Joanna Bérenger : «Un gouvernement bat-bate»
Par
Jean-Marie St Cyr
Par
Jean-Marie St Cyr
Travailleurs étrangers, manuels scolaires, pensions, santé publique : la députée Joanna Bérenger du Fron militan progressis dénonce, dans cet entretien accordé à Défi Plus, une gestion « bat-bate » du gouvernement et plaide pour plus de rigueur.
Il y a souvent des clashs au Parlement entre vous et vos anciens collègues du MMM. Cette animosité était-elle déjà présente, ou découle-t-elle du fait que vous avez claqué la porte du parti pour fonder, avec Paul Bérenger, ancien leader du MMM, et Chetan Baboolall, le Fron Militan Progressis (FMP) ? Que vous reproche-t-on, au fond, Joanna Bérenger ?
Ce que vous décrivez comme des « clashs » relève avant tout de divergences politiques profondes. Il n’y a pas d’animosité personnelle, mais des désaccords sur la manière de concevoir l’action politique et de défendre l’intérêt général.
Ces divergences existaient déjà au sein du MMM. Elles sont aujourd’hui simplement plus visibles parce que les positions sont clairement assumées.
Ce qu’on me reproche, c’est surtout une constance : celle de refuser les compromis lorsqu’il s’agit de transparence, de justice sociale, de protection de l’environnement ou de droits humains. Je considère que le rôle d’une parlementaire est de contrôler l’action du gouvernement, quel qu’il soit, et de défendre les intérêts de la population, même lorsque cela dérange.
L’entente entre les membres de l’opposition semble plus chaleureuse et cordiale, et une solidarité paraît s’être installée, ce qui n’était pas perceptible il y a quelque temps. Comment se passent les relations au sein de l’opposition ? Y a-t-il des consultations sur les questions parlementaires à traiter en commun ?
Ce que vous prenez pour de la chaleur ou un rapprochement n’est en réalité que la réaction naturelle et légitime des différents groupes d’opposition face aux politiques approximatives d’un gouvernement « bat-bate ». Il n’y a pas de coordination structurée entre les différents groupes de l’opposition. Chaque formation conserve son autonomie politique et ses propres priorités.
En revanche, il existe une convergence sur un point essentiel : la nécessité d’assurer un contrôle beaucoup plus rigoureux de l’action gouvernementale. Cette préoccupation commune peut conduire à des positions similaires en Chambre, mais sans concertation formelle.Lors de la seconde lecture du Domestic Abuse Bill, vous avez salué la précision des mots employés pour nommer les différentes formes de violence faites aux femmes, y compris le féminicide. Mais vous avez aussi pointé les failles du protection order, qui n’a pas empêché certaines victimes de tomber sous les coups de leur agresseur, notamment lorsque des policiers privilégient encore la médiation au mépris de leur sécurité. Si le véritable obstacle n’est pas dans les textes, mais « dans la tête », comme vous l’avez dit, quelles mesures de formation faudrait-il mettre en place pour que les mentalités au sein de la police suivent enfin l’esprit de la loi ?
Le problème n’est pas uniquement juridique ; il est aussi institutionnel et culturel. Une loi, même bien rédigée, reste inefficace si elle n’est pas correctement appliquée.
Il faut une formation obligatoire et spécialisée pour la police, les fonctionnaires concernés et l’ensemble de la chaîne judiciaire sur les violences domestiques, avec une meilleure compréhension du contrôle coercitif, des mécanismes d’emprise et des risques encourus par les victimes.
Mais il faut aussi des outils concrets : l’utilisation du bracelet électronique pour les auteurs de violences, un contrôle effectif des protection orders et une meilleure utilisation des exclusion orders, afin que ce ne soit plus la victime qui soit contrainte de quitter son propre domicile.
Enfin, il faut agir à la racine du problème. Ce qui passe par une éducation qui déconstruit les mécanismes de domination et les stéréotypes de genre qui perpétuent les violences, mais aussi par une exemplarité irréprochable de celles et ceux qui détiennent une autorité publique. Sans cette évolution des mentalités, nous continuerons à protéger le système plutôt que les victimes.
Outre l’environnement et la violence domestique, entre autres, le sort des travailleurs étrangers vous préoccupe également, avec des questions qui reviennent régulièrement. Que pensez-vous de la situation de ces travailleurs à Maurice ? Leurs droits sont-ils suffisamment respectés ?
La situation des travailleurs étrangers reste profondément préoccupante. Ils contribuent au développement économique du pays, mais leurs droits demeurent insuffisamment protégés dans la pratique.
