Journée mondiale de sensibilisation à la maltraitance des personnes âgées ce lundi : quand il n’est plus possible d’habiter seul chez soi
Par
Le Défi Quotidien
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La maltraitance des personnes âgées peut prendre la forme de l’isolement, de la négligence, de l’abandon affectif et d’un manque d’accompagnement. Dans le cadre de la Journée mondiale de sensibilisation à la maltraitance des personnes âgées, le 15 juin, constat de la situation des personnes âgées.
Maurice compte plus de 303 000 habitants âgés de 60 ans et plus. Face à cette évolution démographique, de nombreuses familles se retrouvent confrontées à une question souvent douloureuse : comment prendre soin d’un parent vieillissant lorsque les contraintes professionnelles, l’éloignement géographique, les problèmes de santé ou le manque de disponibilité rendent l’accompagnement quotidien difficile ?
Dans ce contexte, le recours aux maisons de retraite progresse. Le pays compte désormais 79 établissements accueillant des personnes âgées, dont 57 maisons de retraite privées et 22 institutions caritatives soutenues par l’État.
Derrière ces chiffres se cachent des histoires humaines complexes, dictées par une même préoccupation : garantir la sécurité et le bien-être d’un proche devenu vulnérable.
Le vieillissement de la population mauricienne s’accompagne d’une transformation des modèles familiaux.
Les familles sont moins nombreuses, les enfants vivent parfois à l’étranger ou dans une autre région du pays, tandis que les obligations professionnelles réduisent le temps disponible pour accompagner un parent âgé. Dans le même temps, l’allongement de l’espérance de vie accroît les besoins en soins, en surveillance et en assistance quotidienne.
Les conséquences sont multiples. De plus en plus de personnes âgées vivent seules. D’autres sont confrontées à la solitude après le décès d’un conjoint. Certaines continuent à habiter leur domicile, mais avec des difficultés croissantes liées à la santé, à la mobilité ou à la perte progressive de leurs repères.
Pour les spécialistes du vieillissement, cette évolution constitue un véritable enjeu de société.
Le maintien à domicile demeure le souhait de nombreux seniors. Leur maison représente souvent bien plus qu’un simple lieu de résidence : elle est le symbole d’une vie entière, de souvenirs familiaux et d’un sentiment de sécurité.
Mais lorsque l’autonomie diminue, que les maladies chroniques s’installent ou que les risques d’accident augmentent, rester seul chez soi peut devenir une source d’inquiétude pour les proches.
Les besoins ne concernent pas uniquement les soins médicaux. Ils touchent également les gestes du quotidien : faire ses courses, se rendre à un rendez-vous médical, effectuer des démarches administratives ou simplement bénéficier d’une présence rassurante.
À mesure que la population vieillit, les besoins d’accompagnement augmentent eux aussi.
La Journée mondiale de sensibilisation à la maltraitance des personnes âgées vise justement à attirer l’attention sur des formes de vulnérabilité souvent moins visibles. L’isolement social en fait partie.
Privée de contacts réguliers, d’activités ou de soutien affectif, une personne âgée peut progressivement perdre ses repères, voir sa santé mentale se détériorer et développer un sentiment d’abandon.
Cette réalité est particulièrement préoccupante lorsque des troubles cognitifs apparaissent.
Certaines personnes âgées vivant seules ne sont plus en mesure d’assurer leur propre sécurité. Elles oublient de s’alimenter correctement, de prendre leurs médicaments ou de fermer leur domicile. D’autres s’exposent à des risques d’accidents ou d’errance.
Pour les acteurs de terrain, la vigilance du voisinage, des associations et de la communauté est essentielle afin d’identifier rapidement les situations préoccupantes.
La lutte contre la maltraitance passe donc aussi par le maintien du lien social.
Face à ces défis, les maisons de retraite apparaissent pour beaucoup comme une solution pragmatique.
Le gouvernement a renforcé son soutien aux institutions accueillant des personnes âgées. Dans le Budget 2025-2026, la subvention journalière accordée aux établissements caritatifs hébergeant des seniors est passée de Rs 295 à Rs 500 par résident. D’autre part, Rs 126,3 millions ont été accordées à vingt-et-un établissements caritatifs pour l’exercice financier 2025-2026.
