Jetage sauvage : sale habitude, sale système
Par
Jenna Ramoo, Jean-Marie St Cyr
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Jenna Ramoo, Jean-Marie St Cyr
À Maurice, les déchets qui jonchent nos routes ne sont pas qu’une affaire d’incivisme. Entre infrastructures défaillantes et illusion du nettoyage permanent, c’est tout un système qui alimente aujourd’hui notre propre asphyxie.
Un sac plastique abandonné au bord d’une route. Des encombrants jetés dans un terrain vague. Un caniveau transformé en dépotoir. À Maurice, ces gestes se répètent quotidiennement, portés par une conviction tenace : « quelqu’un d’autre ramassera derrière nous ».
Cette illusion n’est pas qu’un problème de civisme. Elle révèle les failles d’un système tout entier. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : Mare-Chicose a accueilli moins de 450 000 tonnes de déchets en 2015. En 2024-2025, ce chiffre atteint environ 540 000 tonnes, soit près de 100 000 tonnes supplémentaires en dix ans. Le taux de recyclage officiel ? Seulement 4 %, probablement sous-évalué car les tonnages traités par des acteurs privés – Sealife Organic (5 000 tonnes), Palette World (6 000 à 7 000 tonnes), WeCycle (9 000 tonnes), entre autres – ne sont pas toujours comptabilisés.
« Nous sommes dans une frénésie de surconsommation, ce qui entraîne une production de déchets bien plus importante qu’auparavant. Mais il faut réaliser que ces déchets doivent aller quelque part », alerte Stephanie Jacquin, Manager de We-Recycle. Pour elle, « le manque d’espace à Maurice risque de nous conduire, tôt ou tard, à crouler sous nos propres déchets ».
Pourquoi cette désinvolture ? Grégory Martin, directeur de l’agence Mautopia qui accompagne Maurice et Rodrigues dans leur transition écologique, fait remarquer que l’île est constamment nettoyée. « Dans les lieux publics et sites touristiques, le nettoyage est permanent. Quoi qu’il arrive, quelqu’un finit toujours par donner un coup de balai. » Cette propreté, « coûteuse pour l’État », véhicule une idée « trompeuse : que les déchets seraient magiques. Jetés sur une plage, ils semblent disparaître quelques heures ou jours plus tard ».
Ce mirage entretient l’incivisme. Chacun se dit que le déchet finira bien par être ramassé. « Bien sûr, il est indispensable de continuer à nettoyer car l’image du pays en dépend. Mais si l’on se contente uniquement de ramasser, on n’inculque pas les bons gestes à la population », précise-t-il.
Stephanie Jacquin observe la même logique à l’échelle domestique : « La mentalité est souvent de garder sa maison propre, mais de ne pas hésiter à salir chez le voisin. Beaucoup préfèrent jeter leurs déchets dans les terrains vagues à proximité plutôt que de faire l’effort de préserver l’environnement global. »
Or, pour Grégory Martin, un déchet qui a de la valeur ne se retrouve jamais dans la nature. L’exemple des bouteilles en verre consignées est parlant : on ne les voit jamais abandonnées car elles représentent un gain pour celui qui les rapporte. « Les considérer comme des ressources et des précieux déchets permettrait de transformer notre rapport à la consommation et au recyclage. La solution passera par un mélange de mesures : responsabilité élargie des producteurs, systèmes de consigne et surtout mise en place d’un mécanisme attribuant une valeur tangible à chaque déchet. »
Mais l’incivisme n’existe pas en vase clos. Il se nourrit aussi d’infrastructures inadaptées. Les municipalités et les District Councils disposent d’un parc de poubelles, parfois même en double exemplaire dans le cadre de projets pilotes de tri. Mais le renouvellement des poubelles cassées reste insuffisant, et certaines villes ou quartiers – notamment la capitale – en manquent cruellement.
« Avec des budgets contraints, les municipalités et District Councils doivent arbitrer entre coûts et besoins », explique Grégory Martin. Résultat : dans certains endroits, les citoyens déposent leurs déchets dans les caniveaux ou dans la nature, convaincus que les camions de collecte finiront par les ramasser.
