Infobésité : sommes-nous accros au chaos ?

Par Fateema Capery
Publié le: 15 mars 2026 à 14:00
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infobésité
Face au flux continu d’actualités diffusées à la télévision, sur les téléphones et à la radio, certaines personnes peuvent ressentir une forme de fatigue informationnelle et d’anxiété liée à l’actualité. (Illustration générée par intelligence artificielle

Notifications, scroll infini, dopamine, FOMO… Derrière ces mots se cache une réalité que peu d’entre nous mesurent vraiment : notre rapport à l’information a été reprogrammé. Comment ? Par qui ? Et, surtout, comment reprendre la main ? 

Il est 23 heures. Vous n’avez pas décidé d’ouvrir votre téléphone. Votre main l’a fait toute seule. Quelques secondes plus tard, vous lisez quelque chose sur une guerre. Puis sur une catastrophe naturelle. Puis sur une polémique qui n’existait pas ce matin mais qui, apparemment, indigne tout le monde. 

Vous posez l’écran. Vous ne vous sentez pas mieux informé. Vous vous sentez juste... lourd.

Ce moment, presque tout le monde le connaît. Dans le tram ou le bus, en attendant que le café ou le thé chauffe, aux toilettes, au lit alors que la lumière est éteinte depuis vingt minutes. Les écrans ont colonisé chaque interstice du quotidien, si discrètement que beaucoup ne s’en rendent plus vraiment compte. Et pourtant, le lendemain, on recommence. Ce n’est pas une question de volonté. C’est une question de conception.

Pendant longtemps, l’information était produite par un nombre limité de journalistes et d’organisations. Ce temps est révolu, et le bouleversement est plus profond qu’il n’y paraît. « Nous sommes submergés d’informations parce que la création de contenu est désormais accessible à toute personne capable d’utiliser un téléphone », explique Brian Buckland, Branding & Marketing Strategist et créateur de contenu.

Les nouvelles générations ont grandi avec ces plateformes ; elles n’ont pas connu autre chose. Les plus anciennes les ont progressivement adoptées, poussées notamment par les médias traditionnels eux-mêmes, qui utilisent désormais ces canaux pour diffuser leurs contenus. Journaux, télévisions, radios : tout le monde est sur les réseaux. Ce qui signifie que la frontière entre information vérifiée et contenu viral – entre un article relu par une rédaction et une rumeur partagée par un inconnu – est devenue, pour beaucoup, presque imperceptible.

Les rumeurs et les informations erronées se diffusent d’ailleurs à une vitesse que le bouche-à-oreille traditionnel n’a jamais atteinte. À cela s’ajoute un contexte mondial qui n’arrange rien : crises économiques, tensions géopolitiques, changements climatiques, catastrophes naturelles. L’actualité est structurellement dominée par des informations négatives. Le flot est permanent. Il est rarement rassurant. Et il est savamment entretenu.

Des plateformes qui ne vous lâchent pas 

Ce que beaucoup ignorent, c’est que cette sensation d’être submergé n’est pas un effet secondaire regrettable de la technologie. C’est un objectif.

Les plateformes numériques sont conçues – avec une précision que la plupart des utilisateurs sous-estiment – pour capter l’attention et la retenir le plus longtemps possible. Pour y parvenir, les entreprises technologiques collaborent avec des spécialistes du comportement humain et de l’addictologie. 

Chaque couleur, chaque son, chaque micro-délai avant l’apparition d’un like : tout est pensé. Chaque plateforme a son propre algorithme, son propre modèle économique, sa propre façon de vous garder là.

« TikTok privilégie les contenus courts, basés sur la géographie et les centres d’intérêt de l’utilisateur. L’objectif est de proposer un flux de vidéos divertissantes capable de retenir l’attention le plus longtemps possible », explique Brian Buckland. Facebook, de son côté, met davantage en avant les publications des contacts et des pages suivies, tout en intégrant fortement les contenus sponsorisés et les publicités payantes. Deux modèles différents. Un seul objectif : vous maintenir actif sur la plateforme.

La mécanique centrale de ce système, c’est l’engagement : le niveau d’interaction généré par une publication, mesuré à travers les likes, les commentaires, les partages ou le temps de visionnage. « Ces interactions permettent aux plateformes de déterminer si un contenu est jugé pertinent et s’il mérite d’être diffusé à un public plus large », indique Brian Buckland. 

Sur TikTok, la hiérarchie est précise : ce que l’algorithme valorise en premier, ce sont les visionnages répétés d’une vidéo, puis les visionnages complets, puis les partages, puis les commentaires, et enfin seulement les likes. Une vidéo est d’abord montrée à quelques centaines d’utilisateurs. Si les réactions sont suffisamment nombreuses, l’algorithme élargit sa diffusion. « Ce système explique pourquoi certains contenus deviennent rapidement viraux », précise-t-il.

