Kreol Morisien au Parlement : le Dr Jonathan Ravat appelle à dépasser les craintes
Par
Jean-Marie St Cyr
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Jean-Marie St Cyr
L’opposition de l’Arya Sabha Mauritius et de la MSDTF à l’introduction du kreol morisien au Parlement surprend le Dr Jonathan Ravat, qui appelle à encadrer la réforme sans freiner un processus qu’il juge inévitable.
«Choqué ». Telle a été la première réaction du Dr Jonathan Ravat à la lecture des communiqués de l’Arya Sabha Mauritius (ASM) et de la Mauritius Sanatan Dharma Temples Federation (MSDTF). Il dit ne pas s’attendre à une telle prise de position alors que le processus d’introduction du kreol morisien (KM) au Parlement est déjà bien avancé. « Je ne m’attendais pas à ce qu’il y ait une opposition de cette nature maintenant », souligne-t-il.
Dans son communiqué, l’ASM invoque la nécessité de préserver la cohérence institutionnelle. Elle estime que le cadre linguistique actuel garantit la clarté et l’uniformité des débats parlementaires ainsi que des documents officiels. L’organisation met en garde contre des risques d’ambiguïtés et d’incertitudes dans l’interprétation des lois en cas d’usage de plusieurs langues. Elle évoque également un risque de fragmentation, estimant que l’introduction d’une langue supplémentaire pourrait susciter des revendications similaires pour d’autres langues, avec des conséquences structurelles et opérationnelles. Des contraintes pratiques sont aussi mentionnées, notamment en matière de traduction, de transcription et d’interprétation.
De son côté, la MSDTF considère qu’il ne s’agit pas d’un simple ajustement culturel, mais d’un changement fondamental aux implications constitutionnelles, juridiques et institutionnelles. Elle rappelle que l’anglais est la langue officielle de l’Assemblée nationale, avec le français également autorisé, un cadre qui, selon elle, garantit la clarté et la sécurité juridique. L’organisation met en garde contre des risques d’interprétations divergentes, d’incohérences dans les documents officiels et de contestations judiciaires, tout en s’inquiétant du caractère sélectif de la proposition.
La publication de ces deux communiqués, le jeudi 16 avril, interpelle le Dr Ravat. Il juge « curieux » leur timing, évoquant le contexte politique marqué notamment par la démission de Paul Bérenger comme Deputy Prime Minister puis comme leader du MMM. Ces réactions interviennent après la question posée par la députée Joanna Bérenger au Premier ministre, Navin Ramgoolam, le 14 avril, concernant l’introduction du KM.
Répondant à cette question, Navin Ramgoolam a indiqué que « les réunions consultatives » ont débouché sur un rapport reçu le 12 mars 2026. « Le rapport propose une feuille de route structurée. Nous devrons maintenant procéder de la manière suivante. Le rapport devra, dans un premier temps, être soumis au Conseil des ministres », a-t-il expliqué, précisant que cela n’a pas encore été fait. Il a ajouté qu’il proposera la mise sur pied d’un Select Committee, appelé à soumettre un rapport dans un délai de trois mois afin d’éviter toute perte de temps. Il a également évoqué les obstacles pratiques mentionnés dans le rapport du comité de pilotage, portant sur des conditions juridiques, procédurales, techniques et institutionnelles.
Le Premier ministre a toutefois affirmé que ces obstacles « ne sont pas insurmontables et ne devraient pas entraîner de retard », justifiant le délai de trois mois fixé. Il a également déclaré, lors de son intervention sur The Anti-Money Laundering, Combatting the Financing of Terrorism and Countering Proliferation Financing (Miscellaneous Provisions) Bill : « J’espère que l’usage du kreol au Parlement interviendra plus tôt, car beaucoup de personnes ne comprennent pas », avant de s’exprimer en kreol morisien sur les malversations financières qu’il y a eu sous l’ancien gouvernement.
