Interview

Kugan Parapen, économiste : «Pour aider le grand-père, on endette le petit-fils»

Kugan Parapen

Économiste et membre de Rezistans ek Alternativ, Kugan Parapen remet en question la nature de la croissance économique de Maurice, incapable de créer des emplois durables. Il met en garde contre l’endettement du ‘petit-fils’, pour aider le 'grand-père’.

L’année 2018 tire à sa fin, avec une croissance toujours calée en-dessous de 4%. Quelle lecture faites-vous de l’état économique de Maurice ?
L’économie mauricienne connaît toujours une croissance modeste mais qui est de plus en plus dépendante de l’offshore et du secteur immobilier. Ces secteurs marchent ensemble parce que ce sont les étrangers qui constituent le gros de la demande en matière de développement foncier. Depuis plusieurs années, la recette de la croissance mauricienne dépend de la construction de villas pour milliardaires voulant s’établir à Maurice. Le récent rapport de l’OCDE, qui a mis Maurice sur la liste noire en matière de pratiques douteuses, vient donner raison à tous ceux qui ont dénoncé l’opacité et l’immoralité  de ce secteur.

Rezistans Ek Alternativ a depuis toujours dénoncé l’influence malsaine de ce secteur sur l’économie mauricienne et quand on voit la perception internationale par rapport à notre pays, on se doit d’être inquiet. L’île Maurice est devenue un paradis fiscal et c’est une réalité, on se doit de la constater ! À l’approche des élections, le gouvernement de Pravind Jugnauth, comme il fallait s’y attendre, a commencé à déployer les gros moyens et a mis en route plusieurs gros chantiers. Cela aura finalement un impact positif sur la croissance, mais sera-t-elle durable? Il serait bête de ne se concentrer que sur la croissance à elle seule sans faire un constat de la société. Rezistans Ek Alternativ  avait averti la population du dangereux modèle sociétal que les élites ont progressivement et minutieusement mis en place.

Pendant que les capitalistes paient de moins en moins de taxes, c’est à la classe ouvrière qu’on demande d’endosser le fardeau du budget national.»

Estimez-vous que le capitalisme prend les rênes ?
Aujourd’hui, la population est le dindon de la farce du capitalisme ultralibéral international. Pendant que les capitalistes paient de moins en moins de taxes, c’est à la classe ouvrière qu’on demande d’endosser le fardeau du budget national. Cette farce a commencé avec les taxes abusives sur l’essence, un coût de la vie de plus en plus cher, surtout pour les ménages à faibles revenus et une crise de logement décent. Tout cela dans un contexte d’accaparement des terres et de la mer.

Pourtant, est-ce que l’augmentation de la pension en décembre 2014, conjuguée au paiement d’un salaire minimal, n’a-t-elle pas allégé le fardeau des pauvres ?
Bien sûr. Toute augmentation des revenus améliore le pouvoir d’achat, mais il serait simpliste de s’arrêter à ces mesures sans les contextualiser. Par rapport à la hausse de la pension de vieillesse, c’est sa ‘soutenabilité’ qui fait tiquer. On est tous d’accord que nos aînés méritent le plus grand respect et doivent pouvoir vivre dignement leur retraite. Mais comment s’assurer que cette dignité ne devienne pas un problème systémique et je pense que c’est là que la politique gouvernementale est faussée. Dans le système actuel, pour aider le grand-père, on est en train d’endetter le petit-fils. Je crois qu’on sera tous d’accord, y compris le grand-père, que c’est problématique. Par rapport au salaire minimal, à quoi bon avoir Rs 2 000 de plus, si le coût de la vie augmente de Rs 3 000. Il faut être extrêmement vigilant lorsqu’on veut brosser un tableau pour établir la performance du gouvernement. La relativité, en général, donne une meilleure perspective que l’appréciation absolue.

Les gros chantiers sont toujours synonymes de création d’emplois et de croissance. N’est-ce pas le cas à MauricLe constat que l’on peut faire de l’économie mauricienne, c’est que la majorité des secteurs sur lesquels on s’est fié historiquement pour ramener la croissance sont en déclin et on peine à  les remplacer par des secteurs émergents. C’est incroyable que la République de Maurice ne possède pas à ce jour une industrie de pêche conséquente. Quand on voit le prix du thon frais sur le marché mondial, on est en droit de se poser des questions sur l’absence de cette industrie à Maurice. On préfère vendre nos ressources marines aux Européens et Japonais plutôt qu’essayer d’imaginer une nouvelle industrie.

Pourtant, l'UE paie à l'État mauricien une redevance...
L’Union européenne (UE) dédommage l’État mauricien d’environ 25 millions de roupies chaque année contre l’octroi des permis de pêche à environ une centaine de chalutiers français et espagnols. Selon une récente étude, ce genre de dédommagement ne représente pas plus de 8% de la valeur marchande de ce que l’UE pêche. Pire que cela, les techniques de pêche utilisées par ces bateaux représentent une aberration en matière de durabilité. Ils draguent nos eaux sur plusieurs kilomètres, prenant toute forme de vie aquatique mais ne gardent que les thons qu’ils sont venus pêcher. Le reste, incluant les tortues de mer, les dauphins, mêmes les requins sont rejetés à la mer sans aucun espoir de survie. A qui profite ce crime ?

Il serait bête de ne se concentrer que sur la croissance à elle seule sans faire un constat de la société.

Que pensez-vous de la polémique soulevée autour de la question du recensement ethnique ?
Il faut être aveugle pour ne pas voir la discrimination institutionnalisée à Maurice. Basdeo Bissoondoyal l’avait bien vu avant le père Labour. D’ailleurs son mouvement, le Jan Andolan, l’avait combattue mais, quelque part en chemin,  ce mouvement a été récupéré par des forces obscurantistes et sectaires. Je crains que le présent mouvement ne tombe entre les mains des mêmes forces obscures. La réponse à la discrimination ethnique ne sera jamais résolue sur une question aussi simpliste de majorité-minorité. Si le but  de ceux qui luttent contre la discrimination ethnique  au sein de la société mauricienne est de remplacer l’oppresseur par un nouvel oppresseur, je me dissocie complètement de cette entreprise.

Les opprimés d'hier sont-ils devenus les opresseurs d'aujourd'hui ?
Les Mauriciens d’origine indienne se sentaient, à juste raison, opprimés au début du siècle dernier et ont lutté pour renverser cette domination. Mais peut-on dire que les opprimés d’hier sont les oppresseurs d’aujourd’hui ? Je pense que oui et je souhaite de tout cœur qu’on ne refasse pas les mêmes erreurs du passé. La réponse républicaine à la discrimination se doit d’être de nature systémique. La seule majorité qui existe à Maurice est mauricienne et quand les Mauriciens pourront s’unir autour des valeurs communes que nous confère notre appartenance à ce pays, alors seulement on pourra faire reculer les forces sectaires. Assurer l’égalité des chances à tous est un combat politique qu’il faut gagner !

Avec l’absence d’une Freedom of Information Act et le manque de transparence au niveau du recrutement public, il sera difficile de résoudre la discrimination. Notre pays ne pourra avancer qu’en reconnaissant la compétence de tout un chacun. Un système de quota est loin d’être la solution à cette nécessité. 50 ans après l’indépendance, le ‘nation building’ est loin d’être terminé.