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Jocelyn Chan Low : «La contestation est dans la rue parce qu’il y a des contradictions»

Par Jean-Marie St Cyr
Publié le: 13 July 2026 à 12:00
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Jean-Luc Mootoosamy et Jocelyn Chan Low
Jean-Luc Mootoosamy et Jocelyn Chan Low analysent la portée de la mobilisation contre la réforme du système de la retraite.

La mobilisation contre la réforme du système de la retraite relance le débat sur l’engagement citoyen, le poids électoral des seniors et l’avenir de l’État providence. Jean-Luc Mootoosamy et Jocelyn Chan Low livrent leurs analyses sur les enjeux politiques et sociaux.

Pour Jean-Luc Mootoosamy, journaliste, directeur de Media Expertise, les Mauriciens restent mobilisés lorsque leurs intérêts fondamentaux sont en jeu.

« Les Mauriciens ont bien d’autres priorités dans leur vie quotidienne et ne sont pas toujours disponibles. Mais l’engagement et la vigilance des citoyens sont bien présents et ne se sont pas endormis », estime-t-il. 

Les citoyens savent se faire entendre lorsqu’ils estiment que leurs intérêts sont menacés. « La pension, c’est le portefeuille, mais surtout la dignité des citoyens mauriciens, car cette réforme concerne les retraités d’aujourd’hui et de demain. Ce qui s’est produit montre que le dialogue est un prérequis avant de toucher à des pratiques établies depuis des décennies. »

De son côté, l’historien Jocelyn Chan Low estime que l’engagement citoyen est perceptible depuis 2020, malgré une période de désillusion. « Le premier réflexe, c’était la désillusion par rapport au fait que l’Alliance du Changement a renié ses promesses. Je crois qu’inn grat ledo maler’ », indique-t-il.

Selon lui, le retour de Roshi Bhadain du Reform Party sur la scène politique s’inscrit également dans ce contexte. « L’année dernière, il y a eu des manifestations contre la pension. Il y avait des participants, mais ce n’était pas de la même ampleur. Là, je crois que c’est clair qu’il y a une remobilisation. »

Jocelyn Chan Low estime que la contestation se poursuivra. « La contestation est dans la rue parce qu’il y a beaucoup de contradictions. Il y a aussi une tiédeur de la part de certains partis de l’opposition, comme le Fron Mlilitan Progressis. La rue se mobilise maintenant, car la politique d’austérité n’était pas au programme du gouvernement », fait-il ressortir.

État-providence

Pour l’historien, le Welfare State est profondément ancré dans l’histoire de Maurice. « Si l’on adopte une perspective historique, depuis les années 1930, il y a eu une contestation de l’oligarchie et du système communal. Ce qui a débouché sur un modèle dans lequel on accepte que les capitalistes continuent à générer des profits et qu’ils soient taxés afin de financer un Welfare State. Ce n’est pas de la charité, c’est une manière de redistribuer les richesses et de corriger les inégalités historiques. C’est le consensus mauricien. »

Il rappelle que le Fonds monétaire international et la Banque mondiale ont souhaité réduire le Welfare State au début des années 1980. Selon lui, les dirigeants de l’époque ont expliqué qu’une telle décision entraînerait la chute du gouvernement. 
« Il y a eu un programme d’ajustement structurel sans supprimer le Welfare State. C’est le seul pays au monde où cette situation s’est produite. Ils avaient compris à quel point ce modèle était ancré. Le problème aujourd’hui, c’est la baisse des recettes de l’État après la réduction du taux d’imposition à 15 %. Il faut préserver le Welfare State. Il existe d’autres solutions. »

Évoquant les modèles européens, il ajoute : « Les pays européens font contribuer les travailleurs étrangers au financement du social welfare. À Maurice, on affirme souvent que le Welfare State n’est pas soutenable. Mais comment accepter une telle concentration des richesses après la décolonisation ? Pourquoi la répartition des richesses demeure-t-elle aussi inégale ? »