Aujourd’hui, certains travailleurs attendent jusqu’à deux ans que leur plainte soit examinée par la Migrant Unit du ministère du Travail, qui ne compte qu’une douzaine de préposés. Dans le même temps, les unités chargées de délivrer les permis de travail disposent de moyens humains nettement plus importants.
Ce déséquilibre traduit des priorités politiques. Les recommandations du comité interministériel qui facilitent les procédures de recrutement au bénéfice des employeurs ont été mises en œuvre rapidement. En revanche, celles qui visent à protéger les travailleurs victimes d’exploitation, notamment en leur reconnaissant un véritable statut de victime, pourtant approuvées par le Cabinet, demeurent inappliquées.
Ce contraste s’est également retrouvé sur la scène internationale. Lors de l’International Migration Review Forum des Nations unies, Maurice s’est abstenu sur la déclaration de progrès qui réaffirme notamment les principes d’un recrutement sûr et d’une meilleure protection des travailleurs migrants. Cette abstention a été vivement critiquée par les syndicats, et j’ai moi-même interrogé le gouvernement au Parlement afin de connaître les raisons de cette position. À ce jour, cette question est toujours sans réponse.
Une société se juge aussi à la manière dont elle traite les personnes les plus vulnérables. Nous ne pouvons pas accepter que des travailleurs qui dénoncent des abus soient laissés pendant des mois, voire des années, sans protection effective.
Ceux qui viennent travailler à Maurice sont, de facto, régularisés à leur arrivée. Mais certains se retrouvent en situation irrégulière lorsque leur permis expire et qu’ils demeurent malgré tout dans le pays, parfois en travaillant au noir, où ils sont souvent exploités par des employeurs peu scrupuleux. Pensez-vous qu’il existe un laxisme, tant au ministère du Travail qu’au Passport and Immigration Office, dans la gestion de ces dossiers ?
Je parlerais davantage de défaillances structurelles que de laxisme. Le système actuel produit lui-même une partie de cette irrégularité.
Lorsque les procédures sont longues, que les institutions ne communiquent pas suffisamment entre elles et que les travailleurs deviennent entièrement dépendants de leur employeur pour conserver leur statut, les risques d’exploitation augmentent considérablement. Il faut repenser ce système afin qu’il protège d’abord les personnes plutôt que de les rendre encore plus vulnérables.
Vous avez évoqué au Parlement, il y a quelques jours, le statut provisoire des victimes d’exploitation. Pendant le traitement de leur dossier, peuvent-ils travailler pour un autre employeur ou obtenir un permis « spécial » ? Avez-vous été satisfaite de la réponse du ministre du Travail ?
Les victimes d’exploitation devraient bénéficier immédiatement d’un véritable statut de victime leur permettant de travailler légalement pour un autre employeur, de percevoir un revenu et de se loger dignement pendant que leur plainte est examinée, conformément aux recommandations 40 et 41 du comité interministériel.
Aujourd’hui, la lenteur administrative et la non-application de ces recommandations créent une zone grise inacceptable. Des personnes pourtant reconnues comme victimes d’exploitation se retrouvent sans revenu, sans logement et parfois sans nourriture pendant des mois.
Au lieu de corriger ces défaillances administratives, le ministre préfère privilégier la déportation, comme indiqué dans sa réponse mardi dernier. Ce n’est pas une politique de protection des victimes.
Chaque année, il y a des retards dans la distribution des manuels scolaires, et ce n’est pas propre à ce gouvernement.
Pourquoi avoir porté une attention particulière à ce sujet ?
Même si ce n’est pas la première fois que ça arrive, je ne trouverai jamais banal que nous ne puissions pas assurer le strict minimum nécessaire à chaque élève pour qu’ils puissent bien entamer leur année scolaire. Nous demandons rigueur, assiduité et discipline à nos étudiants, mais quel exemple l’État donne-t-il quand il faillit à ses responsabilités ? Ce problème touche directement à l’égalité des chances.
Le ministre s’est félicité d’avoir remplacé les manuels manquants par des photocopies, des e-books ou des projections.
Ces solutions ne répondent pas à la réalité du terrain. Beaucoup d’établissements disposent de projecteurs défectueux et des familles n’ont pas accès à l’Internet à domicile. Le ministre n’a apporté aucune réponse à ces préoccupations. Surtout, ces retards ont des conséquences très concrètes sur l’apprentissage. Les manuels sont des outils essentiels pour suivre les cours, faire les exercices, réviser et préparer les examens. Comment peut-on espérer que les élèves travaillent dans de bonnes conditions et obtiennent de bons résultats si, pendant plusieurs semaines, ils ne disposent pas des supports pédagogiques nécessaires ?
