Intelligence artificielle : le manifeste d’OpenAI pour un nouveau contrat social
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Le Dimanche /L' Hebdo
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Dans un document prospectif d’une densité inédite, le laboratoire californien dessine les contours d’une « superintelligence » omniprésente. Entre promesse d’abondance et vertige social, OpenAI appelle les États à une refonte radicale de l’État-providence.
C’est un texte qui, sous des dehors de livre blanc technique, porte en lui le souffle d’un programme politique global. Publié en avril 2026, le manifeste d’OpenAI intitulé « Politique industrielle pour l’ère de l’intelligence » marque un tournant symbolique. Le temps où la Silicon Valley se contentait de promettre un monde meilleur par le seul biais du code semble révolu. Aujourd’hui, le géant de l’intelligence artificielle (IA) sort de son laboratoire pour s’inviter à la table des chancelleries, avec une certitude : le pacte qui lie le citoyen à l’État est en train de se dissoudre sous la pression des algorithmes.
Pour comprendre l’urgence du plaidoyer d’OpenAI, il faut d’abord saisir le basculement technique qu’il annonce. Jusqu’à présent, l’intelligence artificielle nous était présentée comme une assistante diligente, capable de résumer un texte ou de générer une image en quelques secondes. Mais nous entrons désormais dans l’ère de la « superintelligence ». Derrière ce terme aux accents de science-fiction se cache une réalité brutale : des systèmes capables de surpasser les facultés des humains les plus brillants, même lorsque ces derniers sont épaulés par la technologie.
Ce n’est plus une question de rapidité, mais d’autonomie. OpenAI décrit des modèles capables de piloter des projets complexes sur plusieurs mois, de la recherche scientifique à la gestion industrielle, sans intervention humaine constante. Cette rupture, que le laboratoire compare à la maîtrise de l’électricité, porte en elle une promesse d’abondance mais aussi un risque de « dislocation » systémique. Si la machine peut tout faire, que reste-t-il à l’homme ?
Face à ce vide potentiel, OpenAI ne propose rien de moins que la réinvention de la redistribution des richesses. Le constat est lucide : si l’IA génère une croissance phénoménale mais que celle-ci reste captée par les détenteurs de capitaux, la cohésion sociale volera en éclats. La réponse suggérée : un Fonds de richesse publique. L’idée serait de transformer chaque citoyen en actionnaire du progrès technologique, recevant directement des dividendes issus de la rente de l’IA.
Cette redistribution s’accompagne d’une révolution fiscale nécessaire. Puisque le travail humain, socle historique de l’impôt et des cotisations sociales, est appelé à refluer, OpenAI suggère de déplacer la charge fiscale vers le capital et les profits issus de l’automatisation. C’est le passage d’un État-providence fondé sur l’emploi à une « sécurité sociale de l’intelligence ».
Mais le document va plus loin dans sa quête de fluidité sociale. Il introduit le concept de « portabilité des avantages ». Dans un monde où les carrières linéaires volent en éclats, OpenAI prône des droits sociaux (santé, retraite, formation) attachés à l’individu et non plus à son employeur. Cette flexibilité permettrait de naviguer dans une économie en mutation perpétuelle sans jamais perdre son filet de sécurité.
L’une des propositions les plus commentées du rapport est sans doute l’appel à la semaine de 32 heures. OpenAI y voit non pas une mesure de loisir, mais une nécessité d’ajustement. Si la productivité machine explose, l’humain doit pouvoir récupérer ce gain sous forme de temps. Ce temps libéré ne serait pas un vide, mais le terreau d’une nouvelle économie : celle du « care » (le soin).
Le manifeste insiste sur la revalorisation des métiers de l’humain – santé, éducation, services de proximité – qui deviendraient les derniers bastions de l’irremplaçable. OpenAI suggère même la création d’allocations pour les aidants familiaux, reconnaissant ainsi que le soin aux autres est une valeur économique en soi, peut-être la plus précieuse à l’heure où le calcul pur est délégué aux machines.
Pourtant, cette utopie se heurte à une réalité physique : la consommation énergétique gargantuesque des centres de données. OpenAI aborde cette question avec un pragmatisme politique marqué. Le document exige que le développement de l’IA ne pèse pas sur la facture des ménages. Les entreprises technologiques devraient ainsi financer elles-mêmes la modernisation des infrastructures énergétiques. C’est une vision de la souveraineté où la puissance de calcul et la production d’énergie décarbonée deviennent les deux faces d’une même pièce.
Enfin, l’inquiétude sourde derrière les lignes consacrées à la sécurité. Le laboratoire admet que certains modèles surpuissants pourraient devenir impossibles à « rappeler » ou à contenir s’ils tombent entre de mauvaises mains ou s’ils développent des capacités imprévues. Pour parer au pire, OpenAI propose des « playbooks de confinement » et une surveillance internationale constante, sous l’égide d’organismes comme le CAISI (Center for AI Standards and Innovation). La sécurité ne serait plus une option, mais une condition de licence pour opérer.
En conclusion, ce document de 2026 n’est pas un manuel technique, mais un cri d’alarme diplomatique. OpenAI semble dire aux États : « Nous construisons le moteur du futur, mais c’est à vous de construire les routes, les panneaux et les filets de sécurité. »
La technologie seule ne pourra pas sauver la société de la fracture qu’elle provoque. Il faudra une volonté politique hors norme pour transformer ce choc technologique en un progrès humain partagé. La question n’est plus de savoir si la superintelligence va advenir, mais si nous aurons l’intelligence collective de bâtir le contrat social capable de l’héberger.