Jayen Chellum, secrétaire général de l’ACIM : « La STC doit jouer son rôle de chien de garde sur le marché »
Par
Christina Vilbrin
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Christina Vilbrin
Les consommateurs et le secteur touristique ressentiront de plein fouet les conséquences de la guerre au Moyen-Orient, affirme Jayen Chellum, secrétaire général de l’Association des consommateurs de l’île Maurice (ACIM). D’où son appel pour une série de mesures afin de sécuriser les produits et protéger le pouvoir d’achat des Mauriciens. Dans cet entretien, il met aussi en garde contre l’utilisation de certains lots du lait infantile Aptamil.
La guerre au Moyen-Orient perturbe déjà les chaînes d’approvisionnement. Quels seront les impacts immédiats ?
Près de 20 % de la consommation mondiale de pétrole transite par le détroit d’Ormuz. Avec la fermeture de ce passage clé, l’impact est immédiat, avec la hausse des prix du pétrole, du fret et de l’assurance. Sur le plan économique, il faudra s’attendre à une inflation plus élevée. L’économie mondiale sera affectée et le risque d’une récession n’est pas à écarter. À Maurice, cela se traduira aussi par un impact direct sur le tourisme : les billets d’avion augmentent déjà, et la sécurité internationale réduira la venue des voyageurs. Le pays accueillera moins de touristes et aura donc moins de revenus.
Vous appréhendez aussi des conséquences géopolitiques…
Oui ! Les conséquences géopolitiques de cette agression d’Israël vis-à-vis de l’Iran sont énormes : elles mettent en question la domination des puissances traditionnelles et montrent la fragilité de l’influence américaine, d’une part, à travers la riposte iranienne et, de l’autre, par le fait que tous les pays condamnent cette action. Cela pourrait aussi affecter des relations internationales, y compris avec l’Inde, et provoquer un affaiblissement global de certaines alliances.
Avec la hausse du fret, les prix à la consommation sont inévitablement affectés. Quel sera selon vous l’effet sur le pouvoir d’achat des Mauriciens ?
La hausse du fret aura un impact direct sur le pouvoir d’achat des Mauriciens, qui verra une réduction de sa capacité de consommation. Les produits importés deviendront plus chers. L’agriculture aussi sera affectée car près d’un quart de la consommation des engrais azotés est issu des pays du Golfe.
La qualité des produits risque également d’en pâtir, car certains produits de bonne qualité deviendront moins accessibles, au-delà de la hausse des prix, et les usines produiront des produits de moindre qualité.
Pensez-vous que la Stade Trading Corporation doit intervenir pour atténuer, même partiellement, la hausse des prix pour les consommateurs ?
Le rôle de la STC, mise en place en 1982, est justement d’intervenir sur le marché pour éviter des hausses excessives des prix. Au-delà de l’impact du fret, nous avons été témoins pendant la COVID-19 d’une augmentation déraisonnable des prix en l’absence de mark-up sur les articles de base. Le gouvernement est condamné à intervenir sur le marché à travers la STC, qui doit devenir un acteur majeur.
Au-delà de l’importation de produits, elle devra réaliser des études de marché pour déterminer s’il n’y a pas une exagération des prix et veiller à ce que les commerces pratiquent des prix raisonnables. La STC doit jouer son rôle d’importateur, mais aussi de chien de garde sur le marché.
Des inquiétudes se font aussi sentir concernant l’approvisionnement en produits pétroliers et en gaz ménager, alors que le pays ne dispose que de stocks limités. Vos commentaires ?
Le ministre Sik Yuen, que nous avons rencontré qu’il y a quelque temps, a récemment indiqué qu’un bateau devrait arriver cette semaine. Il a aussi rassuré sur le gaz, notamment qu’une partie des importations proviendraient des États-Unis. Le Premier ministre a aussi indiqué que des mesures seront prises pour éviter toute rupture de la chaîne d’approvisionnement.
Cela dit, il n’est pas possible de garantir un approvisionnement complet en cette période de tension, alors que plus de 60 % de nos produits sont importés.
Quelles mesures recommandez-vous pour sécuriser les approvisionnements et protéger les consommateurs ?
L’ACIM a proposé, dès le début de la guerre, de créer un comité conjoint rassemblant le secteur public, le secteur privé, les ONG et les associations de consommateurs afin de coordonner les mesures. Ce comité pourrait agir rapidement pour sécuriser les approvisionnements à court terme et planifier des solutions à moyen et long terme, en évaluant les importations depuis des zones proches comme Madagascar, l’Afrique du Sud, et pas uniquement l’Europe, compte tenu des coûts élevés de fret et des tensions internationales. Au Parlement, le Premier ministre a parlé d’un comité public-privé. Nous espérons que les associations des consommateurs seront incluses.
À long terme, il est nécessaire de renforcer l’autosuffisance alimentaire dont on parle depuis l’Indépendance. Pourquoi ne développe-t-on pas l’économie bleue, comme les Seychelles ? Il nous faut créer un comité permanent sur la sécurité alimentaire.
Cependant, le facteur qui empêche toute progression à ce niveau est le secteur privé corporatif. Il y a plusieurs exemples. Pendant l’apartheid, des grandes compagnies mauriciennes ont continué à importer de l’Afrique du Sud alors qu’il y avait un boycott international.
De même, plus récemment, quand il a été question d’importer de la volaille pour bénéficier d’un meilleur prix, la question de préservation de l’emploi a été évoquée et le projet n’a jamais abouti.En fin de compte, c’est le consommateur qui finit par payer plus cher.
Lors de l’Assemblée nationale mardi, le Premier ministre a évoqué un risque d’inflation pouvant atteindre 6 %. Partagez-vous cette estimation ?
Il m’est difficile de confirmer cette estimation faute de données complètes. Le Premier ministre a beaucoup plus de visibilité. Cependant, une chose est sûre. Je peux affirmer avec certitude que l’inflation va monter inévitablement.
Lors de votre point de presse ce mercredi 18 mars, vous avez mentionné le retrait de certains lots de lait Aptamil pour nourrissons du marché. Quelle est la situation exacte et quelles mesures recommandez-vous ?
Un consommateur averti m’a alerté le 12 mars sur des problèmes liés à certains lots de lait Aptamil. Plusieurs pays, dont le Maroc et le Royaume-Uni, ont émis des communiqués pour le retrait de ces lots suite à des risques sanitaires. À Maurice, certains lots seraient présents sur le marché.
Nous avons mené une enquête sur sept lots de lait et n’avons détecté aucun problème. Toutefois, ces lots ne représentent qu’une partie de la production, et cela ne permet pas d’affirmer qu’il n’existe aucun risque. La vigilance reste de mise, surtout que des cas de diarrhée et de fièvre ont été signalés chez des nourrissons ayant consommé ce lait. Treize parents nous l’ont confirmé.
Nous avons contacté le ministère de la Santé et la compagnie importatrice, mais aucune communication officielle pour le retrait de ces lots n’a été diffusée à ce jour. Au ministère de la Santé, on affirme qu’il n’y a pas de problème avec ce lait. Nous restons sceptiques à ce niveau et nous maintenons qu’il faut être prudent. Nous recommandons à des familles de ne pas consommer ce lait. Il est aussi crucial que les autorités tout comme l’importateur communiquent davantage dessus.