Mise à jour: 12 janvier 2026 à 14:55

Instabilité politique et risque systémique : quand la Gouvernance Stop-Go compromet la reprise économique

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Par Santosh Neerohoo – Consultant en Gouvernance, Gestion des Risques et Audit Interne Citoyen engagé pour l’avenir d’une île Maurice possible et durable

Après que la cassure a été évitée à la dernière minute le 17 novembre 2025, après l’interview du Premier ministre sur Radio Plus, après le lancement de Vision 2050 le 18 décembre, et après son message de fin d’année où il a placé le redressement économique comme priorité absolue de 2026, voilà que le même phénomène refait surface : une Gouvernance Stop-Go, nourrie par un brouillard décisionnel.

Quand une crise non résolue devient un risque systémique

Une crise différée devenue un risque récurrent Maurice ne traverse pas une simple turbulence politique. Elle traverse une phase où l’incertitude tend à devenir un facteur structurel de risque. La cassure évitée du 17 novembre n’a pas constitué une résolution ; elle a constitué un sursis. Les causes profondes - désalignements, absence de mécanismes collectifs, ambiguïtés de leadership - n’ont pas été traitées. Elles réapparaissent aujourd’hui sous une forme plus diffuse, mais plus dangereuse, car elles minent la capacité de l’État à agir. Dans tout système de gouvernance, la stabilité de l’exécutif conditionne l’efficacité de l’action publique. Une coalition majoritaire perçue comme fragile rend l’administration prudente, ralentit la décision et multiplie les arbitrages différés. Cette prudence institutionnelle, lorsqu’elle devient permanente, se transforme en paralysie douce.

Le mandat 60–0 : un capital politique, pas un blanc-seing 

Le peuple mauricien a confié à l’Alliance du Changement un mandat historique : 60–0. Ce mandat n’a pas été donné à un individu ni à un parti, mais à une Alliance pour opérer une rupture : avec l’opacité, avec la politique de couloir, avec l’instabilité chronique. Ce mandat est un capital politique exceptionnel. Comme tout capital, il peut être investi ou dilapidé. Lorsqu’il est fragilisé par des querelles internes, ce sont les citoyens qui en paient le prix : réformes retardées, confiance abîmée, fatigue démocratique. Le peuple n’a pas voté pour une majorité qui se regarde fonctionner. Il a voté pour une équipe qui gouverne.

Les familles face à l’incertitude politique

Nous sommes en janvier. Les Mauriciens reprennent le travail. Les enfants retournent à l’école. Les familles recalculent leurs budgets, leurs crédits, leurs projets. Elles ont besoin d’un climat qui inspire confiance. Imaginez une famille nombreuse qui commence l’année par une querelle entre les chefs de famille. Même si les enfants ne comprennent pas tout, ils ressentent l’insécurité. L’économie fonctionne de la même manière : ménages, entreprises et investisseurs perçoivent l’instabilité avant qu’elle n’apparaisse dans les chiffres. La stabilité politique est donc aussi une politique sociale.

La responsabilité constitutionnelle du Premier ministre

En décembre, le Premier ministre a fixé un cap clair : lors de son interview sur Radio Plus, au lancement de Vision 2050 et dans son message de fin d’année, il a placé la reprise économique et la stabilité au cœur de 2026. Il a même déclaré que « ceux qui parlent de cassure peuvent continuer à rêver ». Mais la crédibilité d’un leadership se mesure moins à la parole qu’à la capacité à faire tenir une coalition, à arbitrer les différends et à imposer une discipline collective quand l’intérêt national l’exige. Le mandat 60–0 confère au Premier ministre une autorité constitutionnelle et politique rare. Cette autorité implique une responsabilité : empêcher que des divergences internes ne deviennent un frein à la gouvernance.