Et pour être sûr que vous ne vous arrêtez pas : le scroll infini. En supprimant toute interruption naturelle dans la consultation des contenus, il maintient l’utilisateur dans un état de consultation perpétuelle. Pas de bas de page. Pas de signal d’arrêt. Juste un flux qui continue… et un cerveau qui suit, sans vraiment avoir décidé de le faire.

Votre cerveau, pris en otage

Si tout cela fonctionne aussi bien, c’est parce que ces plateformes ont trouvé le chemin le plus court vers notre cerveau. Pas métaphoriquement. Littéralement. « Les notifications, les likes, les commentaires et les partages activent le circuit de la récompense du cerveau en libérant de la dopamine, un neurotransmetteur associé au plaisir et à la motivation », explique Brian Buckland. 

Chaque interaction devient une micro-récompense qui appelle la suivante. Certaines plateformes permettent d’ailleurs aujourd’hui de liker non seulement les publications, mais aussi les commentaires. Autant d’occasions supplémentaires de déclencher ce mécanisme. Et de maintenir l’utilisateur dans cet état de gratification continue.

Les contenus négatifs ou polémiques sont particulièrement efficaces dans ce système. Ils génèrent davantage de réactions que les informations neutres. Ce que Brian Buckland explique par le concept de social currency, ou « monnaie sociale » : partager une information controversée ou choquante permet de gagner en visibilité au sein de son cercle social, ce qui renforce la motivation à relayer ces contenus. 

Les sujets liés à la politique, aux crimes, aux controverses, à la religion ou à la sexualité attirent ainsi particulièrement l’attention. « Sur Internet, ces débats sont souvent alimentés par ce que l’on appelle les ‘keyboard warriors’, ces internautes qui expriment fortement leur indignation derrière leur écran », ajoute Brian Buckland. Protégés par l’anonymat et la distance numérique, certains adoptent un ton très agressif qu’ils n’oseraient pas utiliser en face-à-face.

Cette surenchère permanente crée un terrain fertile pour les fausses informations. « La psychologie humaine nous pousse souvent à croire une information simplement parce qu’elle circule largement sur les réseaux sociaux. Beaucoup d’utilisateurs ne prennent pas toujours le temps de vérifier les sources », constate Brian Buckland. Lorsqu’ils cherchent à confirmer une information, la plupart se tournent vers les grands médias, qui continuent de bénéficier d’une certaine crédibilité. Mais une seule erreur relayée par un média peut suffire à fragiliser durablement la confiance du public. Un cercle vicieux. Difficile à briser.

Le doomscrolling

Ce cocktail – surcharge informationnelle, contenus négatifs, dopamine, fausses nouvelles – a produit un comportement que les spécialistes ont baptisé doomscrolling. L’habitude de faire défiler sans fin des informations négatives, souvent tard le soir, dans un état de semi-conscience où le cerveau consomme sans vraiment traiter. Sans vraiment choisir non plus.
Ce geste entretient un cycle d’exposition permanente à des contenus anxiogènes. Il génère du stress. De la fatigue mentale. De l’anxiété. Et il nourrit, presque mécaniquement, un sentiment que le Life Coach Sahyr Ramjany observe quotidiennement dans sa pratique : le FOMO, ou « Fear of Missing Out ». La peur de rater quelque chose.

« Aujourd’hui, beaucoup de personnes sont physiquement présentes quelque part, mais mentalement ailleurs, en train de se demander ce qu’elles pourraient manquer », dit-il. Les plateformes sont précisément construites autour du partage de moments marquants – voyages, sorties, événements, réussites personnelles. Mais cette mise en scène permanente fausse la perception de la réalité. « Nous comparons souvent notre vie réelle avec la version soigneusement mise en scène de la vie des autres sur les réseaux sociaux », souligne Sahyr Ramjany.

Là où les interactions étaient autrefois limitées à un cercle restreint, les utilisateurs se retrouvent désormais confrontés à des milliers, voire des millions de profils. Les contenus éphémères, les stories, les notifications en temps réel créent un sentiment d’urgence permanent ; l’impression de devoir rester connecté pour ne rien manquer. Avec le temps, ce réflexe devient aussi une façon de gérer certaines émotions : face à l’ennui, à la solitude ou à l’incertitude, le téléphone s’impose comme source immédiate de distraction. 

Les notifications, les messages, les nouvelles publications offrent un flux constant de nouveautés. L’attention se fragmente. Les moments de silence deviennent rares. Et la capacité à se concentrer, à prendre du recul, à distinguer ce qui compte vraiment de ce qui ne fait que défiler, s’érode peu à peu.

