Interdiction pour les moins de 15 ans sur des réseaux sociaux : protéger les mineurs est une priorité
Par
Kinsley David
Par
Kinsley David
Après l’Australie et la France, qui s’engagent vers une interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, la question de la protection des mineurs s’impose à Maurice. Plus qu’un simple débat, l’urgence est désormais de répondre aux inquiétudes des parents et aux dangers bien réels auxquels sont exposés les enfants à l’ère numérique.
Interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans : c’est ce que recommandent de plus en plus de scientifiques, et c’est ce que réclame une large partie de l’opinion publique en France. Après un travail mené avec le gouvernement, l’Assemblée nationale française a récemment donné son feu vert à cette mesure, qualifiée d’« étape majeure ». Le texte doit désormais être examiné par le Sénat, avec un objectif affiché : rendre l’interdiction effective dès la prochaine rentrée scolaire, grâce à une procédure accélérée.
Le message est sans ambiguïté. « Le cerveau de nos enfants n’est pas à vendre », martèle l’Exécutif français, refusant que les rêves et les comportements des plus jeunes soient dictés par les algorithmes, qu’ils viennent de plateformes américaines ou de réseaux chinois. L’ambition affichée est claire : éviter l’émergence d’une « génération anxieuse » et protéger les enfants face à des outils numériques conçus pour capter l’attention.
Pionnière depuis 2018 dans la régulation des plateformes, la France entend ainsi devenir le premier pays d’Europe à s’engager dans cette voie. Après l’Australie, qui a déjà franchi le pas, une question s’impose désormais : une telle démarche serait-elle appropriée pour Maurice ?
À Maurice, les premiers concernés par une éventuelle interdiction restent les parents. Et pour beaucoup d’entre eux, le constat est alarmant. Karine Bignoux, 33 ans, mère de trois enfants dont une fille de 10 ans, habite la région sud-est et travaille comme téléopératrice. Comme de nombreux parents, elle observe l’omniprésence des écrans dans le quotidien familial. « Pour les clips vidéo ou les chansons, c’est encore gérable, car on voit et on entend ce que les enfants regardent. Mais avec les réseaux sociaux, c’est complètement différent », confie-t-elle.
Selon elle, interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans serait une « très bonne chose ». « Les enfants passent leur temps scotchés à leur téléphone, comme si la vie autour d’eux ne les intéressait plus. Ils s’exposent à toutes sortes de dangers : des adultes qui disent n’importe quoi, de la violence, des insultes, des jurons. » Karine évoque aussi une autorité parentale mise à rude épreuve. « On dit souvent que c’est aux parents de contrôler, mais c’est très difficile. Les réseaux sont partout, il suffit d’une connexion. On ne peut pas être derrière nos enfants 24 heures sur 24, et ils finissent par contourner les règles. »
Pour elle, le problème est aussi celui de la maturité. « Les moins de 15 ans n’ont pas encore la capacité de distinguer le bien du mal. Ils ont tendance à croire tout ce qu’ils voient. Les résultats scolaires baissent, et il devient difficile de les intéresser à des activités saines comme la lecture ou la découverte du monde. On a parfois l’impression qu’ils deviennent des zombies collés à leur téléphone. » Elle soutient donc pleinement l’idée d’une interdiction.
Même son de cloche du côté de Géraldine Julie, 41 ans, entrepreneure et mère d’une adolescente, habitant les Hautes Plaines-Wilhems. « Il était temps que les autorités réfléchissent à une telle décision. Si la France et l’Australie l’ont fait, je pense que Maurice peut aussi suivre le pas. » Tout en reconnaissant que l’on vit à l’ère du numérique, elle déplore une exposition excessive et précoce. « Nous achetons des portables pour des raisons pratiques, pour communiquer ou en cas d’urgence. Mais les problèmes liés aux réseaux sociaux dépassent largement leur utilité. »
Elle décrit des plateformes où « règne la loi de la jungle » : insultes, vidéos obscènes, propos haineux ou discriminatoires, exposition à la sexualité de manière inappropriée. « Il y a même des adultes qui utilisent de faux comptes pour piéger les plus vulnérables. Et ce sont bien les moins de 15 ans qui le sont le plus. »
Pour elle, une interdiction soutenue par l’État serait un véritable soulagement. « Si les autorités nous accompagnent, nous verrons enfin la lumière au bout du tunnel. Il faut rendre aux enfants leur enfance. »
Rajiv Soobrayen, 45 ans, père de trois adolescents vivant à Vacoas et travaillant dans le secteur privé, adopte une position plus nuancée, tout en reconnaissant la gravité du problème. « On ne peut pas empêcher nos enfants de vivre avec leur temps. Le numérique fait partie de leur socialisation. Faire comme si cela n’existait pas serait hypocrite. » Mais il alerte sur les dangers bien réels : défis dangereux, langage obscène, violence banalisée, pression des « likes ». « Un adolescent n’a pas toujours le recul nécessaire. Mettre des limites, ce n’est pas punir, c’est protéger. L’interdiction ou la restriction de certains usages envoie un signal clair : tout n’est pas sans danger. »
Ces inquiétudes parentales trouvent un écho concret dans le milieu scolaire. À Maurice, les écoles Dukesbridge ont déjà franchi un pas décisif. Leur directeur et fondateur, Rishi Nirsimulu, rappelle que l’interdiction des réseaux sociaux fait ses preuves au sein de l’établissement. « En 2025, nous avons décidé d’aller au-delà de la simple interdiction des téléphones portables à l’école. Nous avons interdit la création et l’usage de comptes de réseaux sociaux personnels pour les élèves de moins de 16 ans, en cohérence avec la démarche engagée par les autorités australiennes. »
Il insiste sur une distinction essentielle : « Nous n’interdisons pas la technologie en soi. Les parents restent libres d’autoriser l’usage d’un téléphone ou d’une tablette dans un cadre familial encadré. Ce que nous refusons, c’est l’exposition précoce et autonome des enfants à des plateformes conçues pour capter l’attention et générer une dépendance. »
Selon lui, les réseaux sociaux ne sont pas neutres. « Ils ont un impact direct sur l’attention, l’estime de soi, les relations sociales et la santé mentale. À certains âges, les enfants n’ont pas encore les outils émotionnels nécessaires pour en gérer seuls les effets. » L’approche de Dukesbridge s’est voulue pédagogique : les élèves ont été associés à la réflexion, à travers des campagnes de sensibilisation contre le cyberharcèlement, des débats et même une pièce de théâtre sur le sujet, présentée au Parlement.
