Mise à jour: 24 janvier 2026 à 17:30

Jean Claude de l’Estrac : «Trump pourrait vouloir acheter Diego»

Par Patrick Hilbert
Image
Jean Claude de l’Estrac

Jean Claude de l’Estrac répond à nos questions sur le dossier Chagos. En cours d’adoption au Parlement britannique, le texte de loi sur la rétrocession de l’archipel à Maurice a fait la Une de la presse mondiale après une sortie du Président américain Donald Trump qui a traite l’accord entre le Royaume-Uni et Maurice d’ acte de « great stupidity ». Pour l’ancien ministre des Affaires étrangères et journaliste, les choses sont à un stade trop avancé pour que l’accord puisse être annulé.  

Que pensez-vous des récentes critiques de Donald Trump qualifiant l'accord sur les Chagos d’ « acte de grande stupidité » ? Cela reflète-t-il un revirement de la position américaine ?
C’est du Trump pur jus ! Il qualifie aujourd’hui de « stupidité » et d’acte de « faiblesse totale » ce qu’il avait salué comme un « accord historique » hier. Qu’est-ce qui a changé ? Sa nouvelle obsession d’accaparement de Groenland où existe pourtant une base de surveillance spatiale des États-Unis. Il tente de faire un parallèle avec Diego Garcia afin de souligner l’importance pour les États-Unis de posséder les territoires utiles à leur sécurité. Il dit s’inquiéter de la présence de plus en plus marquée de la Chine et de la Russie dans cette région de l’Artique. Nous sommes avertis. Il pourrait vouloir demain acheter Diego. Il a déjà fait référence à une possibilité d’achat. Je ne suis pas certain qu’il acceptera longtemps son statut de sous-locataire de Maurice à Diego. Mais apparemment, il se satisfait maintenant d’un « deal » à long terme en négociation avec les Européens pour le contrôle de Groenland mais sans consultation avec les Groenlandais. La petite population inuite ne craint rien de moins qu’un effacement si le territoire devait passer sous contrôle américain. Avec raison. Il y a l’exemple de l’Alaska, Hawaï…

Le gouvernement britannique semble tenir bon concernant la ratification de l’accord, malgré la pression américaine. Pourra-t-il aller jusqu’au bout ? Est-ce qu’un gel de l’accord est encore possible ?
Je ne le crois pas. Les choses sont allées trop loin. Nous sommes à l’avant-veille de la ratification, même s’il existe le risque d’un nouveau report en raison de la tentative de la Chambre des Lords d’inciter le gouvernement de modifier les termes du Traité.  

L’accord a été signé, dans un premier temps avec l’accord de Trump et de son administration. Le gouvernement britannique avait sollicité et obtenu le soutien de ses proches alliés. Les Britanniques ont affirmé leur volonté de respecter le verdict de la Cour internationale de justice et la résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies reconnaissant la souveraineté de Maurice. Sur le plan diplomatique, un recul est inimaginable. Starmer n’est pas Trump.

En sus, sur le plan strictement sécuritaire et la protection de la base américaine, le gouvernement britannique est certain d’avoir obtenu toutes les garanties à long termes exigées par les Américains.

Quel recours pour Maurice si le traité ne parvient pas jusqu’au « royal assent » ?
Nous avons épuisé tous les recours possibles et nous n’en sommes pas là.

Le débat à la Chambre des Communes, le 20 janvier 2026, a mis en lumière des préoccupations sur la sécurité de la base de Diego Garcia. Maurice peut-elle garantir cette sécurité sous sa souveraineté ?
Les Américains et les Conservateurs britanniques se sont fait peur lors de leur campagne contre la signature de l’accord, en arguant d’un risque sécuritaire posé par une soi-disant satellisation de Maurice par la Chine. Ça c’est une stupidité ! Comme chacun sait, Maurice a de bonnes relations diplomatiques avec la Chine mais en matière de diplomatie sécuritaire, c’est avec l’Inde que nous avons signé des accords. Et a priori, l’Inde est un partenaire stratégique des États-Unis dans la géopolitique de l’Indopacifique. Sans compter que les clauses du Traité sont absolument contraignantes pour Maurice. Malgré la souveraineté retrouvée, notre marge de manœuvre sera limitée.

L'accord prévoit un bail de 99 ans pour la base militaire. Est-ce suffisant pour apaiser les craintes américaines face à l'influence chinoise dans l'océan Indien ?
L’influence chinoise dans notre région immédiate reste très limitée. C’est surtout une lubie américaine. Il est vrai que, dans l’océan Indien, la Chine, à travers son ambitieux projet de Route de la Soie, s’est assurée d’une présence stratégique protégeant ses intérêts commerciaux et économiques. Je ne vois pas pourquoi la puissance industrielle et commerciale qu’elle est devenue n’aurait pas ce droit. Trump n’est pas le maître du monde, même s’il le croit. Nous sommes désormais dans un monde multipolaire, et Trump devra s’en accommoder.

