Jacques Marrier d’Unienville, CEO d’Omnicane : «Maurice peut gagner le pari de l’infrastructure de l’IA»
Par
Ajagen Koomalen Rungen
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L’intelligence artificielle et l’open banking figurent parmi les mesures phares du Budget 2026-2027. Pour Jacques Marrier d’Unienville, Chief Executive Officer d’Omnicane, ces réformes ouvrent de nouvelles perspectives pour l’économie mauricienne, à condition que le pays mise sur ses véritables forces. Convaincu que Maurice a le potentiel de devenir une plateforme régionale d’infrastructures numériques et financières, il estime toutefois que la réussite de cette ambition dépendra avant tout de la transition énergétique, de la qualité des talents locaux et d’un cadre réglementaire propice à l’innovation. Dans cet entretien, il livre sa vision de l’IA, de l’avenir de la fintech mauricienne et des opportunités qui s’offrent aux jeunes dans un monde en pleine mutation technologique.
Le Budget 2026-2027 met fortement l’accent sur l’intelligence artificielle. Comment Omnicane accueille-t-il cette orientation gouvernementale ?
Avant tout, il faut distinguer les différents acteurs lorsqu’on parle d’IA. Il y a les laboratoires d’IA — les « pure players » qui conçoivent les modèles —, les acteurs de l’infrastructure et du hardware, et enfin les entreprises utilisatrices. Ces dernières se répartissent en deux catégories : celles qui placent l’IA au cœur de leurs opérations, comme le font beaucoup de start-ups, et celles qui, comme Omnicane, sont amenées à l’implémenter au sein de leurs processus pour gagner en efficience, sans en faire leur avantage concurrentiel.
Nous accueillons donc cette orientation favorablement, mais avec un regard ciblé. De notre point de vue, l’axe le plus porteur pour Maurice est le développement de l’infrastructure de l’IA au niveau régional. Maurice a, à mon sens, toutes les cartes en main pour jouer sur ce terrain. La variable clé reste toutefois l’énergie : la fiabilité du réseau et le coût de l’électricité. Si nous réussissons la transition énergétique, la perspective est crédible ; si nous la manquons, elle restera une simple aspiration. Selon les derniers classements en matière de coût de l’énergie, Maurice se situe actuellement au 71e rang sur 145 pays évalués, ce qui, pour un État insulaire, est remarquable.
L’IA fait-elle déjà partie des opérations quotidiennes d’Omnicane ? Si oui, dans quels domaines précisément ?
Pas encore véritablement, pour être honnête. Certains de nos collaborateurs disposent de licences et de formations Claude ou Copilot pour gagner en efficacité au quotidien, mais au cœur de nos opérations, nous en sommes encore à une phase de préparation. Nous travaillons surtout à poser des fondations saines : constituer des données de qualité, condition préalable à toute exploitation sérieuse de l’IA.
Nous suivons ce qui se fait en agriculture de précision et en maintenance prédictive dans les usines. Ce sont des technologies que l’IA va, selon nous, rendre nettement plus accessibles dans les années à venir.
Quels sont les principaux projets d’intelligence artificielle actuellement en cours au sein du groupe ?
Aujourd’hui, nos projets les plus avancés en matière d’IA se situent dans le développement de notre dernier pôle, celui des services financiers. Nous avons très récemment créé, au sein du groupe, une entité spécialisée dans la fintech. Elle a d’abord servi les unités d’affaires du groupe, mais elle a vocation à s’ouvrir vers l’extérieur.
Comment l’IA peut-elle améliorer la productivité dans les secteurs du sucre et de l’énergie où Omnicane est présent ?
Dans le sucre et l’énergie, le potentiel de l’IA se décline à plusieurs niveaux de la chaîne.
Au champ, d’abord, avec l’agriculture de précision : optimiser l’irrigation, la fertilisation et le rendement à partir de données de terrain.
Au niveau de l’usine, de la raffinerie et de nos centrales thermiques, le levier majeur est la maintenance prédictive : anticiper les pannes plutôt que les subir, dans des sites industriels où chaque arrêt non planifié a un coût élevé.