Le Vice-Premier ministre et le désalignement du pouvoir

Dans une coalition, le Vice-Premier ministre n’est pas un commentateur. Il est un acteur de l’exécutif. Toute ambiguïté entre critique publique et responsabilité gouvernementale crée un désalignement institutionnel qui perturbe l’administration et brouille la lisibilité du pouvoir. Une coalition ne peut pas fonctionner durablement sur l’ambiguïté. La clarté des rôles, la solidarité gouvernementale et la cohérence de la parole publique sont des piliers de la gouvernance moderne

“Bâtons dans les roues”, Establishment et réalité du pouvoir

Lors de son interview du 16 décembre 2025 sur Radio Plus, le Premier ministre a déclaré que certains fonctionnaires « mettent des bâtons dans les roues » du programme de redressement économique. Cette expression renvoie à une réalité bien connue en gouvernance : l’existence de résistances administratives, d’inerties institutionnelles et de réseaux d’intérêts que l’on regroupe souvent sous le terme d’Establishment. L’Establishment ne désigne pas des personnes, mais un système de pratiques, de routines et de pouvoirs informels qui, en l’absence de pilotage ferme, peut neutraliser un mandat politique pourtant clair. La Constitution confère pourtant au Premier ministre la direction du gouvernement et de l’administration. Cette responsabilité est opérationnelle : elle implique d’identifier ces résistances, de les lever et d’aligner l’appareil d’État sur le mandat démocratique confié par le peuple.

La lettre de Rezistans ek Alternativ : un signal institutionnel

La lettre de Rezistans ek Alternativ, demandant une réunion de clarification entre partenaires, est un signal institutionnel fort. Lorsqu’un partenaire minoritaire doit rappeler la nécessité d’un cadre collectif de décision, cela signifie que ce cadre ne fonctionne plus normalement. Dans toute coalition, la gouvernance repose sur des mécanismes formalisés : réunions régulières, procédures de consultation, arbitrages clairs. Leur affaiblissement transforme une alliance en une juxtaposition d’intérêts.

Moody’s, investisseurs et crédibilité du pays

Les agences de notation, dont Moody’s, et les investisseurs évaluent la stabilité politique, la qualité de la gouvernance et la capacité d’exécution. La Gouvernance Stop-Go augmente la prime de risque, renchérit le coût du capital et freine l’investissement. Dans une économie ouverte comme Maurice, la perception du risque pèse autant que le risque réel. Le redressement économique de 2026 dépend directement de la stabilité politique de 2025-2026.

Mémoire nationale et horizon 2027

Maurice a déjà connu des mandats puissants dilapidés par la division : 1982 et 1995 restent dans les mémoires. À l’approche de 2027, la tentation du repositionnement politique augmente. Elle devient dangereuse lorsqu’elle prend le pas sur la responsabilité immédiate de gouverner

Conclusion - Sauver un mandat avant qu’il ne s’épuise

Le peuple mauricien n’a pas accordé un simple vote. Il a confié un capital politique historique, bâti sur l’espoir d’une rupture, d’une gouvernance plus éthique et d’un redressement réel. Ce capital n’appartient ni aux partis ni aux individus : il appartient à la nation. La cassure du 17 novembre a été évitée à la dernière minute. Mais une cassure évitée n’est pas une crise résolue. Tant que les causes profondes — désalignement, ambiguïté, absence de mécanismes collectifs, résistances internes - ne sont pas traitées, le risque demeure. Et ce risque n’est pas seulement politique : il est économique, social et institutionnel. La stabilité n’est pas un confort pour les dirigeants. Elle est une nécessité pour le pays. Elle permet aux familles de planifier, aux entreprises d’investir, à l’administration d’agir et aux partenaires internationaux de faire confiance. Sans elle, les meilleures visions - y compris Vision 2050 - restent fragiles. Le mandat 60–0 offre une opportunité rare : celle de gouverner avec force, cohérence et responsabilité. Le perdre par incapacité à s’unir serait un échec non pas partisan, mais national. Ce n’est pas la force d’une majorité qui fait l’Histoire, mais l’usage qui en est fait.

© Santosh Neerohoo – Janvier 2026

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