Trump évoque une « faiblesse » perçue concernant la Chine et la Russie. Comment Maurice peut-il contrer ces perceptions et affirmer sa neutralité géopolitique ?
Concernant la Chine dans le sud-ouest de l’océan Indien, Trump fantasme, en revanche, je vois depuis peu un retour de la Russie à la faveur du changement de régime à Madagascar. Les nouveaux dirigeants malgaches, soucieux de contrebalancer l’influence occidentale, de la France en particulier, se sont rapprochés des Russes notamment en sollicitant leur aide militaire qu’ils se sont empressés d’offrir. Ce n’est pas sans signification. Il y a eu dans le passé des relations étroites entre un pouvoir marxiste malgache et l’Union soviétique. Il existe des milliers de malgaches russophones. 

De son côté, Maurice se présente comme un pays neutre, non-aligné mais nous ne le sommes pas en réalité. Deux bases sur notre territoire, une américaine, une indienne, appartenant au même bloc stratégique nous place dans un camp.  

Les paiements annuels du Royaume-Uni à Maurice (environ 101 millions de livres) sont-ils un juste dédommagement ?
Qu’est-ce qui pourrait être un juste dédommagement et selon quels critères ? Maurice n’avait qu’un choix : ne pas signer l’accord. Nous avons choisi de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Compte tenu du budget militaire américain annuel – près de 1 000 milliards de dollars –, la location de Diego, l’une des principales bases US, n’est pas chère payée. Sur le papier, ce sont les Britanniques qui louent, les Américains étant de simples sous-locataires. Je soupçonne toutefois que ce sont en réalité les Américains qui paient, d’une manière ou d’une autre. 

Au vu des développements de ces derniers jours, est-ce qu’il aurait été plus sage de ne pas renégocier avec les Britanniques et de laisser le premier accord obtenu sous le gouvernement MSM aller jusqu’au bout ?
C’était ma proposition pour éviter le risque Trump. Cela dit, il aurait de toute manière contesté l’accord, cette fois traitant Biden de stupide. Mais le Traité signé, sa contestation aurait été qualifiée de tardive et non avenue.

Les protestations et actions de certains Chagossiens contre l'accord indiquent-elles une division au sein de la communauté ? Comment Maurice peut-il les intégrer dans le processus ? Est-ce que ces protestataires, qui sont majoritairement issus des rangs des Chagossiens bases en Angleterre, sont motivés par des intérêts britanniques ?
La communauté chagossienne est très divisée depuis des années. Sur pratiquement toutes les questions qu’elle a eu à débattre, des clivages ont apparu. Les premières dissensions sont nées d’un désaccord sur la manière d’utiliser l’argent des deux compensations financières obtenues des Britanniques. Je prévois de vifs débats entre eux sur l’utilisation des fonds qui seront mis à leur disposition dans le cadre du Traité.

Les désaccords se sont amplifiés désormais entre les Chagossiens d’ici et ceux installés au Royaume Uni qui récusent la souveraineté mauricienne au profit d’une tutelle britannique ou d’un droit à l’autodétermination. 

Comment l'accord impacte-t-il les relations Maurice-États-Unis, surtout avec le revirement apparent de Trump ?
Maurice n’est pas un big deal pour l’Amérique. Le Traité signé, rien ne change à Diego, ni dans la région, peut-être que Trump se calmera. Si d’aventure, des problèmes devaient surgir dans l’exécution des clauses de l’accord, Trump est capable de tout bousculer. 

L'accord renforce-t-il la crédibilité de Maurice sur la scène internationale, ou expose-t-il des vulnérabilités face aux grandes puissances ?
La présence d’une base militaire américaine sur un territoire mauricien ne sera pas sans conséquence pour nous le jour où des bombardiers B-52 décolleront de Diego pour attaquer un pays ciblé par les Américains. Ou le jour où des Boeing P-81 partiront d’Agalega pour attaquer un sous-marin chinois qui se serait approché trop près de la base indienne. Dans le monde imprévisible qui est désormais le nôtre, où la loi du plus fort règne, où les nations se préparent à la guerre plutôt que d’organiser la paix, oui, nous sommes devenus vulnérables.

Quel conseil donneriez-vous au gouvernement mauricien pour gérer les critiques de Trump et sécuriser l'accord définitivement ?
Je n’ai pas de conseils à donner mais je pense que nous ne pouvons que chercher à rassurer politiquement les Américains. Notre stratégie semble reposer sur des assurances juridiques. Ce n’est pas notre Attorney General, quelles que soient ses qualités, qui rassurera les Américains. Le chef de l’État peut-être, appuyé par l’exercice d’une diplomatie vigilante et clairvoyante.

Publicité
À LA UNE
defiplus