Kenneth, tailleur de pierres et passionné : des mortiers aux créations familiales
Par
Jean Claude Dedans
Par
Jean Claude Dedans
À contre-courant de la modernité, Kenneth Mounien, 50 ans, perpétue un savoir-faire ancestral menacé de disparition. Tailleur de pierres par passion, il façonne à la main mortiers et pilons d’antan, symboles d’une cuisine mauricienne authentique. Des objets simples, chargés de mémoire, que la technologie ne pourra jamais remplacer.
De loin, à Golden Lane, Pointe-aux-Sables, le vrombissement d’une meuleuse intrigue. On pourrait croire à des maçons découpant des barres de fer pour une dalle ou des fondations. Mais non. Ce bruit rythme les gestes précis d’un tailleur de pierres, en plein travail, « ene casere ross ».
Lorsqu’on le rencontre, il porte un survêtement orange rappelant celui des pompiers français, un tee-shirt trop petit couvrant son visage et sa tête. Emmitouflé comme pour affronter le froid européen, il est chaussé de bottes robustes et porte des gants de soudeur.
Au premier abord, l’échange est timide : Kenneth semble discret, peu habitué à se mettre en avant, encore moins à parler à la presse. Puis il se livre peu à peu et raconte calmement son parcours de maçon-superviseur, fort d’un diplôme en construction du Polytechnique de Flacq et d’une expérience sur de grands chantiers, dont des villas ERS, le bâtiment de la MRA et un projet NHDC dans le Sud en 2015.
Dans son quartier BCBG, on trouve la maison typique de Kenneth. Toutefois, à l’arrière-cour, il n’y a ni jardin ni coin barbecue. À la place, une carrière de pierres brutes et dures, prêtes à être travaillées à coups de masse - un marteau lourd et difficile à manier- et de ciseaux de toutes tailles, pour créer des objets essentiels rappelant l’âge de pierre.
Kenneth fait le tri entre différentes pierres. Il tape des mains sur l’une d’elles, comme un amoureux de cheval sur l’encolure. Il ne lui murmure pas à la pierre, mais c’est le signal. Après avoir serré sa ceinture autour du ventre, il prend sa machette et commence à cogner. La machette est lourde, mais « c’est ce poids-là qui fera la différence », confie-t-il.
« Je peux casser la pierre, mais avec dextérité, sinon celle-ci s’effrite et bonne pour la casse. Une pierre, il faut la chouchouter, la caresser, la taper là où elle peut m’offrir de quoi la travailler et la rendre éternelle », nous dit Kenneth, entre deux coups sur ce mastodonte de pierre franche. L’effort est là, la sueur aussi, mais les gestes restent mécaniques, joués comme sur une partition fragile, où les fissures rendent souvent l’œuvre inutilisable.
Comment abandonner un métier de superviseur si confortable pour un travail épuisant physiquement ? À cause de la pandémie de Covid-19, confie Kenneth. « En 2021, le confinement m’a cloué à la maison, sans aucun revenu, étant indépendant. Un jour, en travaillant une pierre dans ma cour, elle a pris la forme d’un mortier. Je me suis alors dit : pourquoi ne pas en faire mon métier et vendre mes créations sur les réseaux sociaux ? », dit-il.
Avec le temps et la persévérance, Kenneth maîtrise ses outils et transforme les pierres brutes en objets utiles. « Un jour, j’ai vendu un mortier à une Française à Tamarin. Elle a apprécié ses imperfections, comme un vrai travail d’artisan. Grâce à elle, j’ai reçu d’autres commandes d’expatriés, dont un qui voulait un mortier parfaitement fini. C’est là que j’ai décidé de devenir tailleur de pierres, créant des mortiers, des roches curry, entre autres », explique-t-il.
Kenneth se rend à Balaclava, dans le Nord, pour s’approvisionner en pierres dures extraites à l’aide d’un JCB, vendues à la pièce et surtout réservées aux gros entrepreneurs pour des projets ERS ou des murs de clôture. Toutefois, mais il parvient malgré tout à se tailler sa part et à gagner sa vie, sans être plus pauvre qu’avant.
Kenneth s’adapte aux besoins de ses clients : « Pour ceux qui vivent en appartement, une roche curry normale serait trop encombrante. J’en fabrique donc en format A4, parfait pour la cuisine. Les Asiatiques adorent écraser leurs épices - massala, chutney coco à la menthe, tamarin, ail, piment - sur une roche curry ou dans un mortier bien de chez nous ». Les prix restent très abordables, car Kenneth refuse de pratiquer des tarifs exorbitants pour que chacun puisse en profiter.
Père de deux fils - Jérémie, 23 ans, graphic designer, et Julien, 21 ans, professeur de piano et jazz au Conservatoire François-Mitterrand - Kenneth peut compter sur son épouse Aurore, qui gère le marketing des créations en pierre sur les réseaux sociaux. « Je fais vivre ma famille du mieux que je peux, et je suis heureux quand je tiens ma machette et mes outils : ce sont eux ma vraie passion », conclut-il.