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Jean-Luc Mootoosamy : «Il y a une confiance à retrouver entre les citoyens et la presse»

Par Jean-Marie St Cyr
Publié le: 3 May 2026 à 17:20
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Liberté entravée, poids des lois et défis de l’IA : Jean-Luc Mootoosamy, directeur de Media Expertise, ausculte le journalisme mauricien en 2026. Il se trouve actuellement au pays dans le cadre d’une formation qu’il mènera au Media Trust sur la responsabilité des médias du 6 au 8 mai.

En 2026, alors que nous célébrons, en ce 3 mai, la Journée mondiale de la liberté de la presse, force est de constater qu’à Maurice, les journalistes sont toujours confrontés au secret, à la confidentialité et même à la législation dans l’exercice de leurs fonctions…
J’imagine que vous faites principalement référence à l’Official Secrets Act du début des années 70, qui, d’ailleurs, mentionne toujours l’utilisation du télégramme (!) et qui est souvent utilisé comme pardessus par les fonctionnaires ou le pouvoir en place. Mais à Maurice, nous avons encore cette chance de pouvoir faire notre métier de journaliste de manière convenable, lorsque je pense à mes confrères du continent africain qui risquent leur vie chaque jour.

Cette loi a été utilisée à des fins d’opacité dans certains domaines, alors que son objectif principal est de protéger Maurice d’interventions hostiles étrangères. Les médias composent avec cette situation et, en effet, souvent par peur des conséquences, le secret est devenu une contrainte acceptée. 

Mais quand il s’agit de fonds publics, du territoire national, il n’y a pas de secret qui tienne. L’intérêt public et la recherche de la vérité dominent sur le secret.

Vous estimez qu’un journaliste pourrait contourner l’Official Secrets Act ?
Oui. Je citerais le premier devoir de journaliste, selon la Charte de Munich de 1971 : « Respecter la vérité, quelles qu’en puissent être les conséquences pour lui-même, et ce, en raison du droit que le public a de connaître la vérité ». 

C’est notre devoir de rechercher et respecter la vérité pour le public. Les risques associés sont clairs. La vérité, c’est comme l’eau. Elle trouve toujours son chemin. Le journaliste n’est qu’un moyen, un canal pour permettre à cette vérité d’éclater.

L’amendement à l’IBA Act est l’une des actions qui ont réduit le sentiment de liberté des Mauriciens fin 2021»

Il y a aussi le « No comment », souvent utilisé comme bouclier.
À Maurice, ceux qui pensent détenir du pouvoir se contentent parfois de « No comment » ou bien « poz ou kestion touzour, pena tax lor seye » ou « qui vous êtes ? » pour s’en sortir vite... Chacun est libre de dire ce qu’il veut, mais « no comment » a un sens aussi. 

Pour un journaliste, s’entendre dire « pas de déclaration », c’est aussi une déclaration. Soit l’interlocuteur n’a effectivement pas de commentaires, soit il y a eu un mot d’ordre pour ne rien dire. Ce n’est certainement pas un « no comment » qui doit nous retenir pour ne pas aller plus loin, bien au contraire ! 

En général « no comment » veut dire « si mo koze ena problem pli divan ».

On nous promet le Freedom of Information Act (FOIA) depuis des décennies… N’y a-t-il pas un vrai risque que si une telle loi était enfin introduite, elle serait vidée de sa substance par des dizaines d’exceptions liées à la « sécurité nationale » ?
Les journalistes et la population ne sont pas dupes. Ce film du FOIA a été joué et rediffusé plusieurs fois chez nous. Dans la région, aux Seychelles, cette loi qui s’appelle Access to Information, elle est en vigueur depuis 2018. Nous devrions nous en inspirer. 

En novembre dernier, à l’Assemblée nationale, à une question du député Khushal Lobine, le Premier ministre avait indiqué que cette loi est à l’étude, qu’une consultation est prévue. Navin Ramgoolam avait aussi dit que la sécurité nationale sera l’un des facteurs importants. Il faut s’attendre à ce que la confidentialité soit une des clauses de cette loi, qui est d’abord faite pour les citoyens. 

