Journée internationale des droits des femmes : les Mauriciennes qui investissent les métiers d’hommes
Par
Ajagen Koomalen Rungen
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Ajagen Koomalen Rungen
À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes ce dimanche 8 mars, zoom sur des Mauriciennes qui s’imposent dans des métiers longtemps réservés aux hommes. Mécanicienne, conductrice de bus ou de train, ouvrière du bâtiment… Leur courage et détermination inspirent et illustrent la marche vers l’égalité.
Dans les années 1970, à Triolet, Jyoti Jeetun naît dans une famille modeste : son père est conducteur d’autobus et petit planteur de canne, sa mère au foyer, et à la maison on parle bhojpuri. À une époque où les filles restaient souvent à la maison ou se mariaient tôt, son père décide qu’elle ira à l’école.
En 1977, la gratuité de l’enseignement est un séisme pour les filles des villages. « J’ai bénéficié de cet investissement public dans l’éducation, mais j’ai dû me battre à chaque étape », indique la ministre des Services financiers et de la Planification économique.
Mariée, mère de deux enfants, elle ne s’arrête jamais. Elle sera fonctionnaire, puis journaliste, directrice de la SIT, présidente fondatrice d’une banque, membre de plusieurs conseils d’administration. Elle poursuit ses études universitaires et professionnelles en parallèle, une ascension méthodique et acharnée.
En 2005, elle s’installe au Royaume-Uni et repart de zéro : nouvelle ville, nouvelle vie, nouveau défi. Son CV est trop imposant, lui disent les chasseurs de têtes. Elle rejoint les grandes banques d’investissement dans la City de Londres.
Entre-temps, Jyoti Jeetun décroche son doctorat en stratégie et finance à la prestigieuse Warwick Business School, tout en travaillant et en enseignant à l’université. Puis elle part à Bruxelles, où elle rejoint la CDE, l’institution UE/ACP dédiée au développement. L’expérience internationale forge une vision rare : comprendre le monde tout en gardant Maurice au centre de ses ambitions.
En 2016, retour au pays : elle devient CEO du groupe Mont Choisy. Sous son leadership, l’entreprise familiale agricole se transforme en un projet de développement intégré majeur dans le nord. « Penser grand et loin. Créer des opportunités, c’est ce qui m’anime. Transformer ce qui existe en quelque chose de plus grand », confie-t-elle.
Elle avance, malgré ses inquiétudes. « Nous exportons nos meilleurs cerveaux, nos futurs leaders. L’éducation leur a donné des ailes. Ils les ont utilisées pour s’envoler vers des pays qui offrent plus d’opportunités », déplore la ministre. Ce qui la hante ? La perte de repères, de valeurs, de discipline, d’éthique, d’intégrité et du travail bien fait. Pour elle, il faut redonner le goût à la population de réussir, d’entreprendre et de devenir une société progressive.
Son diagnostic est lucide : « Nous ne rivalisons pas seulement avec la région, mais avec le monde, et dans cette course, le gouvernement, les entreprises et la société doivent être à la hauteur, ensemble ». Ce constat la pousse vers une carrière publique. « Je regardais tout ça depuis le secteur privé, jusqu’au jour où j’ai compris : pour agir vraiment, il faut être actif, être dedans », confie-t-elle.
Aujourd’hui, en tant que ministre des Services financiers et de la Planification économique, elle pilote Vision 2050, dont la crédibilité reposera sur l’exécution, des actions concrètes et pas sur des promesses.
A-t-elle réussi sa transition vers la politique ? Jyoti Jeetun ne fuit pas la question. « Je ne suis pas encore politicienne. Peut-être que je ne le serai jamais. Je suis une figure publique qui veut faire quelque chose pour mon pays. Je veux faire les choses différemment, penser différemment, mais des gens ne sont pas habitués à cela », dit-elle.
De Triolet à la City de Londres, de Bruxelles au secteur privé mauricien, chaque étape a forgé cette conviction : on peut changer les choses, à condition d’oser. « Je refuse que mon parcours reste l’exception. D’autres filles doivent pouvoir y arriver sans se battre autant. Rien n’est impossible si on a la conviction et qu’on travaille dur », affirme-t-elle.