À l’issue des deux communiqués, le Dr Ravat insiste sur l’importance du débat démocratique. Citant Voltaire, il rappelle : « Je ne suis pas d’accord avec vous, mais je me battrai jusqu’à ma mort pour que vous ayez le droit de vous exprimer ». Il affirme respecter les positions de l’ASM et de la MSDTF : « J’ai du respect pour ces deux institutions au sein de l’espace public et républicain mauricien ».
Cependant, il marque son désaccord avec leur posture, évoquant une « confusion ». Il souligne que, selon les recherches, le KM est parlé par une large majorité de Mauriciens, qu’il soit langue maternelle ou utilisé au quotidien. « Même celui qui n’a pas le KM comme langue maternelle, il n’en demeure pas moins que le kreol morisien n’est jamais loin », affirme-t-il, évoquant une utilisation qui dépasserait 90 à 95 % de la population.
L’anthropologue estime ainsi que le KM dépasse les appartenances communautaires. « Le kreol morisien est devenu un ciment de la République », dit-il, rejetant l’idée qu’il appartienne à une communauté spécifique. « Aujourd’hui, venir dire que le KM appartient aux Créoles n’est pas vrai », insiste-t-il.
Il reconnaît néanmoins que son introduction au Parlement entraînera des changements.
« Cela va bouleverser un certain ordre », admet-il, tout en soulignant la capacité d’adaptation du pays : « Nothing is set in stone ». Il estime que ces évolutions sont nécessaires, même si elles impliquent des ajustements, notamment pour le Hansard.
Le Dr Ravat rejoint toutefois les deux organisations sur la nécessité d’un encadrement rigoureux. « Ceci doit supposer qu’il y ait le cadre linguistique approprié et juridique », dit-il, insistant sur les défis liés à la traduction. « On dit souvent que traduire, c’est un peu trahir », rappelle-t-il, appelant à des moyens adéquats pour accompagner la réforme.
Pour lui, ces précautions ne doivent pas freiner le processus. L’introduction du KM permettrait de rapprocher l’Assemblée nationale du peuple. « Cela va rapprocher et contribuer à démocratiser davantage la politique », affirme-t-il. Évoquant les réactions suscitées par le projet, il les juge compréhensibles au regard de l’héritage du « British multiculturalism ». Il appelle à dépasser ces clivages en apportant des garanties fondées sur le droit plutôt que sur l’émotion. « On ne gouverne pas un pays sur de l’émotion », insiste-t-il.
Concernant l’éventuelle introduction d’autres langues, comme le bhojpuri, il met en garde contre les réactions « à chaud ». « Il ne faut pas tomber dans le piège de dire : "si on introduit le KM, il faut introduire le bhojpuri" », affirme-t-il, plaidant pour une approche fondée sur des recherches scientifiques et un cadre légal.
Interrogée au sujet de ces communiqués, la Speaker, Shirin Aumeeruddy-Cziffra, nous a fait comprendre qu’elle s’abstiendra de les commenter. Elle a toutefois affirmé être satisfaite de la réponse « claire et nette » du Premier ministre, Navin Ramgoolam, concernant l’introduction du kreol morisien (KM) au Parlement. Elle souligne également qu’il a cité à plusieurs reprises le rapport final qu’elle lui a communiqué le 12 mars dernier, intitulé « As one people, as one nation ». « Je suis très contente de l’attitude du PM, d’autant plus qu’il a voulu mettre en place un Select Committee et que la question de l’introduction du KM au Parlement devrait être réglée d’ici trois mois », nous a-t-elle déclaré.
La Speaker a renouvelé son souhait que le KM soit introduit au Parlement avant la fin de l’année. « Nous sommes dans un pays libre. Personnellement, je suis en faveur de la liberté d’expression. Je prends note de tout ce qui se dit. Chacun est libre de donner son opinion », a-t-elle ajouté.