Kee Chong Li Kwong Wing, économiste : «Ce Budget sera plus qu’un exercice financier : ce sera un test de leadership»
Par
Christina Vilbrin
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Christina Vilbrin
Restaurer la confiance : voilà, selon Kee Chong Li Kwong Wing, le véritable test du prochain Budget. Car sans confiance dans la gestion de l’État, prévient-il, il n’y aura « ni investissement durable, ni croissance soutenue, ni justice sociale viable ». Dans un contexte où la dette s’alourdit, où les déficits persistent et où les attentes sociales ne cessent de croître, le gouvernement devra prouver que son « Budget responsable » ne sera pas qu’un slogan de plus, met en garde l’économiste.
Le Budget sera présenté le même jour que la signature annoncée d’un accord de paix entre les États-Unis et l’Iran. Dans quelle mesure cet événement géopolitique pourrait-il améliorer les perspectives économiques internationales et offrir davantage de marge de manœuvre au gouvernement ?
Une détente au Moyen-Orient serait évidemment positive. Une baisse des prix du pétrole réduirait notre facture énergétique, allégerait les pressions inflationnistes et offrirait un certain répit aux ménages, ainsi qu’un peu plus de marge de manœuvre au gouvernement.
Mais Maurice doit cesser de croire au salut par un Deus ex machina, un facteur providentiel. Hier, c’étaient les préférences commerciales européennes. Ensuite, nous avons largement compté sur le soutien de l’Inde. Aujourd’hui, certains misent sur la manne des Chagos, au point d’avoir inscrit dans les projections budgétaires quelque Rs 10 milliards de recettes annuelles fondées sur des hypothèses encore incertaines, ce qui soulève de sérieuses questions de prudence budgétaire, sinon de manipulation artificielle de notre déficit budgétaire. Demain, ce seront peut-être d’hypothétiques richesses marines. Aujourd’hui encore, ce serait la paix au Moyen-Orient. C’est une illusion. Un soulagement conjoncturel ne remplace pas une solution structurelle.
La véritable marge de manœuvre du gouvernement ne viendra ni de Washington ni de Téhéran, ni de Londres ni de New Delhi. Elle viendra de sa capacité à restaurer la confiance. Notre principal problème n’est pas le manque de capital, mais le manque de confiance. Les investisseurs attendent de la cohérence. Les citoyens attendent des résultats. Tous attendent davantage de transparence, de méritocratie, de discipline budgétaire et une vision claire de l’avenir. Une paix durable au Moyen-Orient peut nous offrir un vent favorable. Mais aucun bon vent ne peut sauver un navire qui manque de cap et de leadership capable de tenir la barre et de le conduire à bon port.
Il faut distinguer discipline budgétaire et austérité. La solution ne peut pas être de faire porter l’essentiel de l’ajustement sur les consommateurs.»
De nombreux observateurs économiques redoutent un Budget marqué par des mesures d’austérité, voire une hausse de la TVA. Ces inquiétudes vous paraissent-elles fondées ?
Ces inquiétudes sont compréhensibles, mais il faut éviter les caricatures. On ne peut pas continuer à faire du management of public opinion en haussant les enchères pour finalement ne rien faire. Maurice ne peut pas continuer à vivre durablement au-dessus de ses moyens, avec une dette publique élevée, des déficits persistants et des engagements sociaux qui augmentent plus vite que la richesse nationale. Un effort de redressement budgétaire est donc inévitable.
Toutefois il faut distinguer discipline budgétaire et austérité. La solution ne peut pas être de faire porter l’essentiel de l’ajustement sur les consommateurs. Toute hausse de la TVA ou des taxes indirectes sur la consommation frappe d’abord les ménages modestes et la classe moyenne, car ceux-ci consacrent la quasi-totalité de leurs revenus à la consommation courante. En pratique, une taxe sur la consommation est toujours une taxe lourde pour les pauvres.
Avant de demander davantage de sacrifices à la population, l’État doit d’abord balayer devant sa porte. La priorité devrait être la réduction du gaspillage, des dépenses improductives, des privilèges et des inefficacités dans le secteur public, ainsi que l’élimination du népotisme et du copinage ambiants. Le véritable enjeu du Budget n’est pas de savoir combien taxer davantage, mais comment dépenser mieux pour restaurer la confiance, relancer la croissance et protéger les plus vulnérables.
Une paix durable au Moyen-Orient peut nous offrir un vent favorable. Mais aucun bon vent ne peut sauver un navire qui manque de cap et de leadership capable de tenir la barre et de le conduire à bon port.»
Le précédent Budget avait été marqué par la réforme des pensions, qui avait suscité une vive contestation au sein de la population. Pensez-vous que le gouvernement pourrait à nouveau s’attaquer à certains acquis de l’État-providence pour rééquilibrer les finances publiques ?
Après la réforme des pensions, le gouvernement sait qu’il marche désormais sur un terrain miné. Durant la campagne électorale, il a largement entretenu l’idée qu’il était possible de préserver, voire d’étendre, les acquis sociaux tout en améliorant le pouvoir d’achat. Beaucoup de citoyens ont considéré ces engagements comme un véritable contrat moral avec l’électorat. Aujourd’hui, confronté à une réalité qu’il aurait dû connaître, le gouvernement déchante.
