Jean Claude de l’Estrac : «Le modèle actuel est ruineux pour le pays et hypothèque l’avenir de nos enfants»
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Le Défi Quotidien
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Pendant des décennies, la pension universelle, la santé et l’éducation gratuites ont constitué les piliers de l’État-providence mauricien. Mais face au vieillissement accéléré de la population, à l’explosion des dépenses sociales et à une croissance économique moins soutenue, ce modèle est-il encore viable ? Pour Jean Claude de l’Estrac, le constat est sans détour : Maurice est arrivée à la fin d’un cycle. L’ancien ministre estime qu’une refonte profonde du contrat social est désormais inévitable afin d’assurer la pérennité des finances publiques tout en préservant la solidarité nationale.
Depuis l’indépendance, l’État-providence, avec notamment la pension universelle, la santé et l’éducation gratuites, constitue l’un des piliers du modèle mauricien. Ce modèle est-il aujourd’hui arrivé à ses limites ou doit-il simplement être repensé pour répondre aux nouvelles réalités démographiques et économiques ?
La plus belle femme du monde ne peut donner que ce qu’elle a, dit l’adage. De même un État vertueux ne peut distribuer que ce qu’il a produit de richesse. Pendant quelques décennies, le taux de croissance nationale, les revenus de l’État, les augmentations annuelles mesurées des allocations sociales, ont permis à des gouvernements successifs de conserver un État-providence de pays riche malgré une économie de pays moyen.
Mais depuis plus d’une vingtaine d’années, depuis la prise de conscience que la pyramide démographique du pays s’inversait – toujours plus de seniors, toujours moins d’actifs – la question de la soutenabilité des allocations universelles s’est posée à tous les gouvernements. Et naturellement, logiquement et socialement, le principe du ciblage est apparu financièrement nécessaire et justifié. En 15 ans, les diverses allocations que nous appelons pensions sont passées Rs 10,3 milliards à Rs 119,3 milliards ! D’autres allocations sociales, de Rs 15,8 milliards à 148,7 milliards. C’est ainsi que les budgets pour l’éducation et la santé par exemple sont restés bien en deçà du nécessaire.
Mais électoralement, politiquement et démagogiquement une réforme devient explosive. Le contexte ajoute à la difficulté : au cours des dernières années, en particulier sous la gouvernance de Pravind Jugnauth, la population a été gavée de l’argent public. Le contribuable en est venu à croire qu’il n’y a pas de limites aux dépenses de l’État.
À l’évidence le modèle doit être totalement repensé, il est ruineux pour le pays et il hypothèque l’avenir de nos enfants.
La réforme de la Basic Retirement Pension a suscité de vives réactions, d’autant qu’elle n’avait pas été annoncée durant la campagne électorale. Au-delà de cette mesure, pensez-vous que Maurice devra désormais revoir en profondeur son contrat social afin de garantir la pérennité de son système de protection sociale ?
Nous continuons à utiliser le mot « pension » pour parler de ce qui est en fait une allocation sociale de l’État, une marque de solidarité nationale. Il est juste de parler de pension quand elle est contributive. Elle devient un droit si seulement elle résulte de cotisations.
Dans l’état actuel des finances publiques, du fait du vieillissement de la population, du prolongement de la durée de vie, la pression budgétaire est devenue intenable.
Quant à l’argument que la mesure n’avait pas été annoncée durant la campagne électorale, il prête à rire. Imagine-t-on un parti politique en campagne à une élection annoncer qu’il se propose de mettre la main dans les poches des électeurs…
Cela dit, le Premier ministre paie aussi la conséquence de sa proposition démagogique d’augmenter lui aussi cette allocation.
Si vous deviez conseiller le gouvernement, quelles seraient les grandes réformes à entreprendre afin de préserver les acquis sociaux tout en assurant la soutenabilité des finances publiques pour les générations futures ?
Je n’ai pas la prétention de pouvoir présenter un budget alternatif… Je sais seulement par expérience, pour avoir été de l’autre côté de la barricade, combien le pays est entré dans une phase critique de son histoire économique. Son succès de ces dernières années a tué les conditions du succès. Elles étaient l’existence d’une main-d’œuvre pléthorique et à bon marché. Il n’y a plus de main-d’œuvre, et quand elle existe, elle est chère. Le modèle a fait son temps. C’est la fin d’un cycle.
La recherche d’un nouveau modèle, l’émergence éventuelle de nouveaux foyers de croissance, à forte intensité de technologie plutôt que de main-d’œuvre, la promotion d’une ingénierie sociale nouvelle, sont des exercices de longue durée. Nous sommes dans cette phase critique où un cycle prend fin mais le nouveau n’a pas encore émergé. Et pourtant, seul un doublement de notre PBI à terme peut nous sortir de l’ornière. Durant cet entre-deux, il faudra compter sur un leadership courageux, vertueux, imaginatif, technocratique, stratégique. Et une population instruite de ces enjeux. Il nous reste à espérer.