L’objectif est de permettre à ces structures de mieux répondre à une demande appelée à croître au cours des prochaines années.
Cependant, l’enjeu ne se limite pas à l’hébergement.
Les spécialistes insistent sur la nécessité de développer des établissements capables d’offrir une véritable qualité de vie : activités physiques, loisirs, sorties, stimulation intellectuelle, accompagnement psychologique et interactions sociales.
Car une maison de retraite ne doit pas seulement protéger. Elle doit aussi permettre aux résidents de continuer à vivre pleinement.
Pour les familles, la décision de placer un parent dans une maison de retraite demeure souvent l’une des plus difficiles à prendre.
Elle s’accompagne parfois d’un sentiment de culpabilité, même lorsque cette solution apparaît comme la plus raisonnable.
Pour les personnes âgées elles-mêmes, quitter leur domicile représente un bouleversement majeur.
Certaines acceptent ce changement parce qu’elles y voient une opportunité de rompre la solitude et de bénéficier d’un meilleur encadrement.
D’autres l’acceptent avec résignation, faute d’alternative.
Mais toutes partagent une même réalité : celle d’un monde qui change autour d’elles.
Le vieillissement de la population oblige désormais la société mauricienne à repenser l’accompagnement des aînés, à renforcer les mécanismes de soutien aux familles et à développer des solutions adaptées à des besoins de plus en plus complexes.
Car chaque retraité a une histoire, une famille et sa dignité.
Vijay Naraidoo : «C’est un phénomène de société qu’il faut prendre en compte»
Selon Vijay Naraidoo, président du Senior Citizens Council, la hausse du nombre de personnes âgées vivant seules traduit les profondes mutations de la société mauricienne.
« Certains enfants quittent le pays, et certains sont au pays, mais vivent plus loin », explique-t-il. Il y a aussi les situations de veuvage ou les personnes qui ont toujours vécu seules, mais qui, avec l’âge, éprouvent davantage de difficultés à gérer leur quotidien.
« La solitude pèse plus sur elles que lorsqu’elles étaient en bonne santé et capables de sortir. »
Selon lui, l’âge n’est pas une maladie. Il favorise l’apparition de problèmes de santé et de comorbidités qui compliquent la vie quotidienne.
« L’âge n’est pas une maladie, mais il peut occasionner des maladies. »
Courses, rendez-vous médicaux, démarches bancaires : autant d’activités qui deviennent parfois difficiles sans soutien extérieur.
Même si de nombreux seniors souhaitent rester chez eux, par attachement à leur environnement familier, Vijay Naraidoo estime que le recours aux maisons de retraite continuera d’augmenter.
Il avance que certaines personnes choisissent une maison de retraite afin de bénéficier d’un meilleur encadrement et de plus de compagnie.
Pour lui, ces établissements devront évoluer pour offrir des activités, des loisirs et des sorties.
Il plaide également pour des structures financièrement accessibles et pour une montée en compétence des professionnels appelés à accompagner une population vieillissante.
Ashok Mohabirsingh : «Il faut repérer les personnes âgées avant qu’elles ne soient livrées à elles-mêmes»
Pour Ashok Mohabirsingh, travailleur social dans le district de Rivière-du-Rempart, la solitude constitue aujourd’hui l’un des principaux défis auxquels sont confrontées les personnes âgées.
« Les personnes âgées ont besoin de compagnie. Elles ont besoin de sortir, d’aller à la plage, par exemple. »
Selon lui, les associations de seniors pourraient jouer un rôle encore plus important dans la lutte contre l’isolement à travers l’organisation régulière d’activités sociales, culturelles et récréatives.
Le travailleur social attire l’attention sur les risques liés aux maladies chroniques et aux troubles cognitifs.
Ashok Mohabirsingh cite notamment le cas d’une femme atteinte de la maladie d’Alzheimer qu’il avait trouvée errant dans la rue, incapable d’indiquer où elle habitait.
Avec l’aide du voisinage, il avait pu la raccompagner chez elle.
Cette expérience l’a convaincu de la nécessité d’un meilleur suivi des personnes âgées vivant seules.