Mais, peu importe. Pour nous, journalistes, confidentiel ou pas, si c’est d’intérêt public et que, en toute bonne foi, nous ne mettons pas en danger la sécurité publique, il faut pouvoir en parler. C’est une question de transparence, mais aussi de redevabilité. 

Les fonds publics, les moyens de l’État, l’utilisation du territoire de Maurice sont des thèmes d’intérêt public, et la gouvernance exige la transparence. On ne peut pas sortir systématiquement la carte de la confidentialité, car le doute s’installe et la confiance s’efface.

Il y a parfois une confusion de genres. Il faut faire la distinction entre information et bruit»

Navin Ramgoolam avait fait de l’abrogation des clauses de l’IBA Act, notamment sur la confidentialité des sources, un axe fort de son discours. Dix-huit mois plus tard, l’arsenal est inchangé, alors que ce texte de loi a une incidence sur les moyens financiers des médias. Comment analysez-vous cette inertie ?
Je sais qu’il est inutile de rappeler au Premier ministre, qui est connu pour l’exactitude de sa mémoire, que fin novembre 2021, alors qu’il était dans l’opposition, il avait promis que l’amendement à cette loi, qu’il considérait « liberticide », serait abrogée, je cite, « dans la première semaine suivant la formation de son gouvernement ». Il y a certainement eu depuis d’autres priorités, mais c’est ce genre de déclarations et de promesses qui entame la crédibilité des hommes politiques dans notre pays. 

Cette loi doit clairement être revue pour permettre aux radios de respirer. À moins que, finalement, ne rien changer arrange les régimes qui se succèdent. L’amendement à l’IBA Act est une des actions qui ont réduit le sentiment de liberté des Mauriciens fin 2021. Il serait important d’en reparler et d’avoir un cadre moins contraignant.

Est-ce que la presse mauricienne est devenue une « presse de réaction » ? On attend le post Facebook, on attend le communiqué, on attend la conférence de presse... Est-ce qu’on ne sait plus simplement aller chercher l’information là où personne ne nous l’a préparée ?
Nous avons encore, heureusement, des journalistes qui font leur travail de recherche d’information, de recoupement des sources, de hiérarchisation de l’information et de publication. 

Le « journalisme de communiqué », le « journalisme téléphonique » qui ne va pas sur le terrain, le « journalisme de commentaires » qui a un avis sur tout, sans avoir usé ses chaussures, ont toujours existé, comme le « journalisme de conférence de presse » qui se limite à la répétition de propos et appelle cela « reportage ». Certains s’en contentent. 

Mais le journalisme est bien plus que ça. C’est ce que j’aime à transmettre dans mes formations, la magie de ce métier, la rigueur qu’il exige, et la satisfaction d’un travail bien fait qui peut faire la différence dans le destin d’une personne ou d’un pays.

Avec la présence des réseaux sociaux, de Facebook qui est notamment populaire à Maurice, la presse, les médias semblent être à la traîne. Mais il faut faire attention. Les réseaux, les communiqués ou les conférences de presse demeurent des sources d’information à interroger. On ne peut pas simplement reprendre ce qui est publié sans le mettre en perspective. Les citoyens attendent plus de nous.

C’est aussi vrai qu’avec la montée des agences de communicants, certains médias se contentent de reprendre les informations fournies sans les commenter, les analyser ou même les questionner. Ce sont deux métiers bien différents. C’est comme si un média cédait son indépendance.

Entre quête d’exclusivité et dérive voyeuriste, la liberté de la presse peut-elle encore se passer d’un cadre déontologique strict ? À force de brouiller la frontière entre information et spectacle, la presse ne fragilise-t-elle pas sa propre crédibilité ?
C’est un sujet qui divise dans le métier. Pas le fait d’en parler, mais la manière de le faire. Et puis, les exclusivités, le citoyen s’en fiche royalement. Qui se souvient quel média a dit quoi et quand ? C’est une fierté de journalistes et de patron de médias, sans plus. Et peut-être aussi un argument pour attirer de la publicité. 