Les résultats observés sont, selon lui, très positifs : meilleure concentration en classe, baisse des conflits liés aux réseaux sociaux, interactions plus riches entre élèves et climat scolaire plus serein. « Les enfants jouent davantage, communiquent plus en face à face. » Du côté des parents, les réticences initiales ont laissé place à une large adhésion. « Plusieurs nous ont même parlé de changements positifs à la maison. »
La différence entre une interdiction scolaire et une interdiction nationale reste réelle. Mais pour Rishi Nirsimulu, la logique est comparable. « De la même manière qu’il existe un âge minimum pour conduire ou consommer de l’alcool, il est légitime de réfléchir à un âge minimum pour l’accès autonome aux réseaux sociaux. L’éducation au numérique est essentielle, mais elle doit s’accompagner de garde-fous clairs. »
À Maurice, la question n’est donc plus de savoir si le débat doit avoir lieu, mais comment y répondre. Entre les inquiétudes des parents, les exemples internationaux et les expériences locales qui semblent porter leurs fruits, une chose apparaît évidente : face aux réseaux sociaux, le statu quo n’est plus une option.
Alors que la question d’une interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans se pose à Maurice, Pedostop rappelle que ces plateformes exposent les enfants à des dangers bien réels.
Selon Virginie Bissesur, le principal risque reste le grooming. « Derrière l’anonymat d’un écran, les réseaux sociaux deviennent un terrain privilégié pour les pédophiles, qui se font parfois passer pour des enfants afin de gagner la confiance des mineurs. » Informations personnelles, images à caractère sexuel ou manipulation psychologique peuvent alors conduire à des abus graves.
Un autre danger majeur est l’accès libre à la pornographie. « Il suffit de cliquer sur “j’ai plus de 18 ans” pour être exposé à des contenus d’une violence extrême, sans aucune vérification réelle de l’âge », déplore-t-elle. Il y a aussi la pression des images retouchées et des filtres, qui imposent des standards de beauté irréalistes et fragilisent l’estime de soi des adolescents.
Pour Virginie Bissesur, limiter l’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ou 16 ans est une mesure nécessaire. « À cet âge, le cerveau n’a pas encore la maturité nécessaire pour anticiper les conséquences de certains actes. Les enfants ne perçoivent pas les dangers comme un adulte. » Elle insiste toutefois sur la complémentarité des actions : responsabilité parentale, contrôles adaptés, mais aussi rôle de l’État.
Elle plaide ainsi pour un programme national de prévention, obligatoire et répété tous les ans dans les écoles, ainsi qu’une meilleure information des parents. Dans cette optique, Pedostop a développé un livre de prévention destiné aux enfants de 6 à 11 ans, abordant les violences sexuelles, les dangers d’Internet et de la pornographie, à lire en famille. « Protéger les enfants en ligne est une responsabilité collective », conclut-elle.
Au cœur du débat sur l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, la question de la faisabilité technique est centrale. Pour Ashwin Rampeeary, le principe n’est pas irréaliste, à condition de choisir les bons outils. « En Australie, un système d’authentification renforcée a été mis en place. Tout dépendra de la méthode utilisée par les autorités. Oui, il existe toujours des moyens de contournement, mais l’interdiction réduit fortement les abus. »
Selon lui, l’argument de l’inefficacité ne doit pas servir d’alibi à l’inaction. « Les réseaux sociaux représentent un véritable danger pour les enfants. Il s’y passe des choses dont ils doivent être protégés. » Discours haineux, fraudes, prédation sexuelle, dépendance aux “likes” : les dérives sont connues et leurs effets visibles, notamment sur la concentration et les résultats scolaires.