Ce sont des projets de longue haleine. Leur mise en œuvre suppose une coordination importante et une montée en maturité progressive — à commencer, comme toujours, par la qualité des données.
Voyez-vous l’IA comme un simple outil technologique ou comme un véritable levier de transformation économique pour Maurice ?
Les deux, mais à des niveaux différents. Sur le plan de l’infrastructure, Maurice peut réellement se positionner et en faire un levier économique à part entière. Sur les autres dimensions, l’IA reste pour moi un outil — un outil puissant, dont l’impact se fera sentir sur tous les secteurs, du tourisme à l’industrie, en améliorant l’efficience du pays et notre capacité à rester compétitifs à l’échelle mondiale.
En revanche, soyons lucides : je ne vois pas un laboratoire d’IA venir s’installer à Maurice. Notre rôle n’est pas de concevoir les modèles.
Quels investissements Omnicane prévoit-il pour accélérer son adoption de l’intelligence artificielle au cours des prochaines années ?
L’essentiel de nos investissements en matière d’IA porte sur le capital humain : recruter, former et accompagner nos collaborateurs dans le changement. C’est une technologie relativement simple à prendre en main, mais qui transforme en profondeur les processus de travail — et tout changement de cette ampleur peut susciter des résistances. Notre priorité sera donc l’accompagnement.
Parmi les mesures annoncées dans le Budget, lesquelles vous semblent les plus favorables au développement du secteur privé ?
Une mesure structurante au niveau des services financiers me semble être l’introduction d’un cadre d’open banking. C’est probablement ce dont Maurice a besoin pour rester compétitive dans la course africaine à la fintech. Nous avons pris une longueur d’avance sur les paiements avec MauCAS, mais nous avons laissé d’autres — le Nigéria en particulier — prendre les devants sur le partage d’informations bancaires, qui constitue aujourd’hui un véritable enjeu concurrentiel.
L’open banking nous donne la possibilité de combler ce retard, et surtout de positionner Maurice comme un exportateur de services financiers. Le Nigéria le fait déjà : un acteur comme Mono sert de plateforme à d’autres fintechs et institutions financières nigérianes pour se développer en Afrique de l’Ouest. Nous devrions nourrir la même ambition.
Le Budget prévoit-il, selon vous, un cadre suffisamment attractif pour encourager les entreprises à investir davantage dans les nouvelles technologies ?
Le cadre va dans la bonne direction, mais il pourrait être renforcé sur le plan humain.
Il faut davantage d’incitations pour faire revenir les experts et faciliter leur installation à Maurice. Sur certains projets, nous identifions des cerveaux mauriciens établis à l’étranger, dont le rapatriement reste difficile en raison de la compétitivité des marchés développés. Dans le même esprit, nous pourrions encourager les entrepreneurs qui ont réussi dans ce domaine à venir s’établir sur l’île.
Maurice peut-il réellement devenir un hub régional de l’intelligence artificielle dans l’océan Indien ?
Tout dépend de ce que l’on entend par « hub régional ». S’il s’agit d’un hub d’infrastructure — c’est-à-dire d’héberger les data centres qui font tourner l’IA pour la région —, alors oui, c’est une ambition réaliste, et c’est précisément là que se trouve notre meilleure carte.
S’il s’agit en revanche de devenir un centre de conception de modèles, avec des laboratoires d’IA installés sur place, je suis plus circonspect : ce n’est pas, selon moi, le terrain sur lequel Maurice se distinguera.
Concentrons-nous donc sur l’infrastructure. Maurice peut y devenir une base de confiance pour l’océan Indien et la région SADC. Mais, je le répète, tout cela repose sur une seule condition déterminante : une énergie fiable et compétitive.
Faut-il renforcer davantage les partenariats entre les entreprises, les universités et les centres de recherche pour développer l’écosystème de l’IA ?
Oui, sans hésitation. C’est le modèle qui, selon mon expérience, fonctionne le mieux : une adoption portée par des partenariats, avec l’État dans un rôle de facilitateur actif.