Mais sur le plan de l’information elle-même, c’est la fiabilité qui compte. Le public se souvient surtout de ceux qui commettent des erreurs et ne leur fait plus confiance. Il demande à avoir des médias de référence. 

Quant à la dérive voyeuriste que vous mentionnez, ou la soif de détails pour décrire des meurtres, les réactions en direct de parents qui ont perdu un enfant dans des circonstances tragiques, c’est quelque chose qui m’écœure. Des responsables de rédactions auront beau me dire que c’est ce que le public veut, que le public aime ça, je n’en suis pas convaincu. Je ne vois pas comment cela améliore la qualité de l’information. Et l’importance qui est donné est démesurée. 

On confond le goût pour l’information et l’égout...

L’éducation aux médias est essentielle. L’éducation tout court aussi, pour avoir une bonne base de culture générale et ne pas tout prendre pour argent comptant»

Quand une enquête de trois mois finit en « buzz » de 24 heures sur Facebook, avant d’être enterrée par une vidéo de chat ou une nouvelle polémique, est-ce que le journalisme d’investigation n’est pas devenu un luxe inutile à Maurice ?
Il y a parfois une confusion de genres. Il faut faire la distinction entre information et bruit. L’enquête journalistique demande du temps, de la recherche, un travail de fond pour arriver à un dossier bien ficelé. Mais c’est nécessaire à la fois pour les citoyens et pour les dirigeants – du moins ceux qui croient dans la redevabilité qu’impose la démocratie. 

La multiplication des scandales quotidiens n’est-elle pas la meilleure manière d’anesthésier la révolte citoyenne ?

Des confrères me disent parfois qu’à Maurice, un scandale chasse l’autre et que les Mauriciens oublient. Je ne pense pas que ce soit le cas. 

Ils n’oublient pas, mais perdent confiance dans l’action politique. Ils désespèrent de ceux qui sont bons en promesses et pathétiques en actions. 

À Maurice, la population attend son heure pour sa révolution. Elle se fait dans les urnes et c’est sans appel pour ceux qui perdent et ceux qui perdent l’élection suivante.

Entre un anonyme qui « balance » tout sur un groupe Facebook et un journaliste qui vérifie pendant trois jours, est-ce que la presse n’est pas en train de se suicider en essayant de copier la vitesse des réseaux sociaux au lieu d’imposer son propre tempo ?
C’est là que l’éducation aux médias est essentielle, afin que des citoyens comprennent que ce qui a été mis sur les réseaux contient des risques de manipulation. Je ne dis pas que toutes les dénonciations sont fausses, mais elles ne répondent pas toujours à des critères d’impartialité. Il y a un agenda caché. L’autre risque pour le public, c’est de partager des contenus sans se questionner. Ici encore, l’éducation aux médias est centrale. 

S’agissant de la presse, courir derrière les réseaux ne sert à rien, car ils peuvent aller plus vite. Et puis, sur les réseaux, l’outrance n’a pas de limite. Je vois comment certaines pages qui naissent comme des champignons diffusent des images d’accidents, de cadavres etc. Cela attire des vues, des clics. Les suivre, leur emboîter le pas, c’est leur donner raison. 

La presse, les radios ont un public qui leur fait confiance. Il faut garder son couloir, suivre les fondamentaux. Nos médias sont dans un marathon. Ces pages en ligne sont dans une autre course. Elles s’essouffleront bien vite.

