Kevin Ramkaloan, CEO de Business Mauritius : «Nous attendons une rigueur dans la mise en œuvre des mesures»
Par
Fabrice Laretif
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Fabrice Laretif
Le CEO de Business Mauritius plaide, dans cet entretien, pour des réformes structurelles, une discipline budgétaire accrue et une mobilisation de l’investissement privé afin de relancer durablement la croissance.
Dans votre mémorandum, vous appelez à remettre la croissance au centre des priorités à travers l’investissement privé plutôt que la dépense publique. À quelques heures de la présentation du Budget, avez-vous le sentiment que le gouvernement a été réceptif à vos propositions et quelles recommandations jugez-vous les plus susceptibles d’être retenues ?
À quelques heures de la présentation du Budget, il est difficile de préjuger des arbitrages qui ont été faits ou des recommandations qui seront retenues. Mais la conviction portée par la communauté des affaires par le biais de notre Budget Memorandum est que Maurice ne pourra sortir durablement de la situation actuelle qu’en renouant avec une croissance fondée sur les réformes et l’investissement. Cela exige une mise en œuvre efficace, une plus grande prévisibilité des politiques publiques et une collaboration renforcée entre les secteurs public et privé.
Nous espérons donc que le Budget engagera dès maintenant les réformes nécessaires pour lever les principaux freins à l’investissement, mobiliser davantage de capitaux privés, préserver la stabilité macroéconomique et replacer le pays sur une trajectoire de croissance plus forte et plus résiliente.
La population attend avant tout des réponses à la cherté de la vie, à l’inflation et à l’érosion du pouvoir d’achat. Comment concilier cette attente sociale avec votre plaidoyer en faveur d’une discipline budgétaire plus stricte et d’une réduction de la dépendance aux dépenses publiques ?
On ne peut pas protéger durablement le pouvoir d’achat par davantage de dépenses publiques. Si la dette continue d’augmenter sans croissance suffisante, elle finira par fragiliser l’économie, alimenter les pressions inflationnistes et peser davantage encore sur les ménages.
Une croissance plus forte améliore nos fondamentaux économiques, soutient la confiance et contribue à stabiliser le taux de change. À l’inverse, un ralentissement, combiné à une perspective négative de Moody’s, peut compromettre les flux de capitaux, accentuer la pression sur la roupie et, dans une économie très dépendante des importations, renchérir le coût de la vie.
Donc, en favorisant la croissance, ce budget peut en fait répondre à l’érosion du pouvoir d’achat tout comme à une discipline budgétaire.
L’autre axe de réponse à l’érosion du pouvoir d’achat passe par la production locale et la substitution aux importations. Nous devons donc parallèlement renforcer cette résilience notamment dans les domaines de l’énergie et, dans une certaine mesure, de la sécurité alimentaire. Mais même ces efforts ne suffiront pas à eux seuls.
Le volet social reste ici bien entendu essentiel. Des mécanismes de soutien, de lutte contre la pauvreté, et le rôle de la responsabilité sociale des entreprises peuvent être renforcés pour accompagner les plus vulnérables, en redonnant, entre autres, la main aux entreprises sur davantage des 2 % de CSR. À noter cependant que les mesures d’accompagnement doivent être ciblées et limitées dans le temps. Elles ne doivent pas nous détourner de la trajectoire de réformes, de discipline budgétaire et de croissance. Plus nous nous en écartons, plus nous prolongeons l’incertitude et nous installons dans une logique de gestion permanente des urgences.
Business Mauritius insiste sur la nécessité de restaurer la confiance des investisseurs grâce à une meilleure exécution des politiques publiques. Au-delà des annonces, quels engagements concrets attendez-vous du gouvernement en matière de mise en œuvre et de redevabilité ?
Au-delà des nouvelles mesures, ce que nous attendons, c’est une rigueur dans la mise en œuvre : des priorités claires, des décisions actées, et un suivi de l’exécution. C’est dans cet esprit que Business Mauritius propose un mécanisme de mise en œuvre public-privé, avec des mandats clairs, des KPIs précis, une capacité de décision et, lorsque nécessaire, des mécanismes d’escalade.
