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Kadress Pillay : «Des forces occultes entravent une véritable réforme de l’éducation»

À 75 ans, Kadress Pillay fait son comeback politique. Un retour sous la bannière du Mouvement militant mauricien, après avoir servi successivement au sein du Mouvement socialiste militant et du Parti Travailliste. La politique, l’éducation et la bonne gouvernance sont les principaux sujets abordés lors de cet entretien.

« J’envisageais de lancer un parti politique avec des jeunes et des gens d’expérience »

Un comeback politique à 75  ans. Ne craignez-vous pas d’être considéré comme un dinosaure politique ?
Non. Je considère que la politique est une culmination de l’école de la vie. En Inde et en Chine, les gens ne sont pas bêtes d’opter pour des gens d’un certain âge. Les plus jeunes sont certes remplis d’ambition et de diplômes, mais ont très peu d’expérience politique. Si ou get otour de ou, ou pou trouv bann zen kinn leve kouma pima sek, apre ki zot for finn ale.

Doit-on comprendre que vous n’êtes pas pour le renouvellement de la classe politique ?
Au contraire, j’estime que ma présence est une somme d’expérience pour les jeunes, que ce soit en tant que premier directeur de l’audit mauricien ou en tant que ministre de l’Industrie, de l’Éducation et de la Santé, entre autres.

Un frottement avec les jeunes permet un échange et une dialectique relationnelle. Ma présence permet de transmettre aux jeunes les valeurs profondes, tout en donnant un coup de main à la direction du Mouvement militant mauricien (MMM) pour revoir certaines structures politiques. Je considère que l’Electoral representative democracy has run out of breath. Il suffit de constater la qualité des débats à l’Assemblée nationale. Ce n’est pas moi, mais la population qui le dit : « Get sa bann grimas dan parlman la ! »

« Si ou get otour de ou, ou pou trouv bann zen kinn leve kouma pima sek, apre ki zot for finn ale »

Vous observez donc un appauvrissement du niveau des débats des élus…
Absolument ! La majorité des discours d’aujourd’hui font pitié à entendre. Allez consulter le Hansard d’il y a 30 ou 40 ans, soit les interventions de sir Seewoosagur Ramgoolam, sir Kher Jagatsing et Kader Bayat. Ou encore, celles de Swaley Kasenally et Jean Claude de l’Estrac. Ce sont des gens qui faisaient honneur à l’Assemblée nationale. Azordi get sa parlman la kinn vini.

Ne vous engagez-vous pas dans un cul-de-sac politique, en optant pour le MMM, qui ne dispose plus de dépôt fixe et qui a choisi l’option, dite suicidaire, d’aller seul aux prochaines élections ?
Le plus important, c’est l’engagement, peu importe le résultat. Je me suis engagé, car je passais mon temps à lire et à écrire à la maison, tout en passant du temps avec mes petits-enfants. Je considère que c’est l’occasion pour moi de mettre à profit mon expérience acquise jusqu’ici et tout ce que j’apprends de l’expérience des autres, du moins, en faveur de la direction du MMM.

Votre choix du MMM surprend plus d’un, car vous étiez une des bêtes noires du MMM dans les années 80, avec le sobriquet de poupée taïwanaise. Quand a eu lieu le dégel ?
Il ne faut pas personnaliser les combats politiques. Personnaliser un combat politique, c’est rabaisser celui-ci au niveau animal. À ce jour, je ne vois en personne, avec qui j’ai croisé le fer sur le plan politique dans le passé, un ennemi. Navin Ramgoolam, par exemple, est à mon avis quelqu’un de korek. Je ne connais pas tellement Pravind Jugnauth, mais j’ai toujours eu une admiration pour Anerood Jugnauth. J’éprouve aussi toujours du respect pour certaines personnes au Parti Travailliste que j’ai côtoyées. D’où mon conseil aux jeunes : surtout ne pas faire d’un adversaire politique, un ennemi.