Plus problématique encore : les stations de transfert ne sont pas nécessairement ouvertes au grand public. Récemment, un changement est intervenu avec la station de La Chaumière, désormais accessible aux particuliers ne disposant pas de licence de Waste Collection pour des quantités inférieures à 500 kilos. « C’est un premier pas positif, mais il aurait fallu ouvrir toutes les stations de transfert à ce type de démarche », estime Stephanie Jacquin.
Sans accès direct, les citoyens qui n’ont pas les moyens de payer un transport agréé se retrouvent dans une impasse. « Ils n’ont malheureusement pas d’autre option que de déposer leurs déchets ailleurs. Le fait que les stations de transfert ne soient pas accessibles pousse les citoyens à adopter de mauvais comportements et à jeter leurs déchets un peu partout. »
La question des terrains en friche aggrave le problème. La loi impose aux propriétaires de les entretenir régulièrement, mais le renforcement de cette réglementation reste insuffisant. « On ignore si les propriétaires reçoivent réellement des notifications régulières, ni si des contrôles sont effectués. Si ces terrains étaient correctement entretenus, il serait plus difficile d’y jeter des déchets car ceux-ci seraient immédiatement visibles. Actuellement, la végétation pousse, recouvre les déchets et permet aux contrevenants de les abandonner discrètement », observe Stephanie Jacquin.
Le problème remonte plus loin encore : à la conception même des projets de développement. « Un certain manque de planification urbaine se fait sentir car les espaces dédiés à la gestion des déchets ne sont pas suffisamment prévus », souligne Stephanie Jacquin. « Que ce soit pour les ménages ou pour les entreprises, il est essentiel de disposer de lieux adaptés où déposer les déchets, avec des surfaces assez grandes pour accueillir les volumes produits. »
Dès la conception des projets, il aurait fallu prévoir des poubelles de différentes tailles : petites pour les déchets quotidiens, moyennes pour des volumes intermédiaires, grandes pour les déchets encombrants. « Il serait regrettable de consacrer davantage de terrains qui pourraient servir au développement agricole ou au logement à la création de nouveaux dépotoirs. »
Pour Grégory Martin, l’enjeu dépasse les infrastructures : « Apprendre à trier ses déchets, à respecter les espaces communs et à comprendre que la propreté est une responsabilité partagée constitue la clé d’une transition vers un modèle circulaire. » Mais comment changer les mentalités ?
C’est précisément cette question qui anime Mission Verte depuis 18 ans. L’ONG, créée par des citoyens décidés à se mobiliser pour un pays propre, a fait de la sensibilisation son principal combat. « Trop souvent, on voit des déchets jetés n’importe où », déplore Véronique Menagé, Administrative Assistant à Mission Verte.
« Peu importe le déchet : une bouteille en plastique, un matelas, un frigidaire, un emballage de bonbon, même si c’est un tout petit déchet, il ne doit pas être jeté dans la nature », insiste-t-elle. Certains déchets prennent des dizaines, voire des centaines d’années pour se décomposer et, en attendant, ils polluent et affectent l’écosystème.
L’enjeu est de taille : faire prendre conscience que les déchets dans la nature nous sont néfastes, notamment à travers la présence de microplastiques qui se retrouvent dans les aliments que nous consommons. « Les gens, quand ils jettent leurs déchets dans la nature, ne se rendent pas compte des problèmes que cela implique. Ce n’est pas uniquement un problème visuel, mais cela a des conséquences directes sur notre bien-être, notre santé », fait-elle comprendre.
Mission Verte intervient dans les écoles, les associations, les entreprises et les centres sociaux entre autres, pour alerter sur les problèmes environnementaux, notamment la saturation du centre d’enfouissement technique de Mare-Chicose, les solutions pour y remédier, et les dangers de la surconsommation. « Notre vraie mission c’est la sensibilisation. À ce jour nous avons touché, par ces sessions éducatives, environ 55 000 personnes », explique-t-elle.
Le message de Mission Verte reste clair : réduire les déchets à la source est une priorité, limiter la surconsommation et changer les habitudes. « Plus on achète plus il y a de déchets », rappelle Véronique Menagé. Mission Verte a développé plusieurs outils pédagogiques : une trentaine de vidéos sur sa chaîne YouTube sur plusieurs thématiques qui touchent la protection de l’environnement – les bonnes pratiques à adopter, la réduction, la réutilisation, le recyclage et le compostage des déchets.