Jyoti Jeetun est juste une femme aux multiples facettes : ancrée, intègre, résiliente, dont l’autorité vient de la discipline et la force résonne sans jamais crier. Elle crée là où il n’y avait rien, dit non quand il le faut et détruit le faux pour que le vrai puisse naître, revenant de chaque épreuve encore plus déterminée. Jyoti Jeetun a l’audace de croire qu’un pays peut avancer et la conviction que personne ne le fait seul. Elle est prête à jouer son rôle.
Le 9 mars prochain, Marie-Sylvanie Lacharmante fêtera ses 34 ans. À première vue, rien ne la destinait à devenir mécanicienne automobile. Danseuse professionnelle de formation, mère de quatre enfants, elle a pourtant choisi en 2024 de changer radicalement de cap. Un virage assumé. Une décision dictée par la santé, mais portée par une détermination sans faille.
En 2023, elle apprend qu’elle est atteinte de bêta-thalassémie trait, une maladie génétique du sang. Cette affection héréditaire nécessite un suivi médical à vie. Le diagnostic agit comme un électrochoc. Plutôt que de se laisser freiner, elle décide de reprendre le contrôle. Elle choisit d’adopter un rythme de vie plus actif, plus structuré, orienté vers un métier manuel qui la pousse à rester forte, physiquement et mentalement.
En 2024, le MITD lance un appel à candidatures pour celles et ceux qui souhaitent se former en mécanique automobile. Elle s’inscrit sans hésiter et commence les cours tout en travaillant en parallèle. Seule fille de sa promotion, elle ne recule pas. Elle apprend, observe, pratique avec rigueur.
Dans l’atelier, elle fait tout : changer une roue, réparer un moteur, diagnostiquer une panne électronique ou encore intervenir sur différents types de véhicules. « Je fais les mêmes tâches qu’un homme », affirme-t-elle avec assurance. Pour elle, la mécanique n’a pas de genre. Elle exige de la précision, de la technique et de la discipline.
Sa première grande réparation reste gravée dans sa mémoire. Dans son atelier à Mahébourg, où elle habite, elle intervient sur une voiture hybride, ce qui constitue un défi technique important. Elle démonte, analyse, répare : le conducteur repart satisfait, et elle aussi, convaincue que c’est sa place.
Cette année, elle compte se lancer à plein temps dans son garage. Les cours au MITD touchent à leur fin. Son enseignant ne cache pas son admiration. « Elle fait la fierté de la classe », confie-t-il. Une reconnaissance précieuse pour celle qui a dû jongler entre formation, travail et vie familiale. Marie-Sylvanie est mère de quatre enfants, ayant eu son premier à seulement 17 ans. Aujourd’hui, Marie a 16 ans, Jamel 13, Raylinsha 11 et le petit dernier, Jahronne, 3 ans, illustrant des responsabilités assumées très tôt.
À 33 ans, reprendre des études, qui plus est en mécanique automobile, pouvait sembler difficile. « Ce n’était pas évident, mais j’ai donné beaucoup de mon temps », explique-t-elle. Heureusement, elle a le soutien de son entourage qui joue un rôle clé dans cette réussite. Parmi, son fiancé qui l’aide à gérer les enfants, les horaires, les imprévus. Sans ce soutien, reconnaît-elle, le défi aurait été encore plus lourd.
Aujourd’hui, son atelier est ouvert. Elle avance avec confiance et veut prouver qu’une femme peut exercer n’importe quel métier. « Tout est question de passion. Quand on est passionnée, tout devient possible », affirme-t-elle.
Marie Sharonne Milazar, qui fêtera ses 39 ans le 21 avril prochain, a les mains marquées par le ciment, mais le regard fier de celles qui ont choisi leur destin. Depuis 17 ans, elle travaille en tant qu’ouvrière dans la construction, un métier longtemps considéré comme exclusivement masculin.
Sur les chantiers, elle est le seul élément féminin de son équipe, aux côtés de deux autres femmes employées comme aides. La trentenaire fait tout : crépissage, pose de blocs, fouilles pour les fondations, mélange du béton, manutention, etc. Elle accomplit les mêmes tâches que n’importe quel employé masculin.
Par jour, elle peut manier jusqu’à 21 poches de ciment de 50 kilos. Un travail exigeant, physique, éprouvant. « Oui, c’est dur. Il faut beaucoup de force. Mais la force, ce n’est pas seulement dans les bras, c’est dans la tête », affirme-t-elle.