« Une surpolitisation de la fonction publique est à l’origine de l’affaiblissement de la Public Accountability »

Après le MSM et le PTr, le MMM était un des partis restants que vous pouviez intégrer ?
Pas nécessairement. Car j’envisageais de lancer un parti politique avec des jeunes et des gens d’expérience. Mais au final, j’ai vu que la plate-forme du MMM n’était pas différente de ce que je voulais mettre sur pied. Par exemple, je prône une société juste, où l’éducation est incontournable. Mais quelle éducation ? Certainement pas celle de l’élitisme, même si je n’ai rien contre l’élite. La réforme de l’éducation que j’ai proposée il y a une vingtaine d’années doit, certes, être revue, mais tous ceux qui s’y sont essayés ont échoué.

À quoi attribuez-vous cet échec ?
À des forces occultes. Il y a une guerre de classes sournoise contre une véritable réforme de l’éducation. Je dois dire que, même si Steven Obeegadoo ne fait plus partie du MMM, il a néanmoins fait un travail formidable. Lorsque mon plan n’a pas marché, Steven Obeegadoo, de manière très intelligente, a repris quelques grandes idées de ce plan, tout en y apportant ses propres originalités. Le MMM a une volonté de réforme. De plus, après 50 ans, notre système politique, économique et administratif ne peut rester le même. Je pose la question : qui des partis actuels a la volonté de changer cela ? D’ailleurs, la réforme de Leela Devi Dookun-Lutchoomun est une réforme more of the same.

Comment accueillez-vous la décision du PM de rendre l’éducation tertiaire gratuite ?
Je suis totalement d’accord. Je connais beaucoup de personnes dans ma famille qui ont des difficultés à réunir Rs 40 000 à Rs 50 000 pour payer les frais universitaires de leurs enfants. Cependant, ayant vécu le cafouillage de 1977, lorsque l’éducation secondaire gratuite avait été introduite, si je peux me permettre de donner un conseil au gouvernement, c’est de bien regarder où il met le pied. Les implications de cette décision sont profondes positivement, mais peuvent se révéler catastrophiques négativement.

« Notre système démocratique et parlementaire est à bout de souffle »

Mais le plus important, c’est la gratuité, n’est-ce pas ?
Certainement. Car nombreux sont les étudiants pauvres qui ont complété le Higher School Certificate, mais ne peuvent poursuivre leurs études. Ils doivent se contenter d’un travail moins rémunérateur. C’est donc une occasion à saisir pour eux.

Pensez-vous que le « Primary School Achievement Certificate » a réduit la pression sur les enfants ?
Absolument pas. Je suis catégorique là-dessus : rien n’a changé en termes de pression. Je discute avec les parents. Ce sont toujours les mêmes gros cartables sur le dos de ces enfants. C’est toujours la même pression sur les parents tous les matins pour accompagner leurs enfants jusqu’à l’arrêt d’autobus. Malheureusement, tous ces changements dans l’éducation n’apportent rien, car on se focalise sur le process, tout en omettant la philosophie derrière cette réforme éducative.

Pourquoi aucun gouver-nement n’arrive-t-il pas à éliminer pour de bon les leçons particulières ?
La réponse n’est pas black and white. D’un côté, il n’y a aucune volonté politique pour mettre un frein à cela. Ceux qui sont au pouvoir pensent, avant tout, au nombre de votes qu’ils vont obtenir, s’ils se mettent à dos les enseignants qui dispensent ces leçons de manière commerciale. Je dois souligner que je n’ai rien contre les leçons particulières, du moment que c’est structuré et que ce n’est pas commercial.

À un moment donné, d’ailleurs, soit lorsque j’étais ministre de l’Éducation, j’ai empêché que des leçons particulières ne soient dispensées dans les écoles, car cela donnait l’impression que le gouvernement avait accepté que ces cours fassent partie du système. Il a suffi que j’ai eu le dos tourné, soit lorsque j’étais en voyage en Inde, pour que l’acting minister d’alors obtienne des instructions pour révoquer cette décision. La preuve qu’il n’y a pas de volonté politique.

