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Jean Claude raconte son calvaire à l'île de Juan de Nova

Jean Claude Sylvio Grenade

Né le 14 juillet 1938 à Rose-Belle, Jean Claude Sylvio Grenade, 81 ans, est le troisième enfant et le fils aîné d'une fratrie de douze. Du temps de son adolescence, les moyens étaient alors maigres. A 20 ans, Sylvio s'est laissé tenter par un avis d’embauche du ministère du Travail pour l'île de Juan de Nova qui se trouve dans le Canal de Mozambique au Nord de Madagascar. L’île était alors sous administration française. Il fut recruté et y passa six mois qui lui ont laissé de bien pénibles souvenirs.

Le début d’une descente aux enfers 

Le jeune Sylvio travaillait comme chauffeur avant de prendre la décision de s’embarquer pour Juan de Nova. « Nous étions huit amis à nous inscrire à un bureau administré par un ressortissant français nommé Le Marchand et son principal collaborateur le Mauricien Paturau.

On m’avait pourtant prévenu de ne pas embarquer sur le bateau qui nous a transporté vers cette île, mais on était à quarante-deux Mauriciens à tenter l’aventure et je me suis dit qu’on allait me prendre pour un lâcheur si je refusais », dit-il. Sylvio allait passer sept longs jours sur ce bateau. 

L’île de Juan de Nova s’est transformée en enfer pour ces quarante-deux Mauriciens. Les conditions inscrites dans le contrat d’embauche n’étaient pas souvent respectées. Les travailleurs n’avaient droit à aucun contact avec leurs proches ni le droit de retourner à Maurice pendant les vacances. C’était un accueil des plus froids. « Je me souviendrai toujours de cet accueil. Les responsables avaient jeté nos valises, nos vêtements étaient éparpillés sur le sol et nous n’avions même pas le droit de les ranger. Nous étions retournés au temps de l’esclavage. »

Dès leur arrivée sur l’île, on leur a assigné le travail de remplir des wagons de guano, une substance fertilisante composée d'excréments d’oiseaux. Ils touchaient Rs 4 par jour. Le lendemain de leur arrivée, l’administrateur avait ordonné une parade. « À la parade, il nous a demandé de nous incliner devant lui alors qu’il nous exhortait de jurer de nous décarcasser pour la France. Lorsque Le Marchand a remarqué que certains prenaient du bon temps à la plage, il les a convoqués afin de justifier leur absence. Et, effectivement, mes confrères dont Cyril L’espoir, Désiré et Phillipe Harssen ont contesté la parade, car cela n’était pas mentionné dans le contrat. Du coup, Le Marchand a exigé de voir une copie de notre contrat et il l’a déchirée. C’est alors que les travailleurs ont manifesté contre cette exploitation », ajoute-t-il. 

La révolution  

Quarante-deux Mauriciens en révolte contre la façon de faire de l’administrateur ! Ils ont longuement protesté pour ne pas travailler. Durant plusieurs nuits, ils ont dormi le ventre creux, car il fallait travailler, remplir le wagon de trois tonnes de guano pour avoir droit à un repas. « C’était en violation du contrat qu’on avait signé. Il n’y avait pas de véhicule pour transporter le guano, c’était nous les machines ! On avait très peu de repos de jour comme de nuit. On devait creuser le sable jusqu’à la hauteur des hanches, y installer des bâtons de dynamite qu’on devait déclencher à main nue. On risquait notre vie. De plus, le soir on nous servait du poisson cru non écaillé, à peine mijoté dans une sauce masala », raconte Jean Claude Sylvio.

Notre homme, de nature calme, n’en pouvait plus. « Les conditions de vie et de travail étaient déjà pitoyables. Comme si cela ne suffisait pas, on nous mettait face à des situations provocantes. Par exemple, je me souviens d’un incident qui m’a fait péter les plombs. Le Marchand avait osé jeter ma valise où j’avais rangé les photos de mes enfants. Cela m’a profondément blessé, j’étais envahi par une colère noire et je lui ai foncé dessus. Voyant la situation se dégénérer, mes amis sont venus à ma rescousse. Voyez-vous, je n’ai jamais été le genre de personne à supporter des injustices. »            

Sylvio soutient que c’est cette entente entre les travailleurs qui leur a permis de tenir le coup. Il ajoute que Le Marchand était tellement frustré et impuissant face à la situation qu’il punissait ses propres hommes. « Il appelait ses hommes devant la cour et les faisait mordre par des chiens afin qu’ils puissent se ressaisir et rétablir l’ordre parmi les récalcitrants. » Et d’ajouter que c’est cette solidarité entre les travailleurs qui a rendu les choses moins pénibles. Voyant que la situation était devenue incontrôlable, Le Marchand fut le premier à demander du renfort des autorités réunionnaises. 

Une fois les renforts sur place, l’île a été barricadée. Jean Claude Sylvio et six autres travailleurs furent transportés à la Réunion pour être emprisonnés. « Nous avons passé trois nuits en prison, sans nourriture, avant que notre cas soit présenté à la cour.  Nous étions chanceux que quelques Mauriciens avaient apporté leur contrat avec eux. Cela nous a servi de preuve devant le tribunal. De plus, au rapport d’un député mauricien adressé au magistrat, a confirmé nos dires et on a été reconnu innocent. À la suite de ce rapport, le magistrat a conclu que nos conditions de travail violaient les stipulations du contrat qu’on avait signé. Il a également souligné que l’Etat français refusait de s’associer à ces activités d’esclavagistes. C’est après avoir été innocentés que nous avons eu de quoi manger, mais la nourriture passait difficilement. »

Retour à la maison 

Sans aucune nouvelle de son fils aîné, la mère de Jean Claude Sylvio priait jour et nuit pour sa sécurité. « Du temps de mon enfance, ma mère partait souvent à l’église et même au temple. J’avais à peu près six ans, mais je m’en souviens très bien, car elle m’amenait avec elle. En apprenant les difficultés qu’on rencontrait à Juan de Nova, ma mère a invité voisins et amis à prier pour que je puisse rentrer le plus tôt possible. 

« Un beau jour, j’ai entendu frapper à la porte et Sylvio s’est pointé en compagnie de ses amis. Ils avaient tous dormi à la maison ce soir-là et ma mère leur avait offert du thé et du pain tout croustillant qu’elle avait acheté à la boulangerie du coin », raconte un des frères de Jean Claude. « Je n’oublierai jamais la souffrance qu’a subie ma famille. Nous étions tout le temps unis, dans les moments de joie et de tristesse, mais le jour où je suis rentré à la maison, ma mère a été très émotionnée en entendant ma voix et cela me marquera à jamais », renchérit Jean Claude Sylvio. 

Jean Claude Sylvio Grenade

 

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