Pour Jocelyn Chan Low, toute réforme du système de la retraite doit également tenir compte de l’évolution démographique. « Le Welfare State est ancré à Maurice. Le toucher représente un risque politique. L’ironie de cette affaire, c’est le poids croissant des personnes âgées dans l’électorat. »

Électorat

« Dans une dizaine d’années, les personnes âgées de plus de 60 ans représenteront près de 40 % de l’électorat. Elles constitueront donc un groupe d’influence important. »

Jean-Luc Mootoosamy considère, pour sa part, que les partis de l’opposition étaient dans leur rôle en participant à la mobilisation. « Certains partis sont venus représenter les électeurs qui continuent à les soutenir. »

Il estime que les formations absentes ont commis une erreur. « À mon avis, ils ont mal apprécié ce que ressent la population. Et cette population a de la mémoire. »

Jean-Luc Mootoosamy reconnaît qu’une réforme du système de la retraite est nécessaire, tout en estimant qu’elle aurait dû être préparée depuis longtemps. 

Selon le directeur de Media Expertise, les gouvernements successifs récoltent aujourd’hui les conséquences de leurs choix. 

Pour lui, la solution passe avant tout par un dialogue approfondi. « Il faut un véritable dialogue, mené dans la durée par des personnes perçues comme neutres, afin de permettre à chacun de s’exprimer et d’engager un véritable débat. »

Un avertissement pour la classe politique

Au-delà de l’ampleur de la manifestation, la principale leçon à tirer d’elle, c’est que les politiciens mauriciens ne doivent pas « write off » la capacité de la population mauricienne de défendre ce qu’elle estime être ses droits. Selon le directeur de Media Expertise, « les Mauriciens sont patients, mais cette patience a des limites. Les Mauriciens ne se sont pas mis en sommeil au lendemain des élections de 2024 et n’ont pas remis un chèque en blanc à l’actuel gouvernement. S’il y avait un malentendu à ce niveau chez certains politiciens, c’est maintenant clair. »

Pour l’historien et observateur Jocelyn Chan Low, la première leçon est qu’« on ne peut pas agir en autocrate dans une démocratie ». Il estime que le Premier ministre, Navin Ramgoolam, ne dispose pas d’un mandat populaire pour réformer le système de la retraite. « Les électeurs ne l’ont pas élu pour cette mission. Ils ont voté pour augmenter la pension et Ramgoolam avait dit : pa pou tous pansion. »

Selon lui, le chef du gouvernement s’est entouré d’un groupe d’« experts », dont certains pourraient être en situation de conflit d’intérêts, et aurait élaboré cette réforme sans consulter les ministres, les députés, ni les parties prenantes. « Il y a eu une contestation. Au final, le PM se retrouve tout seul. Le mal est fait. Beaucoup de personnes n’ont rien compris et l’inquiétude est bien présente. »

Jocelyn Chan Low estime également que les changements de cap autour de la réforme ont alimenté la colère et l’incompréhension. « Les syndicats veulent maintenant revenir à ce qui existait auparavant concernant la pension et c’est normal. »

Il ajoute que la forte mobilisation est intervenue malgré ce qu’il décrit comme des tentatives de certains membres du gouvernement, dont le ministre Ashok Subron, de « torpiller » la manifestation. « Ils ont peur. Ils savent qu’il est devenu très difficile pour les ministres et les députés de descendre sur le terrain. La colère gronde. »

Selon l’historien, la population n’a pas voté pour cette réforme et continuera à maintenir la pression. « L’autorité même du gouvernement s’est affaiblie. On ne peut pas agir en autocrate dans une démocratie. Ce temps-là est fini. On ne peut pas imposer quelque chose au peuple sans réaction. Le peuple a compris sa force. »

Évoquant enfin l’évolution de la société, Jocelyn Chan Low estime que les méthodes employées relèvent d’une autre époque. « Quand je vois la manière, la méthode et le contenu, c’est quelque chose d’ancien. Now the times have changed. »

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