Khalil Elahee, directeur de la MARENA : «Le Time-of-Use est une réforme d’équité énergétique»

Par Le Défi Plus
Publié le: 31 janvier 2026 à 13:00
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Khalil Elahee, directeur de la Mauritius Renewable Energy Agency (MARENA), souligne que l’introduction du Time-of-Use Tariff constitue avant tout une réforme d’équité énergétique. Selon lui, ce dispositif, déjà appliqué dans plusieurs pays, représente une étape clé pour le système électrique mauricien, en permettant une gestion plus juste de la demande et en ouvrant la voie à une transition énergétique durable.

Pourquoi le Time-of-Use Tariff est-il une étape importante pour le système électrique mauricien ?
D’abord, le Time-of-Use Tariff (ToU) n’est pas une invention mauricienne. Il est appliqué dans de nombreux pays, y compris à La Réunion. À Maurice, il est déjà en vigueur pour les véhicules électriques et, de manière exceptionnelle, pour certaines industries. Ce mécanisme vise à refléter les coûts réels de l’électricité : on paie en fonction de ce que l’on consomme, mais aussi de l’heure à laquelle on consomme.

Actuellement, le ToU est surtout utilisé comme un outil de gestion de la demande entre 18 heures et 21 heures, période de forte consommation. Mais au fond, il s’agit avant tout d’une question d’équité. Le tarif domestique actuel du CEB, tel qu’il apparaît au dos de la facture, n’est ni suffisamment progressif ni véritablement aligné sur les coûts de production en temps réel. Par exemple, au-delà de 300 kWh, le tarif évolue très peu.

Cette situation pénalise la majorité des petits consommateurs, qui se retrouvent doublement désavantagés : ils paient proportionnellement plus cher et consomment pourtant moins durant les heures de pointe que les gros usagers énergivores.

Le ToU concerne, dans un premier temps, uniquement les gros consommateurs commerciaux. Pourquoi ce choix et quel est l’impact réel de ces clients sur le réseau ?
Ils disposent de smart meters et figurent parmi les plus gros consommateurs d’énergie. Il faut donc commencer là où l’impact sera maximal. D’ailleurs, ce secteur paie en moyenne le tarif le plus élevé et affiche une croissance plus rapide que les autres. Il est ainsi essentiel d’agir en priorité sur les nouveaux clients à forte demande. Cette approche ne doit toutefois pas se faire au détriment des 90 % de clients qui, malgré leur nombre, consomment peu individuellement. L’objectif est plutôt de cibler quelques centaines de gros consommateurs, qui ont un réel potentiel pour mieux gérer et optimiser leur propre demande.

Beaucoup pensent que le ToU est une contrainte supplémentaire. En quoi peut-il, au contraire, devenir une opportunité économique pour les entreprises concernées ?
Ce n’est pas une contrainte, car en l’absence de nouvelles centrales, le véritable risque est celui du délestage, qui peut affecter tout le monde. Or, la construction de nouvelles centrales prend du temps et, même dans ce cas, il est essentiel d’éviter que la demande ne devienne incontrôlable. La situation est également financièrement insoutenable à long terme.

L’opportunité consiste d’abord à réduire le gaspillage et à aller vers une meilleure efficacité énergétique. Cela peut passer par le load-shifting, c’est-à-dire le déplacement de certaines activités vers les heures creuses, lorsque l’électricité est moins chère. Bien entendu, ce n’est pas toujours possible pour toutes les opérations.

C’est pourquoi l’autre option consiste à produire sa propre électricité, notamment à travers le solaire photovoltaïque, sur site ou via des installations déportées. L’entreprise peut ainsi gagner en autonomie énergétique, notamment grâce à des batteries permettant de stocker l’énergie produite durant la journée. En cas de surplus, elle peut également revendre cette électricité au CEB pendant les heures de pointe, à un tarif préférentiel.

Il s’agit en quelque sorte d’un ToU inversé, un « Time of Sale », qui devient attractif pour l’entreprise tout en contribuant à la stabilité du réseau et à la réduction du risque de délestage au niveau national.

Le dispositif reste volontaire pour le moment. Comment inciter concrètement les acteurs du secteur commercial à y adhérer ?
Le gouvernement, dans sa sagesse, a pris cette décision. Personnellement, je préfère que le dispositif soit obligatoire, mais ciblé sur les nouveaux clients énergivores. Certes, des ‘teething problems’ sont à prévoir, mais le système pourra être amélioré au fil du temps. La flexibilité reste nécessaire et, même si le dispositif devient obligatoire, son déploiement sera plus simple.