Ashwin Rampeeary estime que l’éducation numérique, à elle seule, ne suffit pas. « Les réseaux sociaux fonctionnent comme une jungle. Les enfants deviennent accros, et sans contrôle, les dérapages sont inévitables. » Il plaide pour des mécanismes concrets de supervision, comme des systèmes d’OTP (mot de passe à usage unique) placés sous le contrôle des parents, afin de limiter l’accès et encadrer les usages.
Conscient des enjeux liés aux données personnelles et aux faux profils, il reconnaît que la technologie n’est jamais infaillible. « Si les paramètres ne sont pas assez rigides, il y aura toujours des failles. Mais les autorités peuvent travailler avec les plateformes pour mettre en place des systèmes adaptés à la réalité mauricienne. »
S’il se dit clairement favorable à une restriction des réseaux sociaux pour les mineurs, l’expert insiste sur la nécessité d’une réflexion collective. « L’Australie et la France ne sont pas arrivées à ces décisions par hasard. Il y a eu des études.
À Maurice, il faut une table ronde avec des experts de tous horizons pour trouver une solution adaptée à notre société. »
Les mesures prises en Australie et en France pour interdire l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs peuvent-elles être transposées au contexte mauricien ?
Nous suivons avec une attention soutenue ces initiatives internationales, notamment en Australie et en France, visant à restreindre l’accès des mineurs aux réseaux sociaux. De telles mesures posent d’importants défis techniques et opérationnels que ces pays rencontrent déjà. En particulier en matière de vérification de l’âge, de respect de la vie privée et de faisabilité du contrôle sur des plateformes mondiales. Nous tenons compte de notre contexte local et il y aura des consultations à tous les niveaux avant de prendre une quelconque décision.
Le gouvernement mauricien envisage-t-il, à ce stade, une interdiction d’âge similaire ou privilégie-t-il une autre forme de régulation des réseaux sociaux ?
À ce stade, le gouvernement n’a pris aucune décision dans ce sens. Toutes les options sont actuellement à l’étude, dans une démarche prudente et responsable. Le gouvernement engagera des consultations à tous les niveaux sur cette question, afin de bâtir une réponse nationale concertée, réaliste et durable, en phase avec les valeurs et les réalités mauriciennes.
Quelles sont aujourd’hui les actions concrètes mises en place ou en cours à Maurice pour protéger les enfants et les adolescents dans l’environnement numérique ?
Mon ministère a lancé déjà en décembre la SIM Card for Child Online Protection (COP). Cette initiative nationale, disponible depuis décembre auprès des trois opérateurs (Mauritius Telecom, Emtel et MTML), vise à protéger les enfants en ligne tout en favorisant un usage responsable du téléphone mobile. La SIM Card COP comprend des filtres de contenu adaptés à l’âge, des alertes en temps réel, un accès restreint aux sites dangereux et un tableau de bord parental. Ces fonctionnalités permettent de prévenir le cyberharcèlement, les prédateurs en ligne, les plateformes de jeux d’argent et les contenus inappropriés. Le dispositif n’est pas obligatoire, mais il est fortement recommandé pour aider les parents à contrôler l’activité en ligne de leurs enfants. Une deuxième phase prévoit l’introduction de routeurs permettant aux parents de gérer l’accès de leurs enfants aux plateformes et sites en ligne.
À ces initiatives s’ajoutent : des programmes renforcés de sensibilisation à la cybersécurité et aux risques en ligne et des actions d’éducation au numérique responsable, ciblant aussi bien les enfants que les parents et les éducateurs. Dans cette dynamique, nous allons aussi apporter des amendements à la Cybersecurity Act. Le cadre légal doit évoluer au même rythme que les usages numériques.
Comment concilier la protection des mineurs avec le respect des libertés numériques et de l’accès à l’information ?
J’insiste sur la nécessité d’une approche équilibrée. Notre objectif est de mettre en place des mécanismes proportionnés, respectueux des droits, tout en assurant un environnement numérique plus sûr pour les enfants. Les amendements envisagés à la Cybersecurity Act s’inscrivent dans cette logique. Ils visent à mieux encadrer les usages à risque, sans remettre en cause les principes d’accès à l’information, de liberté d’expression et de protection des données personnelles. Je lance aussi un appel clair à la vigilance parentale, exhortant les familles mauriciennes à suivre de près l’utilisation des réseaux sociaux par leurs enfants, à instaurer un dialogue ouvert et à utiliser les outils de contrôle existants pour garantir leur sécurité en ligne.
Quelle est la vision du ministère en matière d’éducation numérique et de responsabilisation des plateformes ?
La vision du ministère repose sur une approche globale, inclusive et participative de l’éducation numérique. Elle s’articule autour de plusieurs axes majeurs : faire de l’éducation numérique un pilier essentiel dès le plus jeune âge, encourager les plateformes numériques à assumer pleinement leur responsabilité sociale, notamment en matière de modération des contenus et de protection des mineurs, renforcer la coopération internationale face à des plateformes opérant à l’échelle mondiale et impliquer l’ensemble des parties prenantes, parents, éducateurs, la société civile, le secteur privé et les organismes publics.