L’éducation de nos enfants ne doit pas dépendre de l’improvisation du gouvernement ni d’une politique du « bat-bate ». Elle mérite de l’anticipation, de la planification et une véritable vision.
On ne peut pas accepter qu’un enfant bénéficie d’un enseignement de qualité simplement parce qu’il possède une connexion Internet ou fréquente une école mieux équipée. Cette situation crée une école à deux vitesses qui pénalise d’abord les enfants les plus vulnérables.
À une période où l’on parle de restrictions budgétaires et de réduction des dépenses, n’est-il pas absurde que les livres distribués gratuitement aux élèves ne servent souvent qu’une année, puis soient jetés, entraînant un gaspillage ? Pensez-vous que les mêmes manuels devraient être utilisés plusieurs années de suite pour limiter le gaspillage et mieux garantir une distribution à temps ?
Dans un contexte dans lequel chaque dépense publique doit être justifiée, il faut mettre fin à la logique de gaspillage. Certains manuels pourraient être réutilisés pendant plusieurs années, à travers un système de prêt bien organisé ; ce qui existe dans plusieurs pays.
Mais nous pouvons aussi faire des économies ailleurs. À une question que j’ai posée durant le Committee of Supply à propos de dépenses additionnelles de Rs 23 millions pour l’achat de véhicules pour le Prime Minister's Office, le Premier ministre m’a répondu que ces achats étaient nécessaires afin de pouvoir véhiculer les chefs d’État présents à Maurice lors du Mauritius-Africa Summit cette année. Je pense que ces véhicules auraient pu être loués le temps d’une conférence qui durera une semaine tout au plus, au lieu de les acheter. Nous pouvons donc commencer par ce genre de dépenses en réduisant le train de vie de l’État, comme je l’ai suggéré plusieurs fois, y compris quand j’étais au gouvernement.
La réforme des pensions proposée risque-t-elle de creuser les inégalités et d’accentuer la précarité des retraités aux carrières discontinues (femmes, travailleurs informels) ? Quelles garanties exigez-vous pour protéger ces catégories avant toute adoption ?
Ce risque est bien réel. Une réforme des pensions ne peut pas être analysée uniquement sous l’angle comptable. Elle doit être évaluée à la lumière de ses conséquences humaines et sociales.
Les femmes, qui interrompent plus souvent leur carrière pour élever des enfants ou s’occuper de proches, les travailleurs indépendants, ceux qui ont connu des périodes de chômage ou d’emploi informel sont les premiers à risquer d’être pénalisés.
Nous devons aussi avoir une réflexion plus large sur le contrat social. Une pension n’est pas une faveur accordée par l’État ; c’est le droit de vivre dignement après une vie de contribution à la société, qu’il s’agisse d’un travail rémunéré ou du travail de soin, trop souvent invisible et assumé par les femmes.
Avant toute réforme, il faut donc une véritable étude d’impact social, la reconnaissance des carrières discontinues, des mécanismes de protection pour les personnes les plus vulnérables et la garantie qu’aucun retraité ne basculera dans la précarité à cause d’une réforme budgétaire. Et surtout, il faut une bonne communication et du dialogue ! Une réforme doit se faire avec la population.
Allez-vous exiger un mécanisme automatique d’ajustement des pensions pour compenser l’inflation ?
L’indexation automatique est une mesure élémentaire de justice sociale. Lorsque le coût de la vie augmente, mais que les pensions stagnent, les retraités s’appauvrissent automatiquement. Une société qui respecte ses aînés ne peut pas les contraindre à perdre du pouvoir d’achat année après année.
Face à la surcharge des hôpitaux et aux pénuries de personnel, quelle mesure urgente et réalisable proposez-vous pour améliorer l’accès aux soins pour les plus vulnérables ?
Une mesure urgente et facilement réalisable pour diminuer la pression sur nos hôpitaux : renforcer le service d’inspection sanitaire du ministère de la Santé. De 2021 à 2025, le nombre total d’inspections de locaux alimentaires a chuté de 47 % en moyenne (21 394 à 11 331), et le nombre de cas de gastro-entérite rapportés a explosé de plus de 150 % (109 424 à 275 813). Mieux vaut prévenir que guérir.
Ensuite, renforcer les effectifs, améliorer les conditions de travail et revaloriser les métiers de la santé, tout en développant davantage les soins primaires, aideraient certainement.
Mais il faut aussi regarder le problème dans son ensemble. Depuis plusieurs années, on observe un désengagement progressif de l’État vis-à-vis de sa mission de garantir un véritable État providence. Les patients sont confrontés à des délais d’attente, à des ruptures de médicaments ou à des soins qui laissent parfois à désirer, tandis que le personnel soignant travaille dans des conditions extrêmement difficiles en raison du sous-effectif.