Le secteur commercial a tout intérêt à collaborer : dans un an ou dans 10 ans, lorsque les tarifs augmenteront, ces entreprises seront pleinement protégées. C’est une occasion de penser sur le long terme, d’agir dès aujourd’hui, tout en valorisant leur image et en contribuant à la protection de l’environnement.

Vous insistez beaucoup sur l’importance du stockage par batteries. Pourquoi est-ce un élément central du TOU ?
Imaginons que tout le monde produise de l’électricité solaire pendant la journée. Il y aurait alors une abondance d’énergie. Que faire de cet excédent ? En Australie, par exemple, elle est distribuée gratuitement. Ailleurs, il faut parfois rémunérer les consommateurs pour qu’ils utilisent cette électricité et ainsi maintenir la stabilité du réseau à certaines heures.

Ici, il me semble judicieux d’associer cette production à un stockage par batteries, surtout pour couvrir le risque de délestage entre 18 heures et 19 heures.

Sans stockage, que risque-t-on de perdre dans le développement du solaire photovoltaïque à Maurice ?
Sans stockage, dans un petit État insulaire dépourvu de connexion réseau avec d’autres territoires, comme c’est possible sur les continents, nous serions confrontés à une instabilité accrue du réseau. Le nôtre, déjà assez vétuste, ne supporte pas facilement de grandes variations. C’est pourquoi, à l’avenir, il faudra développer des « smart mini-grids », voire des « smart micro-grids » à l’échelle de grands bâtiments ou de morcellements.

Sinon, il faudrait investir massivement dans la distribution et la transmission des systèmes centralisés tels que ceux que nous connaissons aujourd’hui. Pourquoi ne pas penser différemment pour la prochaine génération ? L’objectif : une énergie Décentralisée, Décarbonée, Démocratisée et Digitalisée – les 4Ds. Le coût du stockage a considérablement diminué ces 10 dernières années, et il est temps de s’engager dans cette voie, en commençant par les gros consommateurs, puis en incluant progressivement les plus petits. Le tout, en encourageant un mix énergétique diversifié pour renforcer la résilience de notre système.

Le TOU s’inscrit dans une logique plus large de maîtrise de la demande. Que signifie concrètement cette notion pour les consommateurs ?
Pour les consommateurs, cela signifie qu’ils deviennent des « consom-acteurs », c’est-à-dire à la fois consommateurs et producteurs, ou « prosumers » en anglais. Avec le Time-of-Use Tariff, ce n’est qu’un début. La prochaine étape sera l’installation d’énergies renouvelables, par exemple sur les toitures. Le même smart meter pourra alors s’adapter à la fois à la consommation, à la vente vers le réseau et à l’achat depuis le réseau. Cette révolution, qui s’appuie aussi sur l’intelligence artificielle, est déjà une réalité ailleurs, et elle finira par s’imposer chez nous.

À quel moment le Time-of-Use Tariff pourrait-il être étendu au secteur résidentiel et aux petits consommateurs ?
D’abord, il faut installer des smart meters. Mais ce n’est pas tout : il est essentiel d’expliquer et d’éduquer la population. Nous faisons face à une véritable crise de confiance, car certains perçoivent tout de manière négative. Le ToU, qui pourrait représenter un réel avantage, suscite souvent de la méfiance alors qu’il s’agit d’un vrai bénéfice. Il est donc crucial de prendre le temps de clarifier le fonctionnement, d’expliquer les avantages et de répondre aux inquiétudes des consommateurs.

Le Sustainable Energy Bill est très attendu. En quoi viendra-t-il renforcer le ToU et la transition énergétique dans son ensemble?
Pour moi, le Sustainable Energy Bill (SEB) va bien au-delà d’un simple Renewable Energy Bill, car il prend en compte la demande énergétique et pas seulement la production. Nous ne pouvons pas nous limiter aux seuls projets d’énergies renouvelables : il faut adopter une vision globale. Une approche holistique inclut par exemple le transport, mais aussi l’aménagement du territoire, la gestion des déchets, la protection de l’environnement, l’usage des terres ou encore l’économie bleue.

Penser à l’avenir, c’est aussi intégrer l’intelligence artificielle, qui soulève directement des enjeux énergétiques, notamment pour l’énergie propre. Des systèmes sophistiqués de gestion de l’énergie, que ce soit à l’échelle d’une maison ou d’une organisation comme une banque ou un hôpital, deviennent essentiels.

Le SEB imposera également aux nouveaux promoteurs de produire au moins une partie de leur énergie, ce qui va dans le sens du droit humain fondamental à un accès à une énergie propre et abordable pour chaque citoyen.

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