La question n’est donc plus de savoir s’il faut ajuster certaines politiques, mais comment le faire sans perdre toute crédibilité. Or, le gouvernement a lui-même placé la barre très haut en promettant un « Budget responsable ». Il doit maintenant démontrer que cette responsabilité ne signifie ni austérité aveugle ni reniement de ses engagements, mais vérité, transparence et courage dans les choix à effectuer.
Les indicateurs économiques sont loin d’être au vert et le gouvernement actuel continue d’imputer une partie des difficultés à l’héritage légué par l’ancien régime. Cet argument est-il encore recevable ?
Il est parfaitement légitime qu’un nouveau gouvernement évoque l’héritage reçu pour expliquer certaines difficultés. Personne ne conteste que les finances publiques, la dette et plusieurs équilibres économiques se sont détériorés au fil des années. Mais cet argument perd progressivement de sa force. Le Premier ministre n’est ni un novice ni un nouveau venu. Après trois mandats à la tête du pays, il connaissait parfaitement l’état réel des finances publiques lorsqu’il a sollicité un mandat massif de la population.
Aujourd’hui, les Mauriciens attendent moins des explications que des résultats. Venir demander deux mandats supplémentaires ou modifier la Constitution pour devenir un Président doté de pouvoirs élargis afin de redresser la barre relève du ridicule. Le gouvernement a été élu pour redresser le pays, restaurer la confiance et relancer l’économie. S’il n’y parvient pas, le débat ne portera plus sur l’héritage laissé par ses prédécesseurs, mais sur sa propre capacité à exercer un leadership efficace face aux défis du moment.
Avant de demander davantage de sacrifices à la population, l’État doit d’abord balayer devant sa porte.»
Quelles devraient être les priorités du Budget pour relancer la croissance, soutenir le pouvoir d’achat et restaurer la confiance chez les investisseurs ?
La priorité absolue du Budget doit être de restaurer la confiance. Maurice ne souffre pas seulement d’un déficit budgétaire ou d’un ralentissement économique ; elle souffre également d’un déficit de crédibilité. Sans confiance dans la gestion de l’État, il n’y aura ni investissement durable, ni croissance soutenue, ni justice sociale viable. Avant de parler de nouvelles dépenses ou de nouveaux projets, le gouvernement doit démontrer qu’il est prêt à gouverner avec rigueur, en sacralisant le value for money et la transparence la plus complète.
Cela passe d’abord par une Fiscal Responsibility Act imposant des règles budgétaires strictes sur la dette, le déficit et les engagements futurs de l’État, sous la surveillance d’un Independent Fiscal Council protégé par la Constitution et doté de véritables pouvoirs d’enquête et de contrôle. Les finances publiques ne peuvent plus dépendre uniquement de la volonté du gouvernement du jour ; elles doivent être encadrées par des règles claires et contraignantes.
Ensuite, il faut mettre fin à la culture de l’impunité à travers une Public Accountability Act, la protection effective des lanceurs d’alerte, une révision des lois qui protègent excessivement le secret administratif, une Freedom of Information Act et un droit de recours collectif dans l’intérêt public. L’argent public appartient aux citoyens ; ceux-ci doivent pouvoir savoir comment il est utilisé et demander des comptes lorsque des abus sont commis, avec la possibilité de révoquer les ministres responsables.
La méritocratie doit redevenir la règle grâce à une commission constitutionnelle indépendante chargée des nominations aux postes stratégiques de l’État et des organismes publics. Enfin, il faut introduire une Public Interest Class Action, afin que les citoyens, consommateurs, contribuables ou groupes lésés puissent saisir la justice lorsqu’une décision publique cause un préjudice collectif. Cela renforcerait le contrôle démocratique et obligerait l’État à agir avec davantage de rigueur.
Ce n’est qu’après avoir construit cette architecture de confiance que le gouvernement pourra relancer durablement la croissance, soutenir le pouvoir d’achat et attirer les investisseurs. Sans transparence ni bonne gouvernance, aucune stratégie économique ne pourra réussir durablement.
Le Premier ministre ne pourra plus longtemps invoquer l’héritage du passé… Le temps des excuses s’achève. Celui des résultats commence.»
La scène politique est en pleine effervescence. Plusieurs députés de la majorité expriment ouvertement leur mécontentement face à certaines décisions gouvernementales. Un remaniement ministériel après le Budget est d’ailleurs évoqué. Pourrait-il redonner un nouvel élan à l’action gouvernementale ?
Au fond, le débat n’est plus de savoir s’il faut changer quelques ministres, mais s’il faut changer une manière de gouverner. Maurice est arrivé à un moment de vérité. La dette augmente plus vite que la richesse nationale, la croissance ralentit, la productivité stagne, le pouvoir d’achat s’érode et la confiance s’affaiblit. On ne résoudra pas ces problèmes avec davantage de promesses ou davantage de gestion au jour le jour. Il faut une rupture dans la gouvernance, les priorités et l’ambition nationale.
Le Premier ministre ne pourra plus longtemps invoquer l’héritage du passé. Après trois mandats à la tête du pays et un mandat populaire exceptionnel, l’heure des explications touche à sa fin. L’histoire le jugera non sur les problèmes qu’il a dénoncés, mais sur les solutions qu’il aura apportées. Ce Budget sera donc plus qu’un exercice financier : ce sera un test de leadership. Maurice a besoin d’un sursaut. La question est désormais simple : ce gouvernement est-il capable de conduire la transformation du pays ou se contentera-t-il d’administrer son déclin ? Le temps des excuses s’achève. Celui des résultats commence.