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Kevin Ramkaloan : «Notre contribution à la réforme électorale s’inscrit dans une démarche apolitique et constructive»

Par Fabrice Laretif
Publié le: 14 février 2026 à 15:00
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Kevin Ramkaloan

Face à une dette publique élevée et à un environnement international incertain, Kevin Ramkaloan, CEO de Business Mauritius, plaide pour une consolidation budgétaire arrimée à la croissance, des réformes structurelles coordonnées et un partenariat public-privé renforcé, afin de préserver compétitivité, cohésion sociale et soutenabilité environnementale à long terme.

La dette publique frôle aujourd’hui les 90 % du PIB. En tant que représentant du secteur privé, quel regard portez-vous sur la trajectoire budgétaire actuelle et ses risques pour la stabilité économique du pays ?
De la publication du State of the Economy en décembre 2024 à ce jour, deux avancées majeures doivent être reconnues. Il y a, d’abord, le relèvement de l’âge de la pension, décision politiquement courageuse complétée par un comité d’experts pour revoir le système, et ensuite, le maintien de justesse de la note d’investissement de Moody’s.

En janvier 2026, nous avons pris connaissance de la publication de la periodic review de Moody’s, indiquant une avancée de l’indice de force économique (economic strength) ainsi que de l’indice de la solidité budgétaire (fiscal strength). 

Ces signaux sont encourageants. Ils traduisent des efforts réels, notamment en matière de maîtrise des dépenses publiques, y compris des charges sociales. Toutefois, la trajectoire de la dette dépendra largement de la dynamique de croissance en 2026 et des perspectives économiques à moyen terme. La consolidation budgétaire est une composante essentielle, mais elle ne peut être dissociée d’une croissance soutenue et durable.

Jusqu’où cette pression de la dette limite-t-elle, selon vous, la capacité de l’État à soutenir la croissance, l’investissement privé et la protection sociale ?
La pression de la dette pose avant tout la question de l’allocation des ressources à savoir quelles dépenses préserver, lesquelles rationaliser, et quels investissements prioriser pour soutenir durablement la croissance.

Il est impératif que les pressions de court terme ne prennent pas le pas sur la croissance. Si cela se produit, on fragilise précisément ce que l’on cherche à protéger. La croissance n’est pas un élément parmi d’autres. Elle finance les services publics et soutient l’État-providence.

Les leviers de croissance sont aujourd’hui clairement identifiés et largement partagés, tant par le secteur public que privé : amélioration de la facilité de faire des affaires, attractivité pour les investisseurs, efficacité des cadres du travail, modernisation des infrastructures et renforcement de la productivité, entre autres. Maintenant, il nous faut pouvoir traduire ces priorités en réformes concrètes, coordonnées et mesurables dans le temps.

Croissance, investissement privé et protection sociale ne s’opposent pas. Ils se renforcent mutuellement. Pour des projets d’importance nationale, il est d’ailleurs souhaitable de développer davantage de modèles de partenariats public-privé afin d’accueillir des investissements privés là où l’État ne peut intervenir seul. Cela permettrait de soutenir l’investissement sans compromettre l’équilibre budgétaire.

Dans un contexte d’ajustement économique, comment le secteur privé peut-il contribuer à l’effort national sans compromettre sa propre compétitivité ?
Dans une phase d’ajustement, la contribution la plus utile des entreprises est de rester un moteur de création de valeur. Cela signifie continuer à investir, maintenir l’emploi et améliorer la productivité.

On parle souvent de taxation et de redistribution. La taxe additionnelle de la Contribution Sociale Généralisée (CSG) est toujours en vigueur et, depuis 2025, une Fair Share Contribution s’y est également ajoutée.

Dans ce contexte, il est légitime d’analyser dans quelle mesure nous restons attractifs et compétitifs, notamment, par exemple, dans des secteurs comme la finance et les TIC, où les investisseurs ont plusieurs juridictions alternatives.
Néanmoins, il est vrai que les entreprises ont, dans leur grande majorité, démontré leur engagement vers l’intérêt national en acceptant la Fair Share Contribution, avec la compréhension qu’il s’agira d’une mesure temporaire.

Le gouvernement révise l’Environment Act et sollicite les propositions des citoyens et des entreprises. Quelles priorités Business Mauritius souhaite-t-elle voir intégrées dans cette réforme pour concilier développement économique et durabilité environnementale ?
Pour Business Mauritius, la révision de l’Environment Act est une étape essentielle pour moderniser le cadre environnemental et l’aligner sur les ambitions de développement durable du pays. Croissance économique et protection de l’environnement ne sont pas opposées, mais complémentaires.

Nos priorités sont claires, en l’occurrence, un cadre réglementaire prévisible et agile, permettant aux entreprises d’investir avec visibilité dans la transition écologique ; un partenariat public-privé renforcé pour faire face aux risques climatiques ; et des dispositifs, tels que les Zones Écologiquement Sensibles et les Évaluations Environnementales Stratégiques, fondés sur des critères prévisibles, clairs et proportionnés, afin de mieux planifier le développement.

