Ismael Sahye : quand le corps se fait poésie

Par Le Dimanche /L' Hebdo
Publié le: 8 février 2026 à 13:05
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Ce qui rend son parcours singulier, c’est la manière dont le sport et la poésie se répondent et s’entrelacent chez lui.

Enseignant d’éducation physique et poète, Ismael Sahye réconcilie le muscle et l’esprit. Dans son recueil autoédité, il propose un voyage introspectif dédié à tous ceux qui mènent leurs combats dans le silence.

«Àceux qui sourient en public et saignent en privé. À ceux dont les batailles ne font pas de bruit. » C’est ainsi qu’Ismael Sahye dédicace « The Heart Touches What the Hand Cannot Reach », son recueil autoédité. Une main posée sur une épaule invisible, comme il le dit lui-même. Un geste de reconnaissance pour tous ceux qui combattent dans l’ombre, seuls, la nuit.

L’auteur de ces mots a 29 ans. Le jour, il enseigne l’éducation physique dans un collège privé mixte de Maurice. Mais derrière le formateur qui transmet la discipline du geste se cache un observateur du monde pour qui « le rythme du corps devient la respiration du mot ». Lorsque le soir tombe, Ismael Sahye se livre à un autre entraînement, plus silencieux, plus intime : celui de l’écriture.

Derrière cette adresse aux combattants de l’ombre se dessine un rapport très particulier à l’écriture. Pour Ismael Sahye, la poésie n’est pas un métier ni une vocation spectaculaire. C’est une nécessité vitale, née d’une urgence douce. « J’essaie de libérer ce qui pèse, confie-t-il. Pas pour briller, mais pour respirer. » 

Quand on lui demande comment il se définit, il refuse les catégories figées. « Je dirais que je suis un passage. Un être en mouvement, façonné par ce qu’il a traversé et par ce qu’il n’a pas su dire plus tôt. » Cette idée de passage traverse tout son livre : entre le corps et l’âme, entre la douleur et la lumière, entre ce qu’on tait et ce qu’on finit par déposer sur la page.

Il a commencé à écrire en 2008, à 13 ans. Pas sous le coup d’un événement précis, mais poussé par ce qu’il appelle « une accumulation de silences ». « J’ai compris que certaines émotions n’avaient pas d’endroit où aller », explique-t-il. L’écriture est devenue ce refuge discret, ce lieu où déposer ce qui déborde sans bruit. Depuis, elle n’a cessé d’accompagner sa vie, se nourrissant d’une source inattendue : son métier même.

La discipline du geste, la liberté des mots

Car ce qui rend son parcours singulier, c’est la manière dont le sport et la poésie se répondent chez lui. « Le corps m’a appris la vérité, dit-il. L’effort, la répétition, la discipline m’ont montré que rien de profond ne se construit sans constance. » 

Chez Ismael Sahye, le rythme du corps devient la respiration du mot. Chaque poème semble porter une foulée invisible, une tension, un mouvement retenu. « Dans mes poèmes, le corps est présent même quand il n’est pas nommé : dans le rythme, la tension, la respiration des mots », précise-t-il. L’écriture devient ainsi « une façon de continuer à bouger, même quand tout paraît figé ». 

Cette constance de l’entraînement physique irrigue sa pratique poétique : pas de spectaculaire, pas de séduction, juste la répétition patiente d’un geste intérieur.

D’ailleurs, l’un des choix les plus singuliers du recueil traduit cette volonté d’effacement : l’absence totale de titres. Chaque texte s’ouvre sur un blanc. « Parce qu’un titre ferme une porte, précise Ismael. Je voulais que chaque poème reste ouvert, disponible, libre de toute direction imposée. » 

Ce choix transforme la lecture en acte d’appropriation. « Quand un lecteur renomme un poème avec sa propre vie, il devient co-auteur de l’émotion. À cet instant, le poème ne m’appartient plus – et c’est très juste ainsi. » Cette sobriété se retrouve dans le style même : des textes dépouillés, souvent sans ponctuation, refusant le spectaculaire. « Je n’écris pas pour séduire, mais pour dire », affirme-t-il. Sa seule ambition est que le lecteur se reconnaisse, qu’il se dise : « Je ne suis pas seul à ressentir cela. »

Transformer l’ombre en heritage

Pour atteindre cette vérité nue, il n’évite pas les zones d’ombre. Ses poèmes naviguent entre clarté et obscurité, entre tendresse et lucidité. Il ne cherche pas à éteindre la part sombre en lui. « Je l’apprends. La noirceur fait partie de moi. La maîtriser, c’est lui donner un langage, une forme, pour qu’elle ne devienne pas destruction mais transformation. » 

Il parle souvent de solitude, mais pas celle du retrait. « Pas celle qui isole, mais celle qui révèle. Elle m’a appris à dialoguer avec moi-même, à transformer le manque en matière poétique. » Écrire devient alors un triple geste : « Guérison parce que ça soulage. Combat parce que ça confronte. Résistance parce que continuer à écrire, c’est refuser de se taire face à soi-même. »

Cette alchimie intime se nourrit aussi d’un ancrage géographique profond. Les paysages mauriciens traversent le recueil, non comme décor mais comme miroir de l’âme. « Maurice est mon socle. C’est une île extérieure et intérieure. Elle représente la beauté fragile, les contrastes, le calme apparent et les tempêtes intimes. Elle m’a appris que même les paysages lumineux portent des ombres. » Dans cette géographie intime, la mer, le vent, la lumière deviennent prétexte à l’exploration de soi, s’inscrivant dans une tradition mauricienne d’écriture introspective. L’île devient ainsi le lieu où se rejoignent toutes les tensions de son écriture : beauté et noirceur, calme et tempête, silence et révélation.

En présentant son livre, Ismael parle d’héritage. « Ce livre est un legs que je laisse derrière moi pour les gens, afin d’être toujours rappelé à travers mes poèmes. » Rien de narcissique dans cette intention : juste la volonté de déposer une trace sincère, humaine, imparfaite. « J’aimerais que l’on retienne l’honnêteté. Pas la perfection, mais la vérité nue. »

Se tournant vers l’adolescent qu’il était en 2008, Ismael lui adresse aujourd’hui ces mots : « Je lui dirais de vivre pleinement sa vie, sans craindre ce qui viendra, et de ne jamais trahir les principes qui donnent sens à l’existence. Qu’il s’amuse, qu’il savoure chaque instant, car la perfection n’est qu’une illusion fragile. » 

Dans cette lettre à soi-même se concentre toute sa démarche : l’équilibre entre exigence et douceur, entre lucidité et joie de vivre. « La vraie richesse se trouve dans les petits moments, même les plus insignifiants, car ce sont eux qui façonnent ce que nous sommes. »

Son poème le plus personnel, dit-il, est « celui qui parle sans expliquer, qui respire lentement et laisse place au silence ». Celui qui ne cherche pas à être compris, seulement ressenti. Dans cette formule se loge peut-être toute sa démarche : écrire non pour expliquer, mais pour permettre à l’autre de respirer un peu mieux. De porter un peu moins lourd. De se sentir un peu moins seul dans le silence de ses propres batailles.

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