Elle anime également un petit atelier de recyclage du plastique à Labourdonnais, Freedom Plastic, qui crée de nouveaux produits à partir de déchets plastique pour démontrer ce qu’il est possible d’en faire. Un centre pédagogique est aussi actuellement à l’étude dans la région nord.
Mais ces efforts se heurtent aux limites des campagnes menées par les pouvoirs publics, qui restent ponctuelles. « On installe de grands panneaux, on publie des affiches, mais il n’y a pas réellement cette volonté d’aller à la rencontre des Mauriciens, de dialoguer directement avec les citoyens pour leur expliquer la problématique des déchets. On ignore si ces campagnes touchent réellement la population, ni si les messages sont compris », regrette Stephanie Jacquin.
Le travail repose largement sur les ONG, mais sans moyens suffisants. « Même si elles ont des outils adaptés pour sensibiliser adultes, adolescents et enfants, leurs ressources restent limitées. Sans soutien des pouvoirs publics, il est impossible de toucher 1,2 million de Mauriciens », poursuit-elle.
Mission Verte en fait l’amère expérience. « Comme pour toute association, avoir des ressources financières suffisantes n’est pas évident ; le manque de financement limite nos actions », confirme Véronique Menagé.
Les ONG ont développé des programmes destinés aux enfants dès le plus jeune âge, avec l’idée que les bons gestes acquis tôt se conservent en grandissant. « Mais si l’on dépend uniquement d’elles pour mener ces campagnes gratuitement, le système finit par s’essouffler, ce qui est déjà le cas aujourd’hui. À terme, tout cela risque de s’arrêter », alerte Stephanie Jacquin.
Un outil pédagogique particulièrement efficace est menacé : les opérations de nettoyage des plages (clean-up). Pendant plusieurs années, ces opérations se déroulaient librement, permettant de montrer concrètement que les déchets mal gérés finissent dans les océans, avec des conséquences dramatiques pour la faune marine. Mais la nouvelle direction de la Beach Authority a restreint l’accès : sur plus de 150 plages publiques, seules 14 sont désormais ouvertes aux ONG pour organiser des clean-up.
« Un outil pédagogique précieux se retrouve ainsi perdu, et c’est bien dommage. En participant à une activité de nettoyage, les citoyens prennent conscience de l’ampleur du problème et de la difficulté à gérer les déchets une fois qu’ils ont été abandonnés dans l’environnement. Ce sont des outils puissants, capables de transformer la prise de conscience en action. »
Véronique Menagé insiste néanmoins sur l’effet multiplicateur : ceux qui ont été sensibilisés doivent à leur tour sensibiliser leur entourage.
Face à l’urgence, Mission Verte a développé, au fil des années, un réseau de poubelles de tri, une initiative pionnière à Maurice. L’objectif étant d’offrir des lieux de collecte pour les déchets recyclables tels que le plastique, les canettes en aluminium, le papier, le carton et les petits déchets électroniques afin d’éviter qu’ils ne finissent à Mare-Chicose.
L’initiative marche mais elle se heurte régulièrement à la saturation des sites par manque d’un nombre suffisant de services de ce type, et à l’incivisme de certains utilisateurs. « Nos équipes qui assurent les collectes sur nos bennes de tri retrouvent souvent des déchets non recyclables et indésirables, comme par exemple des couches de bébés, de la nourriture abîmée qui attire les rats et autres nuisances, du verre cassé qui peut blesser. Cela complique leur travail et salit les déchets recyclables propres apportés par d’autres utilisateurs », déplore Véronique Menagé.
Les collectes sont assurées par une équipe de six personnes et deux camions. L’association a dû réduire son réseau de 80 sites fin 2024 à une cinquantaine actuellement. « En raison de moyens logistiques et financiers limités, nous avons été obligés de revoir le nombre de sites à la baisse », précise-t-elle.
Le nerf de la guerre reste le financement. « Comme pour toute association, avoir des ressources financières suffisantes n’est pas évident ; le manque de financement limite nos actions », souligne Véronique Menagé. Malgré ces contraintes, grâce aux donations, l’association poursuit ses efforts de sensibilisation, notamment à travers les réseaux sociaux et sa chaîne YouTube.