Parlons de l’intelligence artificielle (IA). Si elle peut écrire, résumer, imiter et même manipuler l’information, qu’est-ce qui distinguera encore un journaliste d’un algorithme ? La bataille de demain n’est-elle pas surtout celle du discernement ?
Il faut absolument que le public apprenne à discerner, à s’équiper pour faire le tri dans ce qu’il lit. La bataille actuelle est celle de la désinformation, où des contenus sont produits pour nuire, pour peser sur ou influer le cours de l’Histoire. L’éducation aux médias est essentielle. L’éducation tout court aussi, pour avoir une bonne base de culture générale et ne pas tout prendre pour argent comptant. 

Chaque jour qui passe voit les pouvoirs de l’IA grandir. Nous avons le choix : l’adopter en faisant de notre mieux pour l’utiliser de manière éthique ou la prendre comme solution incontournable et la voir prendre le dessus dans nos habitudes, devenir indispensable pour finir par la laisser écrire et penser pour nous. Le discernement doit aussi se faire parmi les journalistes et les patrons de médias.

Est-ce qu’on n’aime la liberté de la presse que lorsqu’elle sert de haut-parleur à nos propres colères ? Sommes-nous prêts à défendre un journaliste qui publie une vérité qui dérange, nous y compris ?
C’est cela le journalisme, sinon ce n’est que de la communication ou de la propagande, dans certains cas. Les citoyens demandent à savoir. Et je vois sur les réseaux comment les mêmes qui demandent des informations sont outrés lorsque leurs intérêts, leur politicien, leur idole sont critiqués. Ça peut être très violent. 

Nous avons encore du chemin à faire pour apprendre à écouter un avis qui n’est pas le nôtre, à accepter le débat. Et les réseaux sociaux n’aident pas, car les « amitiés » se font souvent avec des personnes qui partagent les mêmes points de vue et pas des opinions contraires.

Au fond, en 2026, quel est le poids réel de la liberté de la presse à Maurice : est-ce encore un contre-pouvoir effectif… ou seulement une idée que tout le monde revendique sans qu’elle change vraiment les rapports de force ?
La liberté de la presse à Maurice est bien là et le gouvernement actuel s’est engagé à ne pas y toucher. Cette institution est là pour bousculer et rappeler des engagements, pour plus de redevabilité. 

Quand les choses vont bien, on ne remarque pas vraiment la presse. Mais quand ça va mal, quand la morosité prend de plus en plus de place, comme maintenant à Maurice, la presse est entendue. C’est un forum qui permet le débat d’idées, les échanges. Les élections de 2024 ont montré comment les médias, la presse, peuvent aider les citoyens à comprendre les enjeux. 

Je préfère l’image d’une sentinelle à celle d’un contre-pouvoir. Elle reste discrète et s’interpose quand la démocratie est égratignée ou est en péril. « Contre-pouvoir » pourrait confondre le rôle de la presse et celle de l’opposition. Les médias ne jouent pas dans le même registre.

Cela dit, beaucoup de citoyens n’ont plus du tout contact avec la presse, les médias. Il y a une confiance à retrouver et à maintenir.

Si demain la presse disparaissait, est-ce que le citoyen mauricien se sentirait moins libre, ou est-ce qu’il se contenterait très bien des réseaux sociaux ?
La presse est une institution dure à éteindre et cette Journée mondiale de la liberté de la presse est là pour lui montrer tout notre soutien. Mais il faut s’attendre à tout, notamment l’affaiblissement de sa capacité à s’exprimer. Notre presse n’a pas arrêté de fonctionner depuis 1773. Il y a eu un journal chaque jour. Si la presse, les médias devaient s’arrêter, ce sont les citoyens qui n’ont pas d’argent, pas de moyens, pas de contacts, qui auraient du mal à se faire entendre. 

Les réseaux sociaux n’ont pas encore démontré leur rôle d’intérêt public. Il y a des échanges, des commentaires, mais cela ne suffit pas. Parmi ceux qui s’expriment sur Facebook, il y a toutes sortes de plumes. Il faudra privilégier celles qui s’expriment pour éclairer et pas pour régler des comptes. Ceux qui ont à cœur l’intérêt public, l’ouverture, le débat et pas leurs petits intérêts particuliers. 

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