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Jameson Bruno Ravina : retourner vers la terre pour reprendre le contrôle

Par Kinsley David
Publié le: 12 May 2026 à 15:30
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Inflation persistante, coût de la vie qui s’alourdit, tensions géopolitiques qui bousculent les échanges mondiaux, chaînes d’approvisionnement fragilisées : partout, la question alimentaire s’impose avec une urgence nouvelle. Dans ce contexte, cultiver la terre n’apparaît plus comme un simple héritage du passé, mais comme une réponse concrète aux incertitudes du présent. À Rodrigues, Jameson Bruno Ravina, enseignant, agriculteur et innovateur, incarne cette prise de conscience.

En développant des solutions biologiques adaptées aux réalités de Rodrigues, Jameson Bruno Ravina porte une conviction forte : l’autosuffisance alimentaire ne relève pas du discours, mais d’actions concrètes. Pendant longtemps, la modernité a laissé croire que l’abondance viendrait toujours d’ailleurs. Que les supermarchés resteraient remplis, que les marchandises continueraient à circuler sans interruption, que notre dépendance aux importations ne poserait jamais véritablement problème. Mais ces dernières années ont brutalement rappelé une autre réalité. Les conflits internationaux, les crises économiques, la hausse du coût du transport maritime et la volatilité des marchés mondiaux ont profondément fragilisé l’accès à certains produits essentiels. À cela s’ajoute une inflation qui pèse lourdement sur le quotidien des familles.
Dans ce contexte mondial tendu, le retour vers la terre s’impose comme une évidence pour beaucoup. Non pas comme un mouvement nostalgique, mais comme un choix pragmatique. Produire ce que l’on consomme. Réduire la dépendance extérieure. Valoriser les ressources locales. Retrouver une forme de souveraineté alimentaire.

Il est temps d’agir et vite ! 

À Rodrigues, cette réflexion prend une dimension encore plus sensible. L’insularité rend l’île particulièrement vulnérable aux perturbations d’approvisionnement. Chaque retard, chaque hausse des coûts logistiques, chaque instabilité internationale peut avoir un impact direct sur le panier des ménages. La question n’est donc pas seulement économique. Elle touche à la résilience même du territoire.

C’est dans cette réalité que s’inscrit le parcours de Jameson Bruno Ravina. À 32 ans, cet habitant de Montagne Goyaves n’entre pas facilement dans une seule case. Enseignant au primaire, agriculteur, éleveur, défenseur d’un développement durable ancré dans les réalités locales, il fait partie de cette génération qui refuse d’attendre des solutions venues d’ailleurs.

Son projet récent attire aujourd’hui l’attention parce qu’il répond à un besoin urgent : permettre aux planteurs rodriguais de produire mieux, avec des solutions accessibles, naturelles et locales.

Chez lui, la terre n’est pas une idée abstraite. C’est un engagement concret. Alors que beaucoup dénoncent les difficultés du secteur agricole : coûts élevés, manque d’attractivité pour les jeunes, dépendance aux intrants importés, lui a choisi d’agir.

Son projet récent attire aujourd’hui l’attention parce qu’il répond à un besoin urgent : permettre aux planteurs rodriguais de produire mieux, avec des solutions accessibles, naturelles et locales.

En seulement deux mois, Jameson Bruno Ravina a développé quatre innovations agricoles biologiques : trois biofertilisants et un biopesticide. Un exploit qui surprend autant par sa rapidité que par sa pertinence.

Des solutions existent 

Présenté dans le cadre de la compétition Rodrigues Innovation, sous l’égide du Mauritius Research and Innovation Council (MRIC), son projet ne se limite pas à une démonstration technique. Il propose une réponse directe à plusieurs défis contemporains : coût de production élevé, dépendance aux produits chimiques importés, dégradation des sols, vulnérabilité alimentaire.

Les trois biofertilisants ont été conçus pour accompagner les différentes phases de développement des cultures. Le premier agit au niveau racinaire, pour favoriser l’enracinement des jeunes plants et leur permettre de démarrer dans de meilleures conditions.

Le deuxième soutient la phase de croissance végétative, en stimulant le développement des feuilles et la vigueur générale de la plante. Le troisième intervient au moment de la floraison et de la fructification, des étapes décisives pour le rendement agricole.

L’idée n’est pas simplement de proposer un produit, mais un accompagnement complet du cycle de vie de la plante. À cela s’ajoute un biopesticide ciblant un ennemi bien connu des agriculteurs : la chenille légionnaire d’automne.

Ce ravageur invasif cause d’importants dégâts sur certaines cultures, notamment le maïs, avec des conséquences directes sur la production. Face à cette menace, Jameson Bruno Ravina a voulu proposer une alternative naturelle aux pesticides conventionnels. « Nous devons trouver des solutions adaptées à notre réalité. Si chaque problème nous oblige à attendre des produits venus d’ailleurs, nous restons dépendants. Rodrigues a des ressources. Il faut apprendre à les transformer en solutions. »

Ressources locales

Cette philosophie traverse l’ensemble de son projet. L’un des aspects les plus remarquables de sa démarche reste précisément cette capacité à partir de ce que Rodrigues possède déjà. Le recours à des ressources locales n’est pas un simple argument écologique. C’est une stratégie d’autonomie.

Parmi les innovations développées figure notamment un amendement organique inspiré du savoir-faire traditionnel, élaboré à partir de fumier de chèvre et de « pikan loulou », cette plante envahissante bien connue sur l’île. Là où certains voient un problème environnemental, lui y voit une matière première. Transformer une nuisance en ressource utile : l’idée résume assez bien sa manière de penser. « L’autosuffisance alimentaire commence aussi par un changement de regard. Nous avons souvent plus de ressources que nous ne le pensons. »

Au-delà de la technique, c’est bien une vision qu’il défend. Une vision où l’agriculture n’est pas un secteur en difficulté, mais un levier stratégique. Une vision où l’innovation ne signifie pas forcément haute technologie ou solutions coûteuses, mais intelligence locale, adaptation et créativité. Une vision, surtout, qui parle aux jeunes.

Car Jameson Bruno Ravina veut aussi casser une image persistante : celle d’une agriculture perçue comme un choix par défaut. Pour lui, retourner vers la terre n’a rien d’un recul. C’est au contraire un acte moderne, responsable et profondément stratégique.

À Rodrigues, où la jeunesse regarde souvent vers d’autres secteurs, son parcours envoie un signal fort. On peut enseigner et cultiver. Réfléchir et produire. Innover sans quitter son territoire. Son engagement s’inscrit d’ailleurs dans une démarche plus large de sensibilisation au développement durable.

Car la sécurité alimentaire ne se résume pas à remplir les assiettes. « Elle implique aussi la qualité des aliments consommés, la préservation des sols, la protection de l’eau, la réduction de l’exposition aux produits chimiques et la capacité des communautés à produire durablement. Le biologique, dans cette perspective, n’est pas un luxe. Pour un territoire comme Rodrigues, c’est peut-être même une nécessité. Produire localement des intrants agricoles naturels permet non seulement de réduire les coûts et la dépendance extérieure, mais aussi de préserver un environnement insulaire particulièrement fragile. Il ne s’agit pas seulement de produire plus. Il faut produire intelligemment, sans compromettre ce que nous laisserons aux générations suivantes », explique Jameson Bruno Ravina.

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