Cette situation illustre un paradoxe : « Ce n’est pas le rôle d’une association de ramasser les déchets », fait-elle comprendre. « Quand nous avons démarré l’association il y a 18 ans, ce sont des citoyens mauriciens qui se sont mobilisés pour avoir un pays propre. Il est important de faire prendre conscience des problèmes qui existent et proposer des solutions en mettant en pratique les bons gestes tels que la réduction, la réutilisation, le recyclage et le compostage de nos déchets. »
La bonne nouvelle, c’est que l’industrie du recyclage émerge. Grégory Martin cite plusieurs exemples d’acteurs privés qui détournent des milliers de tonnes de déchets de Mare-Chicose. « Mais ces initiatives révèlent aussi une difficulté majeure : acheminer les flux de déchets vers les recycleurs demande des moyens – véhicules, temps, organisation – que tous les citoyens ou entreprises ne possèdent pas. D’où l’importance du tri à la source qui permettrait d’impliquer toute la population sur un pied d’égalité. »
Véronique Menagé plaide pour une amélioration du système de recyclage. « Ce qui devrait être mis en oeuvre rapidement, ce sont des mesures pour encourager le secteur du recyclage, des collecteurs aux exportateurs, en passant par les recycleurs locaux », propose-t-elle, citant des pratiques existant à l’étranger, comme la REP (responsabilité environnementale du producteur). Des taxes existent déjà, comme celle de Rs 2 sur chaque bouteille de plastique PET vendue. Mais cette taxe n’est pas suffisamment redirigée pour financer le secteur.
« Nous avons aussi le cas des déchets électriques ou électroniques. Actuellement, certains préfèrent garder leurs vieux appareils au lieu de les faire recycler, à cause du prix demandé pour cela. C’est comme payer pour jeter un déchet », dit-elle. Elle souhaite également une plus étroite collaboration avec le ministère de l’Environnement.
Pour que le tri fonctionne, plusieurs conditions doivent être réunies : infrastructures accessibles (stations de transfert ouvertes au public, poubelles de tri généralisées), sensibilisation continue, valorisation économique des déchets, planification urbaine intégrant dès la conception la gestion des déchets.
« Sans tri à la source et sans discipline collective, l’incivisme continuera à miner nos efforts de gestion des déchets », conclut Grégory Martin.
Malgré les difficultés, Véronique Menagé garde espoir. « Chaque nouvelle personne sensibilisée, c’est un pas en avant », dit-elle, espérant que la prise de conscience collective permettra enfin de relever le défi environnemental. Entre incivisme et système défaillant, Maurice se trouve face à un choix : continuer à nettoyer en espérant que les mentalités changent, ou investir massivement dans une transformation systémique. L’incivisme n’est que le symptôme visible d’une crise bien plus profonde.
Les déchets encombrants collectés par les collectivités locales sont acheminés vers les stations de transfert ou vers la décharge de Mare-Chicose. Mais la logique évolue. Les autorités sont désormais encouragées à organiser des collectes thématiques : déchets verts, bois, gravats… L’objectif est simple : mieux trier à la source pour permettre, lorsque c’est possible, l’acheminement direct vers les recycleurs.
Une exception majeure demeure : les déchets électroniques (e-waste). Les collectivités ne sont pas autorisées à les collecter. Toute personne souhaitant s’en débarrasser doit contacter un recycleur d’e-waste enregistré auprès de la Solid Waste Management Division du ministère.
Les stations de transfert sont accessibles gratuitement à tous les citoyens. Seule condition : au-delà de 500 kg de déchets, le transport doit être effectué par un véhicule disposant d’une licence officielle de transporteur de déchets délivrée par la Solid Waste Management Division du ministère. En-dessous de ce seuil, aucune licence n’est requise.
Les stations fonctionnent selon les horaires suivants :
Par ailleurs, les citoyens peuvent déposer gratuitement leurs déchets triés dans les Civic Amenity Centres situés dans les stations de transfert de La Chaumière, La Laura (Caroline) et Poudre-d’Or. Papier et carton, plastique, métal, bois ou pneus usagés y sont stockés séparément avant d’être envoyés aux recycleurs.
Condition essentielle : les déchets doivent être correctement triés, sans mélange et sans contamination par des déchets alimentaires ou autres résidus. Un geste simple, mais indispensable pour donner une seconde vie aux matériaux et alléger la pression sur la décharge nationale.