Professeur, consultant et spécialiste de l’énergie, Khalil Elahee applique chez lui ce qu’il défend publiquement : à Maurice, il plaide pour des maisons pensées pour le climat plutôt que contre lui.
Il y a huit ans, le Pr Khalil Elahee a supprimé le climatiseur de sa maison. Par conviction, et par méthode : avant de repenser l’aménagement de son habitation, il a étudié la circulation de l’air, l’exposition des pièces, la manière dont un bâtiment peut travailler avec le climat plutôt que contre lui. Les chambres ont été repositionnées dans les espaces les mieux ventilés. Résultat : dans la majorité des cas, un simple ventilateur suffit, même en plein été mauricien.
« Beaucoup de maisons modernes sont malheureusement conçues sans tenir compte de notre climat tropical », observe-t-il. Dans un pays insulaire où chaque choix architectural se répercute sur la consommation nationale, ce type de décision n’est pas anecdotique.
Ce souci de cohérence entre le discours et la pratique traverse toute la trajectoire du Pr Khalil Elahee. Depuis ses études avancées en ingénierie à l’University of Cambridge jusqu’à sa carrière de professeur et consultant, le Chairman de l’Energy Efficiency Management Office (EEMO) a fait de la gestion énergétique le fil conducteur de ses engagements, à une époque où le sujet était loin d’occuper le devant de la scène publique à Maurice.
Aujourd’hui président à temps partiel de la Mauritius Renewable Energy Agency (MARENA), il est l’une des voix à articuler, sans concession, les trois registres que la transition exige : la technique, l’économie et le comportement humain. Il a notamment contribué aux réflexions nationales autour du projet « Maurice Île Durable », cette ambition, portée depuis plusieurs années, de faire de l’île un modèle de durabilité environnementale et énergétique pour les petits États insulaires.
La situation qu’il décrit n’invite pas à l’optimisme facile. Maurice dépend encore fortement des importations de combustibles fossiles pour produire son électricité. Cette dépendance, structurelle, expose l’île de plein fouet aux turbulences du marché mondial : tensions géopolitiques, perturbations du transport maritime, inflation sur les matières premières. Lorsque les prix du pétrole augmentent, c’est toute l’économie qui en ressent les effets : le transport, l’alimentation, l’industrie, le tourisme, le coût de la vie.
« Nous traversons un tournant difficile », reconnaît-il, sans minimiser. La demande énergétique augmente continuellement, tandis que les infrastructures doivent évoluer à un rythme que les décisions politiques peinent à suivre. Mais pour le Pr Elahee, la crise n’est pas une fatalité : c’est une opportunité historique de rompre avec un modèle qui s’essouffle, et de construire quelque chose de plus intelligent, de plus résilient.
Ce qu’il appelle l’intelligence du système, c’est précisément ce qu’il applique dans son propre quotidien. Sa voiture est hybride-électrique, rechargée pendant les heures creuses – ces périodes où la demande sur le réseau national est plus faible – pour ne pas ajouter de pression supplémentaire aux heures de pointe. Un geste minuscule à l’échelle individuelle, mais qui, généralisé, change la physionomie de la courbe de charge nationale.
La conscience énergétique
Ce qui a changé, selon lui, c’est que ces calculs commencent à être intégrés par une partie croissante de la population. Il y a quelques années encore, l’installation de panneaux photovoltaïques était perçue comme un privilège de minorité. Aujourd’hui, de nombreuses familles y voient un moyen d’autonomie, énergétique d’abord, économique ensuite. Les jeunes générations, particulièrement, ne considèrent plus les questions climatiques comme abstraites : elles comprennent que leur avenir dépendra de leur capacité à modifier des habitudes héritées.
Cette évolution des mentalités est réelle, dit-il, mais insuffisante si elle reste cantonnée à la sphère domestique. La transition énergétique ne peut pas reposer uniquement sur l’État ou les institutions : elle doit être collective, et elle doit se traduire dans des choix structurels, à commencer par l’architecture.
Le chantier est immense. La climatisation représente une part importante de la consommation électrique mauricienne, et la tendance est à la hausse. Le problème n’est pas la technologie elle-même, mais le fait qu’elle compense des défauts de conception qui auraient pu être évités. Des bâtiments mieux orientés, des matériaux adaptés au climat tropical, des espaces ombragés, des ouvertures favorisant la ventilation : autant de décisions prises, ou non, au moment de construire, et dont les conséquences s’accumulent sur des décennies.
Il y a dans cette urgence une autre face, moins souvent mise en avant : celle des opportunités professionnelles qu’elle génère. La transition énergétique mondiale crée une demande de compétences que les universités commencent à peine à structurer. Les postes d’Energy Manager, de consultant en efficacité énergétique, d’expert en énergies renouvelables ou d’analyste en systèmes intelligents de gestion n’existaient pas, ou presque, il y a vingt ans. Ils représentent aujourd’hui des filières d’avenir.
À l’Université de Maurice, l’intérêt pour ces domaines augmente. Les étudiants qui s’y orientent ne cherchent pas seulement une carrière stable, ils cherchent un travail qui ait un sens. Maurice, ajoute le Pr Elahee, aura besoin de ces compétences locales pour ne pas dépendre d’experts étrangers dans sa propre transition.
Ce que la technologie ne peut pas faire seule
C’est peut-être là que le propos du Pr Khalil Elahee est le plus exigeant, et le plus à contre-courant du techno-optimisme ambiant. Il croit à l’énergie solaire, au vent, à l’innovation. Maurice possède ces ressources. Mais il est convaincu que la technologie seule ne suffira pas si les comportements ne changent pas en profondeur. « Nous devons apprendre à vivre différemment, à consommer différemment et à penser différemment. » L’efficacité énergétique, pour lui, n’est pas un enjeu technique : c’est une culture à construire.
Il ne demande pas aux Mauriciens de faire confiance à l’État ou aux entreprises pour régler le problème. Il leur demande de regarder leur maison, leurs appareils électroménagers, leurs habitudes de consommation, et de se demander ce qu’ils peuvent faire maintenant.
Cela commence par des arbitrages concrets : lire les labels énergétiques avant d’acheter un réfrigérateur ou un climatiseur, préférer l’éclairage LED, éteindre les appareils en veille, utiliser les équipements énergivores pendant les heures creuses. Des gestes que l’industrie du marketing présente volontiers comme insuffisants, mais qui, agrégés à l’échelle nationale, pèsent sur la courbe de demande.
La transition énergétique, conclut-il, n’est plus un choix. C’est une nécessité. Et cette nécessité, il l’a intégrée depuis longtemps dans le moindre détail de sa vie quotidienne, y compris dans la manière dont il a repensé l’emplacement de ses chambres, pour ne plus avoir besoin de climatiseur.





