va se coucher à son tour. « Je donnais à manger à mes fils, et moi, je dormais le ventre vide. »
Pas une fois. Pas deux fois. Des nuits entières, des semaines, des mois peut-être… elle ne sait pas exactement, parce qu’elle n’a pas compté. Elle sait seulement que ses fils mangeaient. Que le reste, elle s’en occupait. « Une mère peut supporter la souffrance, mais pas de voir ses enfants souffrir », dit-elle avec force.
Autour d’elle, les regards pèsent. Une femme seule avec deux enfants, dans une société qui juge vite et pardonne peu. « Il y avait beaucoup de préjugés. Mais je ne devais penser qu’à mes enfants. » Elle pense à l’école, aux cahiers, aux uniformes, aux frais qu’elle ne sait pas toujours comment payer. Elle pense à leurs avenirs — ces avenirs qu’elle porte seule, la nuit, le ventre vide, dans la petite maison de Tyack. « Je faisais tout ce que je pouvais pour que mes fils aillent à l’école. L’éducation, c’était leur seule porte de sortie. »
Les années passent. Les sacrifices portent leurs fruits. Les portes s’ouvrent. Veeraj est aujourd’hui assistant surintendant dans une école. Il a acheté un terrain à Tyack. Vikash, employé comme agent de sécurité dans une clinique, vit à Vacoas, possède sa maison. Ils ont chacun leur voiture. « Je suis fière d’eux. Tout ce que j’ai souffert en valait la peine. »
Son message aux femmes aujourd’hui ? « Ne laissez personne décider de votre valeur. Même dans la douleur, restez debout. La force d’une femme est plus grande que toutes les tempêtes. » Kumari, mieux que quiconque, le sait.
Elle travaille encore dans les champs. À 64 ans, les mains dans la même terre qu’à 9 ans. Mais cette année, dit-elle, elle va s’arrêter. « Mon corps est fatigué. Mais mon cœur est en paix. »