Avant de se lancer dans ce métier, Marie Sharonne travaillait dans une usine, à la cantine, comme aide. Mais il y a 17 ans, elle décide de changer de cap. Puis, quand un contracteur lui donne sa chance, elle la saisit sans hésiter. .
Toutefois, au début, son époux, lui aussi ouvrier dans la construction, n’était pas d’accord. « Il avait peur pour moi. Il pensait que c’était trop dur », ajoute-t-elle. Ses amis et sa famille ont également douté de son choix, mais aujourd’hui, ils l’admirent. « La société a évolué. Les mentalités changent », fait-elle ressortir, tout en mettant l’accent sur le respect qu’elle reçoit sur les chantiers. « Mes collègues masculins me respectent et m’aident. Il n’y a pas de tâche que je ne peux pas faire », explique Marie Sharonne Milazar. Une affirmation qu’elle porte comme un étendard.
Cette maman de trois enfants âgés de 22, 18 et 12 ans, se lève chaque matin à 4 heures. Elle prépare le petit-déjeuner, le repas du midi, organise la maison. À 5 h 30, le transport passe la prendre. Elle rentre dans l’après-midi, fatiguée, mais fière.
À une époque où certains métiers restent encore largement dominés par les hommes, Mila Reekoye Pyaneeandee, aujourd’hui dans la quarantaine, trace sa route avec détermination et fierté. Conductrice de train au Metro Express depuis 2019, cette Mauricienne incarne le courage et la persévérance d’une femme qui a choisi de suivre sa passion, malgré les défis.
Après ses études secondaires, Mila explore plusieurs options. Désireuse de trouver sa voie, elle s’inscrit à différents cours, notamment en fleuristerie et en entrepreneuriat. Ces formations lui permettent d’acquérir de nouvelles compétences et d’élargir ses perspectives. Toutefois, ces expériences ne débouchent pas sur une carrière dans ces domaines, car au fond d’elle, une autre ambition grandit depuis longtemps. Depuis son enfance, Mila admire son père, conducteur d’autobus. Le voir au volant, assumer la responsabilité de transporter des passagers et parcourir les routes du pays nourrit peu à peu son envie de suivre ses traces. « Je voulais être comme mon père », confie-t-elle.
Avec le soutien indéfectible de ses parents, son rêve prend forme. Elle raconte : « Ma mère a toujours cru en moi et en ce que je pouvais accomplir ». Elle fait alors ses premiers pas dans ce métier en devenant conductrice d’autobus. Pendant plusieurs années, elle assure notamment la ligne de Montagne-Longue, où elle se forge une solide expérience sur la route.
Mais Mila ne s’arrête pas là. Toujours prête à relever de nouveaux défis, elle diversifie ses compétences en prenant le volant de véhicules encore plus imposants. Elle devient ainsi conductrice de camion et même de trailer, des engins qui exigent une grande maîtrise et une concentration constante. « C’était un défi, surtout en tant que femme », reconnaît-elle.
En 2019, un nouveau chapitre s’ouvre dans sa vie. Après son mariage, elle rejoint l’équipe du Metro Express en tant que conductrice de train. Une étape importante dans sa carrière. Aujourd’hui, Mila se dit pleinement épanouie dans ce rôle. « J’aurais pu faire d’autres métiers, mais conduire est une passion pour moi », affirme-t-elle.
Si, au départ certains pouvaient être surpris de voir une femme aux commandes d’un train, Mila explique que la réaction du public a été largement positive. « Les Mauriciens ont beaucoup d’admiration. Je n’ai jamais reçu de mots de découragement. Au contraire, j’ai souvent senti de la fierté autour de moi », raconte-t-elle. Dans cette aventure professionnelle, elle peut également compter sur le soutien de son époux, un travailleur indépendant, qui l’encourage dans son parcours.
À 60 ans cette année, Nadine Maniacara incarne la persévérance et la détermination. Cette conductrice de camion depuis plus de 40 ans s’est imposée dans un univers longtemps réservé aux hommes
Chez les Maniacara, la conduite est une affaire de famille. Son grand-père était conducteur de camion et son père également. Dès l’enfance, Nadine observe, écoute, apprend. Très tôt, elle sait qu’elle prendra le volant à son tour. Elle confie : « Depuis petite, je voulais être conductrice ». Cependant, convaincre sa mère, femme au foyer, n’a pas été facile. À l’époque, voir une femme dans un camion de plusieurs tonnes ne relevait pas de l’évidence. Son père, lui, l’encourage, car il croit en elle.