Cette collaboration devra se concentrer sur des priorités stratégiques comme la transformation économique, le port, l’énergie, l’eau, l’intelligence artificielle ou encore la réponse aux crises ; l’objectif étant de renforcer la capacité d’exécution autour de quelques chantiers essentiels.
Il faut se rappeler que ce qui compte pour les investisseurs, c’est d’abord la stabilité des politiques publiques, la transparence dans l’administration fiscale et réglementaire, la résolution rapide des différends, et la preuve que les décisions annoncées se matérialisent. C’est cette discipline d’exécution qui permettra de restaurer durablement la confiance.
Les mesures d’accompagnement doivent être ciblées et limitées dans le temps.
Le FMI, comme plusieurs économistes locaux, estime que Maurice doit accélérer les réformes de productivité, de compétitivité et de diversification économique. Parmi les secteurs que vous identifiez comme stratégiques – énergie, eau, logistique, numérique, santé ou sécurité alimentaire –, lesquels devraient bénéficier d’actions immédiates dès ce budget pour relancer la croissance ?
D’abord, il faut agir sur la compétitivité, qui est une condition transversale de la croissance. Dans notre mémorandum, nous proposons quatorze recommandations sur le Ease of Doing Business et l’attractivité : la simplification du parcours investisseur, la plateforme digitale intégrée, la stabilité fiscale, la résolution plus rapide des différends, et des mesures ciblées pour attirer les talents et les investissements à forte valeur ajoutée.
Deuxième priorité : la productivité. Nous avons fait huit recommandations pour mieux aligner formation, employabilité et besoins des entreprises, notamment un cadre national skills-for-productivity, le repositionnement du HRDC, la modernisation du MITD, et un suivi des résultats au-delà des simples placements.
Troisième priorité : la transformation des secteurs. Le port et la logistique doivent avancer immédiatement, avec une feuille de route d’exécution claire après les annonces déjà faites par le Conseil des ministres sur la manutention du fret. Pour l’énergie, nous faisons six propositions autour de l’accélération du solaire, la biomasse, la modernisation du réseau et des procédures plus rapides. Nous avons aussi fait des propositions sur le sujet de l’eau, notamment pour un cadre d’investissement plus clair.
Finalement, notre Budget Memo contient des recommandations sur le numérique et l’IA, allant des pilotes IA à la gouvernance éthique.
Avec une dette publique en hausse, des prévisions de croissance revues à la baisse et une économie exposée aux chocs externes, certains estiment que la marge de manœuvre de l’État est désormais très limitée. Pensez-vous que le Budget 2026-27 peut encore être un budget de transformation ou doit-il avant tout être un budget de stabilisation et de gestion des risques ?
Je ne pense pas qu’il faille opposer stabilisation et transformation. Dans le contexte actuel, un budget responsable doit faire les deux : stabiliser l’économie, gérer les risques, mais aussi engager les transformations qui permettront justement de réduire notre vulnérabilité demain. Des chantiers comme le port, l’énergie, le skilling, la réhabilitation côtière, l’économie circulaire, les sciences de la vie ou encore l’innovation ne sont pas des projets isolés. Ils répondent à des contraintes très réelles, notamment la logistique, l’énergie, la productivité, la résilience climatique, ou encore la diversification, tout en créant de nouvelles opportunités de croissance.La marge de manœuvre budgétaire est limitée, et nous ne pensons pas que la réponse doive passer par une extension des investissements publics directs.
Le rôle de l’État doit surtout être celui d’un facilitateur : créer le cadre, lever les blocages, sécuriser les règles du jeu, accélérer les autorisations et mobiliser l’investissement privé. C’est à cette condition que le Budget pourra être à la fois un budget de stabilité, de responsabilité fiscale et de transformation.