La France offre l’exemple le plus clair. Son travail avec Mistral, l’un des grands laboratoires d’IA, repose sur des partenariats systématiques avec les grandes entreprises, assortis de dispositifs dédiés aux PME et aux start-ups. Maurice devrait viser la même approche — mais avec des laboratoires de taille intermédiaire, ceux qui ont une réelle ambition de se développer en Afrique de l’Est et qui pourraient offrir des conditions attractives en échange d’une base régionale.
À Maurice, c’est ce chaînon qui nous fait encore défaut — et c’est précisément là que l’État peut jouer un rôle décisif.
Le Budget annonce l’introduction d’un cadre d’open banking. Concrètement, qu’est-ce que cela changerait pour les consommateurs et les entreprises à Maurice ?
Les bénéfices sont très concrets. On peut s’attendre à une concurrence accrue, à une expérience plus fluide dans le crédit et le KYC, à de nouveaux usages dans la gestion financière — qu’il s’agisse des finances personnelles des particuliers ou de la gestion des dépenses des entreprises — et à une détection de la fraude nettement renforcée.
Maurice dispose-t-il déjà des fondations réglementaires nécessaires à l’open banking ?
En partie, oui, mais le socle reste incomplet. Le National Payment Systems Act prévoit déjà les services d’information sur les comptes (Account Information Services) comme une activité régulée sous le régime des prestataires de services de paiement (PSP). Or, à ce jour, aucun acteur n’a obtenu cette licence.
La licence existe donc, mais ce n’est qu’une première pierre. Le cadre reste lacunaire : il précise peu le rôle et les obligations réelles d’un prestataire de services d’information sur les comptes, et il s’articule mal avec la loi sur la protection des données (DPA) et la loi bancaire (Banking Act). Il me semble que c’est précisément à ces lacunes que le futur cadre d’open banking devra remédier.
Quel modèle de cadre faudrait-il, selon vous, privilégier ?
Un cadre inspiré de la PSD2 européenne — la deuxième directive sur les services de paiement — me paraît la bonne référence, et il me semble que c’est ce vers quoi nous nous dirigeons. Il aurait l’avantage de s’inscrire dans le prolongement naturel de notre loi sur la protection des données, elle-même calquée sur le RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données). Nous disposons donc déjà d’une partie de l’architecture juridique ; il s’agit de la compléter de manière cohérente.
En quoi un système de « passeport » des licences fintech pourrait-il accélérer l’écosystème ?
Quelle que soit la qualité du cadre domestique, un acteur fintech ne change réellement d’échelle que s’il peut exporter ses offres. Un système de « passeport » — c’est-à-dire la reconnaissance transfrontalière des licences mauriciennes — permettrait précisément cela.
Associé à l’open banking, ce mécanisme pourrait être le véritable catalyseur dont l’écosystème fintech mauricien a besoin.
Une réserve, toutefois : la reconnaissance des licences est, par nature, réciproque. Elle suppose des partenaires régionaux — au sein de la SADC ou du COMESA — disposés à reconnaître nos licences, et inversement. C’est un chantier autant diplomatique que réglementaire.
Certaines personnes craignent que l’IA remplace des emplois. Comment Omnicane aborde-t-il cette question ?
Chez Omnicane, nous voyons l’IA comme une opportunité de faire plus et mieux — et non de faire autant avec moins. La nuance est essentielle. Notre objectif n’est pas de réduire les effectifs, mais d’augmenter ce que chacun de nos collaborateurs est capable d’accomplir.
D’ailleurs, dans un contexte où certains secteurs peinent à recruter, l’IA est davantage une réponse à la pénurie de compétences qu’une menace pour l’emploi.
Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes qui s’intéressent aux carrières dans l’intelligence artificielle et les technologies émergentes ?
Un seul mot d’ordre : continuez à cultiver votre esprit critique. La technologie évoluera, les outils changeront, mais la capacité à raisonner, à questionner et à juger restera votre atout le plus précieux. L’IA est un formidable accélérateur pour celles et ceux qui savent penser par eux-mêmes — elle ne remplace pas le jugement, elle le démultiplie.