Ashok Mohabirsingh préconise la mise en place d’agents de terrain chargés d’effectuer des visites régulières auprès des seniors vulnérables.
Selon lui, ces intervenants pourraient travailler en collaboration avec les associations locales et les habitants afin d’identifier rapidement les situations d’isolement, de négligence, de maltraitance ou de perte d’autonomie.
L’objectif, dit-il, est simple : détecter les situations à risque avant qu’elles ne deviennent des drames humains.
Prendre soin d’un parent vieillissant n’est pas toujours simple. Les contraintes professionnelles, l’éloignement ou les problèmes de santé peuvent compliquer l’accompagnement quotidien. Des spécialistes notent que certaines mesures permettent de préserver le bien-être et la dignité des aînés.
Maintenir le contact
Même lorsqu’une personne âgée vit seule ou en maison de retraite, les visites régulières, les appels téléphoniques et les échanges en visioconférence contribuent à réduire le sentiment d’abandon et l’isolement.
Activités sociales
Participer aux activités des associations de seniors, aux sorties organisées ou aux rencontres de quartier permet de préserver les liens sociaux et de lutter contre la solitude.
Signes de fragilité
Une perte de poids, un logement négligé, des oublis fréquents, une baisse de moral ou un repli sur soi peuvent révéler une perte d’autonomie ou une situation de détresse nécessitant une intervention.
Respecter les choix
Dans la mesure du possible, les décisions concernant le lieu de vie, les soins ou l’organisation du quotidien doivent être prises avec la personne concernée afin de préserver son autonomie et sa dignité.
Mobiliser le voisinage
Les proches ne doivent pas porter seuls la responsabilité de l’accompagnement. Voisins, amis, cousins ou membres d’associations peuvent jouer un rôle précieux pour rompre l’isolement et détecter rapidement les situations à risque.
Perte d’autonomie
Les spécialistes recommandent d’aborder tôt les questions liées au vieillissement : adaptation du logement, aides disponibles, soutien à domicile ou éventuel recours à une maison de retraite. Une préparation en amont facilite souvent les décisions lorsque la dépendance s’installe.
Roseta, 73 ans : « Quand j’ai vu la mer, j’ai dit : on reste ici »
Roseta a fait un AVC et a perdu une partie de son autonomie. Hébergée par son fils, elle passait la majeure partie de ses journées à l’intérieur.
« J’étais au lit, devant la télévision, aux toilettes, c’est tout », raconte-t-elle.
Souhaitant retourner vivre chez elle, elle s’est heurtée aux inquiétudes de son fils, qui travaillait toute la journée et craignait de la laisser seule.
Après avoir visité plusieurs établissements, elle a finalement choisi une maison de retraite à Baie-du-Tombeau.
« Quand je suis venue ici la première fois, j’ai vu la mer. J’ai dit : on reste ici. »
Gervais, 79 ans : « Ici, on a des amis »
Installé autrefois à Pointe-aux-Sables avec des membres de sa famille, Gervais a choisi d’intégrer une maison de retraite il y a un peu plus d’un an.
« Ils s’occupaient de moi, mais ils avaient leur travail, leurs enfants, leur vie. » Aujourd’hui, il apprécie particulièrement les échanges avec les autres résidents.
« Ici, on a des amis, on peut parler, passer du bon temps. »
Harry, 92 ans : « Pena personn »
Harry, un ancien enseignant puis directeur d’école, est devenu veuf après le décès de son épouse. Sans enfant, il vivait seul et éprouvait de plus en plus de difficultés à gérer son quotidien.
« Monn vie, pena personn, akoz sa monn vinn dan home. »
Depuis un an, il passe désormais son temps avec la radio, la télévision et les conversations avec les autres pensionnaires.
Rita, 97 ans : « Les enfants sont loin »
Veuve et mère de quatre enfants, Rita n’acceptait pas l’idée d’intégrer une maison de retraite.
Mais les problèmes de santé de ses proches ont progressivement rendu sa prise en charge plus compliquée.
« Je ne voulais pas venir. Je m’étais habituée à être avec mes enfants et mes petits-enfants. »
Même si sa famille lui rend régulièrement visite, la séparation demeure difficile.
« Les enfants sont loin. C’est un peu triste. »
Fabrina Louison