Reprendre le contrôle 

Il existe pourtant un antidote. Les spécialistes l’appellent le JOMO, « Joy of Missing Out ». Le plaisir assumé, revendiqué, de rater quelque chose. « Contrairement au FOMO, il s’agit d’accepter de ne pas être partout ni de tout suivre, et de retrouver le plaisir de se concentrer sur ce que l’on vit dans l’instant présent », explique Sahyr Ramjany. 

Cela ne signifie pas rejeter la technologie. Ni se couper de l’information. Il s’agit d’apprendre à l’utiliser autrement. De manière plus consciente, plus délibérée. De reprendre la main sur quelque chose qu’on a, sans vraiment s’en rendre compte, laissé filer.

Tout commence par une question simple. « L’un des premiers pas consiste à se demander pourquoi nous ouvrons une application et ce que nous cherchons réellement », indique le Life Coach. La question paraît anodine. Elle est pourtant rarement posée. 

Ensuite, des gestes concrets : limiter certaines notifications, définir des moments précis dans la journée pour consulter les réseaux sociaux, créer des plages sans téléphone – dans les transports, pendant les repas, avant de dormir. L’objectif n’est pas de disparaître du monde. C’est de décider, enfin, à quel moment on y entre. Et à quel moment on pose l’écran.

Vers une meilleure hygiène numérique

Face à ces enjeux, certaines initiatives commencent à émerger pour encourager un usage plus équilibré du numérique. Les dernières mises à jour des smartphones Android et iPhone intègrent désormais des outils de suivi du temps d’écran, comme Digital Wellbeing ou les fonctions de contrôle parental. « Ces outils permettent aux utilisateurs de connaître précisément le temps passé sur chaque application », indique Brian Buckland.

Plusieurs pays envisagent également des mesures pour encadrer l’accès des plus jeunes aux réseaux sociaux. L’Australie et l’Indonésie ont notamment envisagé de restreindre l’accès à certaines plateformes pour les moins de 16 ans. Des études de l’Organisation mondiale de la santé alertent d’ailleurs sur l’usage excessif des réseaux sociaux chez les enfants et les adolescents. Selon certaines estimations, plus d’un jeune sur dix présenterait des signes d’addiction.

Mais malgré ces préoccupations croissantes, les plateformes elles-mêmes n’ont évidemment aucun intérêt économique à limiter leur utilisation. « Leur modèle repose précisément sur le temps que nous passons à utiliser leurs services », rappelle Brian Buckland.

Santé mentale : votre « régime info » en 5 étapes

1 Fixer des heures pour s’informer
Consulter l’actualité dès le réveil ou juste avant de dormir peut augmenter le stress et perturber le sommeil. Mieux vaut choisir des moments précis dans la journée pour lire les nouvelles, par exemple en début de matinée ou en fin d’après-midi.

2 Privilégier des sources fiables
Sur les réseaux sociaux, l’information circule rapidement, mais n’est pas toujours vérifiée. Pour éviter les rumeurs ou les contenus sensationnalistes, privilégiez les médias reconnus et les sources journalistiques fiables.

3 Filtrer les sujets qui comptent vraiment
Il est inutile de vouloir suivre toutes les actualités du monde en permanence. Choisissez quelques thèmes qui vous concernent réellement – santé, environnement, économie ou actualité locale – et concentrez-vous sur ces sujets.

4 Créer des moments sans écran
Le cerveau a besoin de pauses pour récupérer. Essayez de vous accorder au moins deux heures par jour sans téléphone ni réseaux sociaux : pendant les repas, lors d’une promenade ou avant de dormir.

5 Passer de l’information à l’action
Certaines nouvelles peuvent donner un sentiment d’impuissance. Pour retrouver un sentiment de contrôle, concentrez-vous sur ce que vous pouvez faire à votre échelle : s’engager dans la communauté, soutenir une cause locale ou adopter des gestes concrets au quotidien.

3 signes que vous souffrez peut-être de fatigue informationnelle

1 Vous consultez l’actualité en continu
Vous ressentez le besoin de vérifier les nouvelles plusieurs fois par jour, parfois sans raison précise. Les notifications, les réseaux sociaux ou les alertes d’actualité deviennent un réflexe difficile à contrôler.

2 Les nouvelles affectent votre humeur
Certaines informations provoquent du stress, de la tristesse ou de l’inquiétude, même lorsqu’elles ne vous concernent pas directement. L’actualité peut alors donner une impression de pessimisme ou d’impuissance face aux événements.

3 Vous avez du mal à « décrocher »
Même lorsque vous essayez de faire une pause, vous ressentez l’envie de consulter votre téléphone ou votre fil d’actualité. Cette difficulté à se déconnecter peut perturber la concentration, le sommeil ou les moments de repos.

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