La transition écologique est souvent perçue comme un coût. Comment convaincre les entreprises, notamment les PME, qu’elle peut devenir un levier de compétitivité et non un frein ?
Il faut reconnaître que la transition écologique représente un coût réel, notamment pour les PME. Les investissements peuvent être lourds et les retours incertains. Le rôle des politiques publiques est donc déterminant. Il s’agit de créer un environnement stable et des mécanismes de financement permettant de rendre ces projets viables et bancables.

Dans le même temps, de nombreuses entreprises sont déjà engagées, à travers la sobriété énergétique, la gestion des déchets ou l’économie circulaire. À terme, la transition devient un levier de compétitivité lorsqu’elle réduit les coûts, anticipe les normes internationales et renforce l’attractivité des entreprises.

Le secteur de la construction traverse une phase critique, avec des marges sous forte pression. Craignez-vous une vague de faillites et des pertes d’emploi si la situation perdure ? Quelles mesures urgentes le gouvernement devrait-il envisager pour stabiliser ce secteur clé de l’économie, sans relancer une dépendance excessive à la dépense publique ?
Les premières perspectives pour le secteur en 2026 sont celles d’une croissance modérée dans un environnement fragile ponctué par des risques. Le ralentissement des investissements publics dans les infrastructures, la baisse du rythme de certains projets sociaux et la participation limitée des entreprises locales à de grands projets structurants réduisent l’effet d’entraînement sur l’économie.

Dans le même temps, les coûts restent élevés : intrants importés, taux de change, main-d’œuvre. Et cela dans un contexte de contrats souvent à prix fixe. L’enjeu ici n’est pas de relancer massivement la dépense publique, mais d’agir de manière ciblée, soit d’accélérer l’exécution des projets déjà budgétés, d’assurer la prévisibilité des paiements, de faciliter l’accès aux garanties pour les PME et de favoriser une meilleure participation des entreprises locales aux grands projets.

Le Time-of-Use Tariff marque un tournant dans la politique énergétique. Les grandes entreprises sont-elles prêtes, financièrement et techniquement, à investir massivement dans le solaire et le stockage par batteries ? Ce nouveau mécanisme risque-t-il d’alourdir les coûts d’exploitation et, à terme, d’être répercuté sur les consommateurs ?
Après le Carbon Neutral Industrial Sector Scheme du CEB, puis son extension au secteur TIC-BPO, le Time-of-Use Tariff constitue effectivement une étape supplémentaire dans la bonne direction. Nous accueillons positivement cette évolution, qui envoie un signal clair en faveur d’une gestion plus intelligente et plus efficiente de l’énergie.

De nombreuses grandes entreprises se montrent déjà disposées à investir dans le solaire et, lorsque cela est pertinent, dans le stockage. Il existe une réelle volonté d’avancer.

Cela étant dit, la viabilité de ces investissements dépendra des modalités précises du mécanisme. Les entreprises doivent pouvoir évaluer clairement les retours sur investissement, les conditions techniques et la stabilité du cadre réglementaire.

Si ces paramètres sont bien calibrés, le Time-of-Use Tariff peut devenir un levier de compétitivité et de transition. L’enjeu est ici, comme ailleurs, dans la conception et l’exécution du dispositif qui pourraient aider les entreprises ou créer un risque de hausse des coûts.

Business Mauritius salue la création d’un comité interministériel sur la stratégie portuaire. Concrètement, quelles réformes attendez-vous pour faire du port un véritable moteur de compétitivité régionale ? Comment améliorer la gouvernance portuaire tout en garantissant une collaboration efficace et équilibrée entre secteurs public et privé ?
La création de ce comité est une avancée importante. Le port est un levier stratégique pour une économie ouverte comme la nôtre. Il influence directement la compétitivité de nos exportations, le coût du fret et notre attractivité régionale.
Pour Business Mauritius, trois priorités s’imposent : d’abord, clarifier la gouvernance en distinguant clairement les rôles de régulateur, de asset ownership, et d’opérateur, avec des indicateurs de performance précis et une culture de redevabilité, afin d’améliorer la productivité ; réduire le temps de rotation des navires, accélérer la digitalisation et moderniser les infrastructures pour atteindre des standards internationaux. Enfin, mobiliser capital et expertise à travers des partenariats public-privé structurés, tout en préservant la souveraineté stratégique de l’État.

Si la collaboration entre secteurs public et privé est formalisée, orientée vers les résultats et appuyée par un calendrier clair, le port peut redevenir un véritable moteur de compétitivité régionale.