De l’autre côté, les parents sont aussi rentrés dans une routine de leçons particulières, car ils considèrent que ce que leurs enfants apprennent à l’école ne suffit pas. We are creatures of habit. Un autre facteur qui contribue à ce phénomène, c’est que les parents doivent souvent faire des heures supplémentaires et travailler jusqu’à des heures tardives, afin de pouvoir joindre les deux bouts. Ils préfèrent ainsi que l’enfant prennent des leçons particulières, au lieu de s’asseoir à la maison avec un smartphone.

Vous étiez directeur de l’audit. Comment expliquez-vous que chaque année, le rapport fustige les gaspillages et manquements dans les ministères, sans qu’il n’y ait d’action concrète pour les éliminer ?
Me soumettant à votre analyse personnelle, je vais dire que le mal est profond. Dans tout système moderne de gouvernance nationale, il y a l’État, le Rule of law et la democratic accountability. Et c’est de ce dernier qu’on parle. Ce qui se passe est un mal que nous appelons democratic disease syndrome.

Petit à petit, avec la faillite de la gouvernance nationale et de la démocratie, il y a eu un affaiblissement des institutions. Et dans la perception populaire, c’est que le bureau de l’audit est sujet à l’usure. Or, ni le directeur ni le personnel du bureau de l’audit ne sont à blâmer. Cette maladie afflige nos parlementaires, qui ne prennent pas avec sérieux les observations du bureau de l’audit, car ils risqueraient de perdre leur ticket pour les prochaines élections, s’ils ouvraient trop grande leur bouche. Le Public Accounts Committee est aussi dépassé. C’est pourquoi je dis qu’il s’agit d’un signe que notre système démocratique et parlementaire est à bout de souffle.

Nous parlons, depuis au moins une décennie, de bonne gouvernance. Est-ce que le rapport de l’audit ne viendrait pas montrer que c’est resté uniquement au stade du discours et que cela ne se traduit pas dans la réalité ?
C’est une vérité que, lorsque le directeur de l’audit ramène certains manquements à la surface, vous voyez un signe négatif au niveau de la gestion financière dans la fonction publique. Je pense que c’est une surpolitisation du service qui est à l’origine de cet affaiblissement de la Public Accountability dans le pays.

N’est-il pas nécessaire d’avoir une ligne de démarcation entre le ministre et les fonctionnaires ?
Sur papier, cette démarcation existe. Elle est dans la Constitution. Les juges sont très protégés par la Constitution. « DPP mem si ti ena pou bouze, depi lontan ti pou fini bouz li la ! » Mais il est intouchable. C’est le cas aussi pour le directeur de l’audit. En 1980, Harold Walter avait demandé qu’on me mette à la porte, du temps où j’étais directeur de l’audit. « Me monn bouz fix. » Et surtout, je ne suis pas revenu sur ce que j’avais écrit. Donc sur papier, cette démarcation existe.

Mais dans une société comme la nôtre, petite et où tout le monde connaît tout le monde, où les juges côtoient les politiciens dans les mariages, où le commissaire de police rencontre des politiciens lors des funérailles, etc., il y a une symbiose qui se développe et qui n’est pas nécessairement évidente. Cela demande un effort extraordinaire pour essayer de préserver cette démarcation, dont Montesquieu parle souvent de la réussite de la Western Democracy. Il n’y a aucun moyen dans notre société pour empêcher ce overlapping entre ces trois grandes institutions.

Pour terminer, allez-vous être candidat aux prochaines élections ?
Ce choix-là, je l’ai dit aux membres du parti et surtout au leader Paul Bérenger, c’est à eux de le faire. En ce moment, je fais partie d’un comité ad hoc mis sur pied en réponse à la décision du gouvernement de rendre l’éducation tertiaire gratuite. Je me concentre pour l’instant dessus. Étant un grand fan de Manchester United, je vais reprendre les propos du nouvel entraîneur de l’équipe, Ole Gunnar Solksjaer : « One match at a time. »

Dans quelle circonscription préfériez-vous être candidat ?
Je vais vous faire rire. J’ai trois chiffres fétiches : 8, 1 et 18. Pour des raisons personnelles, j’inclurai le 11 également, mais les trois premiers restent mes préférés. Mais pour ce qui est des circonscriptions, je n’ai aucune préférence. Je suis disposé à servir l’électorat, peu importe la circonscription.