Quelle est, selon vous, la première mesure symbolique et efficace pour améliorer la dignité des patients dans les hôpitaux publics ?
Une façon d’améliorer la prise en charge des patients est d’assurer la formation continue du personnel soignant et non soignant sur la dignité et l’humanisation des soins. Le ministère dispose des structures de formation nécessaires avec le Mauritius Institute of Health et la Training and Capacity Building Unit. Mais la gestion et l’intégration efficace de ces organismes dans le système public de soins laissent à désirer. Il n’y a pas d’analyse complète des besoins en formation du personnel soignant.
La dignité des patients commence par le respect de leur droit à des soins de qualité. Ce qui suppose aussi des médicaments disponibles, des délais raisonnables, suffisamment de personnel et des mécanismes de plainte réellement efficaces.
Mais je le redis : il s’agit surtout d’un choix politique. Si nous continuons à laisser se dégrader l’hôpital public pendant que le secteur privé se développe, nous créerons inévitablement une médecine dans laquelle la qualité des soins dépendra des moyens financiers de chacun. Pour une gauche progressiste, la santé n’est pas un marché. C’est un droit fondamental qui doit être garanti par l’État.
Un pas a été fait pour soulager le porte-monnaie des ménages, avec les prix plafonnés et subventionnés de certains produits de consommation. Trouvez-vous cette mesure suffisante, ou y a-t-il d’autres mesures qui auraient pu être prises ?
Les prix plafonnés et les subventions peuvent constituer une réponse d’urgence, mais ils ne peuvent pas être une politique économique durable. Ils représentent également un coût important pour les finances publiques.
Il faut agir sur les causes de la vie chère : renforcer la concurrence, recourir de manière ciblée aux importations parallèles lorsque c’est nécessaire, améliorer les mécanismes de contrôle pour éviter les abus et, surtout, développer la production locale.
Ce qui suppose de soutenir réellement nos producteurs, en leur donnant un meilleur accès au financement, aux marchés, aux nouvelles technologies et aux infrastructures logistiques. La sécurité alimentaire ne se décrète pas : elle se construit.
Or, quand on voit les difficultés auxquelles nos planteurs et éleveurs sont confrontés, il est difficile d’être optimiste si rien ne change.
Nous pouvons et nous devons faire plus pour la production vivrière artisanale. Il existe un fossé énorme entre les discours et la réalité dans ce secteur. Pourtant, les rapports d’audit se suivent et se ressemblent. Les départements clés pour assurer la sécurité alimentaire ne reçoivent pas les ressources financières et humaines nécessaires pour tourner à plein régime, ou alors sont tout simplement mal gérés. Par exemple, la production de graines pour le marché local par le ministère de l’Agro-industrie a diminué de 67 % de 2015 à 2025.
Nous avons investi une centaine de millions de roupies dans une ferme d’élevage de bovins à Melrose, qui tourne aujourd’hui à seulement 20 % de sa capacité. Pourtant, la demande des éleveurs locaux est bel et bien là : la liste d’attente compte plus de 500 têtes.
Vous êtes une adepte des vidéos sur les réseaux sociaux. Nous comprenons que c’est pour marquer votre présence et souligner vos actions. Quel bilan tirez-vous de la diffusion de ces vidéos ?
Aujourd’hui, toute organisation, qu’il s’agisse d’un parti politique, d’une entreprise ou d’un média, sait que les réseaux sociaux sont devenus le premier canal d’information pour une grande partie de la population. Il serait irresponsable de ne pas utiliser cet outil.
Si je communique autant sur les réseaux sociaux, c’est avant tout pour rendre visibles des réalités et des vérités qui restent trop souvent ignorées. Pour moi, le travail parlementaire ne s’arrête pas aux portes de l’Assemblée nationale. Il doit aussi être expliqué, documenté et partagé avec les citoyens.
L’exemple le plus récent est celui des semences contaminées distribuées par l’Agricultural Marketing Board. Au Parlement, lorsque j’ai interrogé le ministre, il m’a répondu qu’aucune plainte officielle n’avait été enregistrée. Quelques heures après la diffusion d’une vidéo sur ce sujet, le ministère a finalement reconnu publiquement que 71 planteurs et près de 64 hectares de cultures étaient concernés, et a annoncé qu’ils seraient dédommagés.
Si les réseaux sociaux permettent de donner une voix à ceux qui ne sont pas entendus et d’obtenir des réponses plus rapidement, alors oui, je considère que le bilan est positif.