Business Mauritius met beaucoup d’accent sur le capital humain et les micro-certifications. L’association a d’ailleurs récemment participé à l'atelier national organisé par la Commission de l'enseignement supérieur sur les micro-certifications. Pensez-vous que le système éducatif mauricien est aujourd’hui suffisamment agile pour répondre aux besoins réels du marché du travail ?
Les compétences restent un élément clé pour permettre à Maurice de réaliser ses ambitions de croissance soutenue. Il persiste néanmoins un problème de skills mismatch, que nous avons cherché à tacler sous différentes formes et à travers plusieurs approches.

Les micro-certifications ou micro-credentials constituent à cet égard un outil particulièrement pertinent. Elles permettent d’optimiser l’expérience professionnelle existante, de développer des compétences pointues et immédiatement applicables, et de répondre plus rapidement aux besoins concrets des entreprises.

Il reste également un potentiel encore sous-exploité, notamment chez les jeunes et les femmes. À travers différents projets, qu’il s’agisse de sensibilisation aux violences en milieu professionnel, de réflexion sur les structures de garde d’enfants ou d’un dialogue renforcé avec les jeunes, Business Mauritius travaille à élargir et activer ces réservoirs de talents.

Quant aux avancées dans les technologies de l’IA, il est essentiel de former non seulement nos jeunes, mais l’ensemble de la société aux enjeux et aux usages de l’intelligence artificielle. L’IA est un outil transformateur qui redéfinit les compétences requises dans presque tous les secteurs.

Business Mauritius a contribué aux consultations sur la réforme électorale. Certains estiment que la réforme électorale relève strictement du politique. Pourquoi le secteur privé juge-t-il légitime et nécessaire de s’exprimer sur ce sujet ?
Notre compréhension de la réforme électorale porte sur la manière dont le pays s’organise collectivement, ses institutions électorales, ses processus démocratiques et sa cohésion sociale. À ce titre, elle touche l’ensemble des acteurs nationaux, y compris les entreprises.

La contribution de Business Mauritius s’inscrit dans une démarche apolitique et constructive. Elle porte d’abord sur notre position par rapport au financement des partis politiques. Nous venons aussi rappeler des principes essentiels au développement du pays, notamment la stabilité institutionnelle, l’équité dans la représentation, l’inclusion, ainsi que l’intégrité et l’efficacité des processus électoraux et constitutionnels. 

Le monde des affaires n’a-t-il pas parfois été trop discret sur les questions institutionnelles ? Assiste-t-on à un changement de posture ?
La communauté des affaires s’est toujours exprimée sur les questions institutionnelles dès lors qu’elles touchent à l’intérêt national, à la gouvernance et au développement du pays, même si cela n’a pas toujours été fait sur des plateformes publiques. 

Sur des sujets clés comme le financement des partis politiques, la transparence et l’intégrité des institutions, Business Mauritius a pris position systématiquement, dans un esprit de responsabilité et de dialogue, avec pour objectif de renforcer la confiance et la stabilité institutionnelle.

Lorsque les enjeux touchent au développement économique et à l’intérêt national, Business Mauritius continuera de s’exprimer, en utilisant les canaux et les formats les plus adaptés pour contribuer de manière constructive au débat public.

Entre la Vision 2050, les incertitudes géopolitiques autour de Diego Garcia et les défis internes, êtes-vous réellement confiant dans la capacité de Maurice à se projeter sereinement sur le long terme ? Et à quelles conditions ?
Nous traversons une période complexe, marquée par des incertitudes géopolitiques profondes, des transformations économiques rapides et l’accélération du changement climatique. Plusieurs de nos secteurs traditionnels doivent s’engager dans une refonte structurelle, et l’essor de l’intelligence artificielle, de plus en plus omniprésente, peut donner le sentiment d’un monde en mutation permanente. Mais je crois aussi que nous sommes au seuil de grandes opportunités.

Maurice peut consolider son rôle de plateforme stratégique pour un continent africain dont l’importance économique et géopolitique ne cesse de croître, tout en renforçant ses partenariats traditionnels. Nous pouvons nous positionner comme un petit État insulaire capable de partager son expertise en matière de résilience côtière, de transition énergétique et d’économie circulaire.

Nous pouvons également créer davantage de valeur ajoutée grâce à des compétences pointues, soutenues par une formation adaptée et inclusive, tout en nous ouvrant aux talents étrangers. Nous pouvons, de plus, tirer pleinement parti de l’intelligence artificielle pour accroître notre productivité et notre compétitivité.

Tout cela est possible dans le contexte actuel et avec les moyens dont nous disposons. La clé réside dans l’exécution : une vision claire, portée avec constance, et soutenue par une collaboration public-privé forte et structurée, qui demeure l’un de nos atouts majeurs.

C’est dans les périodes de transition que se révèlent les convictions profondes. Pour Business Mauritius, elles tiennent à nos valeurs : l’indépendance, l’excellence, la responsabilité, et l’esprit de fédération. 

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