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Justin Yong, 17 ans : il a transformé un jeu de récré en club au RCPL

Par Sara Lutchman
Publié le: 3 May 2026 à 18:05
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justin
Justin Yong et Kaushik Boodhoo se mesurent autour de la table de bras de fer.

À 17 ans, élève au collège Royal de Port-Louis (RCPL), Justin Yong a créé de toutes pièces le premier club scolaire de bras de fer à Maurice. Pas par hasard, par obstination. Et par une capacité à rassembler les autres qu’on n’attend pas forcément à cet âge.

Tout commence par une image venue du Canada. Son frère, là-bas, pratique le bras de fer dans un cadre structuré : entraînements réguliers, compétitions organisées, une communauté de pratiquants qui se retrouvent autour de tables réglementaires. La discipline y est reconnue, encadrée, prise au sérieux. Justin regarde depuis Maurice, et quelque chose se fixe en lui. Pas de l’envie. De la détermination.

Dans les établissements scolaires, le bras de fer est au mieux une improvisation entre amis dans une cour de récréation. Aucun club, aucun encadrement, aucune table réglementaire. Justin intègre le RCPL en 2024 et voit ce vide non pas comme un obstacle, mais comme une page blanche. « Mon objectif n’était pas seulement de créer un club dans mon collège, mais de poser les bases pour que d’autres écoles puissent suivre. » 

Avant tout, une mise au point. Le bras de fer n’est pas un concours de force brute entre deux types qui se toisent. C’est une discipline à part entière, exigeante, proche dans son esprit d’un art martial. Il y a des positions codifiées, des angles précis, un placement minutieux du poignet, de l’épaule, du tronc. Des stratégies opposées qui se lisent en une fraction de seconde : attaquer d’entrée pour surprendre, ou absorber la pression adverse et laisser l’autre s’épuiser. Forcer vers le haut pour déstabiliser, ou tirer vers soi pour casser l’équilibre. 

Et surtout, une maîtrise de soi que les muscles seuls ne donnent pas : rester lucide quand les bras brûlent, gérer l’effort sur la durée, ne pas céder à la panique dans les secondes décisives. « Ce n’est pas uniquement une question de force brute. Il y a de la technique, de la discipline et du contrôle. Le respect de l’adversaire, la maîtrise de soi, la gestion de l’effort… autant de valeurs que ce sport transmet naturellement. »

Dans un contexte scolaire, ces dimensions prennent un relief particulier. Elles complètent ce que la classe enseigne : la rigueur, la concentration, la capacité à encaisser et à rebondir. C’est précisément cela qui convainc Justin, bien avant qu’il ne songe à créer quoi que ce soit : non pas la victoire pour la victoire, mais ce que la pratique régulière construit chez celui qui s’y consacre.

Ce que Justin découvre rapidement, c’est que créer un club est moins une question de sport qu’une question de personnes. Il faut convaincre la direction – expliquer, rassurer, démontrer que le projet est sérieux et que la sécurité des élèves est au cœur du dispositif. Il faut définir des règles d’entraînement, trouver un encadrement compétent, structurer une activité qui n’a aucun précédent dans le cadre scolaire mauricien. Il faut, surtout, rassembler les gens autour d’une idée commune, et le faire avec suffisamment de conviction pour que l’idée devienne réelle.

Une cohésion renforcée

« J’ai compris que pour concrétiser ce projet, il fallait prendre des initiatives. » Ce qu’il développe en parallèle du sport, ce sont des compétences qu’on ne trouve pas dans les manuels scolaires : l’organisation, la communication, la mobilisation. Une démarche entrepreneuriale, menée à 17 ans, depuis les couloirs d’un collège.

La rectrice, Lakshmi Bisnauthsing-Ramsurrun, et la Senior Educator Michaela Chan écoutent, questionnent, puis accordent leur confiance. Javed Bhunnoo, président de l’Arm Wrestling Organisation de Maurice, rejoint le projet, l’accompagne et sera présent le jour de l’inauguration. Le cadre institutionnel tient, ce qui n’était pas acquis d’avance pour une activité aussi inédite.

Reste l’équipement. Une table professionnelle de bras de fer n’est pas le genre d’objet qui traîne dans un gymnase mauricien. Sa conception même exige coordination, ressources et savoir-faire. Plutôt que d’attendre un financement tombé de nulle part, Justin mobilise. Avec le Student Council et les « prefects », une levée de fonds interne est organisée, structurée, sérieuse, menée tambour battant. En une semaine, plus de cent élèves mettent la main à la poche. Environ Rs 9 000 sont réunies. Monsieur Guillaume prend en charge la fabrication. La table est construite, installée. « La table n’appartient pas à une personne, mais à l’école. C’est un investissement pour les générations futures. »

Cent élèves qui contribuent, c’est cent élèves qui ont une raison de se sentir concernés par ce qui se passera autour de cette table. Le projet cesse d’être celui de Justin : il devient celui de l’école. « Ce processus a renforcé la cohésion entre les élèves. Tout le monde s’est senti impliqué. » Au-delà du sport, c’est un projet humain qui prend forme.

Le RCPL Arm Wrestling Club est officiellement lancé lors de la Journée mondiale du bras de fer. Une coïncidence de calendrier, mais qui ancre l’initiative dans quelque chose de plus large qu’un collège de Port-Louis. « Cela a donné une dimension particulière à notre initiative. » En s’inscrivant dans une dynamique internationale, même modestement, même à l’échelle d’une seule salle, le projet gagne en légitimité. Le message est lisible : ce qui naît ici n’est pas isolé.

Ce qui vient

Les entraînements démarrent. Des élèves découvrent que leur corps peut faire des choses qu’ils ne soupçonnaient pas. Des adversaires se respectent parce que la table impose sa propre cérémonie : on ne se bat pas autour d’elle, on s’y mesure. La technique s’apprend, les réflexes se construisent, la discipline s’installe.

Les projets à court terme : structurer les séances, former les membres, garantir un encadrement fondé sur la sécurité et la progression. À plus long terme, la vision est explicite : des compétitions intercollèges, d’autres clubs dans d’autres établissements, un sport qui gagne enfin en crédibilité à l’échelle nationale. « Le bras de fer peut se développer, surtout chez les jeunes. Avec davantage de visibilité et des initiatives structurées, ce sport pourrait transformer en profondeur le paysage sportif scolaire mauricien. »

Et si d’autres élèves, dans d’autres collèges, ont une idée qui leur semble trop grande pour eux ? Justin leur adresse une ligne, dite simplement : « Poursuivez votre passion avec sérieux et persévérance. » Derrière chaque projet réussi, il y a du temps, des efforts, et beaucoup de détermination. Ce projet-là ne fait pas exception. « Le fait que cela ait été réalisé montre que c’est possible. »

Il a 17 ans. La table est là, dans une salle du RCPL, achetée à cent mains, construite par Monsieur Guillaume, inaugurée un jour de fête mondiale. Le reste commence maintenant.

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