Durant les week-ends, la jeune Nadine ne reste pas inactive. Elle lave le camion de son père et monte à bord. Elle observe chaque geste, pose des questions et accompagne parfois son père pour comprendre le métier de l’intérieur. Le bruit du moteur, l’odeur du carburant, les longues routes : tout la fascine.
Puis, elle se lance véritablement dans le métier. Elle n’arrête pas l’école, mais elle choisit très tôt d’entrer dans le monde du travail et d’assumer pleinement sa vocation. Le défi est immense. « Au départ, c’était très difficile », avoue-t-elle. Les regards sont lourds et les doutes nombreux. Avant de lui confier un chargement, certains hésitent. « Madame, vous pouvez conduire ce camion ? » demande-t-on. Elle insiste et la compétence finit par triompher.
Aujourd’hui, Nadine Maniacara conduit un camion de 25 tonnes. Elle transporte des matériaux de construction et des roches, sillonnant le pays d’un chantier à l’autre. Elle participe à l’embarquement et au débarquement des marchandises. Elle manœuvre avec assurance. « Si un homme peut, pourquoi pas moi ? », fait-elle remarquer.
Les années ont passé. La reconnaissance est venue progressivement. « Au début, les Mauriciens hésitaient, mais maintenant, ils me sollicitent », dit-elle. En effet, les mentalités ont évolué. Les clients lui font confiance. Les hommes du métier l’admirent, la félicitent, l’encouragent. Aucun incident majeur à signaler en quatre décennies de route. Un parcours solide.
Chaque matin, alors que la plupart des Mauriciens dorment encore, Nazahah Bajah est déjà debout. Il est 3 heures du matin lorsqu’elle commence sa journée. Dans la cuisine familiale, elle prépare les repas, organise la maison, puis s’apprête pour le travail. À 4 heures, elle est déjà en route vers son autobus.
Cette receveuse, qui compte 14 années d’expérience, fait partie des rares femmes à exercer ce métier exigeant. « Au début, ce n’était pas facile. Il fallait garder l’équilibre dans l’autobus en mouvement, prendre l’argent, donner les tickets… tout cela en même temps », raconte-t-elle avec un sourire empreint de souvenirs. Mais avec le temps, l’expérience et la détermination ont fait leur œuvre. « Aujourd’hui, c’est devenu naturel », ajoute-t-elle.
Lorsqu’elle a choisi cette profession, c’était avant tout pour soutenir sa famille. « Je voulais aider à la maison, apporter ma contribution », explique-t-elle. Son époux est lui aussi chauffeur d’autobus, un soutien précieux dans son parcours. À 47 ans, Nazahah est également mère d’une fille et d’un garçon. L’aînée, âgée de 28 ans, est aujourd’hui mariée. Le cadet, Mashal Aliâgé, 26 ans, est autiste. Depuis cinq ans, il est à l’hôpital Brown Sequard. Après sa journée de travail qui se termine vers 13 heures, Nazahah se rend à l’hôpital pour le voir. Elle lui apporte à manger, passe un peu de temps avec lui, lui parle, lui offre la présence d’une mère qui n’a jamais abandonné. « C’est dur… mais une mère ne recule jamais », confie-t-elle.
Malgré les épreuves, elle n’a jamais envisagé de quitter son travail. « J’aurais pu arrêter, surtout après que ma fille aînée s’est mariée et a fondé sa famille. Mais j’aime ce métier. Il fait partie de ma vie », avoue-t-elle. Au fil des années, elle a aussi gagné le respect des passagers. « Beaucoup de gens me reconnaissent et m’encouragent. Ils me disent que je suis courageuse. Ces mots me donnent de la force », dit-elle.
Elle se souvient qu’à ses débuts, certaines personnes doutaient. « À l’époque, il y avait très peu de femmes dans ce métier. Mais je me suis dit que si on travaille avec honnêteté et détermination, tout est possible », explique-t-elle. Mais elle n’a pas abandonné et aujourd’hui, Nazahah Bajah incarne la force silencieuse de nombreuses femmes mauriciennes.